À Olympio

Les Voix intérieures

XXX

Un jour l’ami qui reste à ton cœur qu’on déchireContemplait tes malheurs,Et, tandis qu’il parlait, ton sublime sourireSe mêlait à ses pleurs :

I

"Te voilà donc, ô toi dont la foule rampanteAdmirait la vertu,Déraciné, flétri, tombé sur une penteComme un cèdre abattu !

Te voilà sous les pieds des envieux sans nombreEt des passants rieursToi dont le front superbe accoutumait à l’ombreLes fronts inférieurs !

Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austèreEst découverte aux yeux.Hélas ! tu n’as plus rien d’abrité dans la terreNi d’éclos dans les cieux !

Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère,Ton front calme et tonnant ;Ton nom était de ceux qu’on craint et qu’on révère,Hélas ! et maintenant

Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,L’ont prise entre leurs dents,

Et les hommes alors se sont avec enviePenchés pour voir dedans !

Avec des cris de joie ils ont compté tes plaiesEt compté tes douleurs,Comme sur une pierre on compte des monnaiesDans l’antre des voleurs.

Ta chaste renommée, aux exemples utiles,N’a plus rien qui reluit,Sillonnée en tous sens par les hideux reptilesQui viennent dans la nuit.

Eclairée à la flamme, à toute heure visible,De ton nom rayonnant,Au bord du grand chemin, ta vie est une cibleOfferte à tout venant

Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,S’enfoncent tour à tour,Chacun cherchant ton cœur, l’un visant à ta gloireEt l’autre à ton amour !

Ta réputation, dont souvent nous nous sommesEcriés en rêvant,Se disperse et s’en va dans les discours des hommes,Comme un feuillage au vent !

Ton âme, qu’autrefois on prenait pour arbitreDu droit et du devoir,Est comme une taverne où chacun à la vitreVient regarder le soir,

Afin d’y voir à table une orgie aux chants grêles,Au propos triste et vain,Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querellesEt les brocs pleins de vin !

Tes ennemis ont pris ta belle destinéeEt l’ont brisée en fleur.Ils ont fait de ta gloire aux carrefours traînéeTa plus grande douleur !

Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustreIrritait leur fureur ;Avec la même pourpre ils t’ont fait vil d’illustre,Et forçat d’empereur !

Nul ne te défend plus. On se fait une fêteDe tes maux aggravés.On ne parle de toi qu’en secouant la tête,Et l’on dit : Vous savez !

Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.Tous t’ont abandonné.Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrentUn palais ruiné.

II

Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,Tu n’en es que plus grand.Ta vie a, maintenant que l’obstacle l’entrave,La rumeur du torrent.

Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimesS’approchent sans effroiReviennent en disant qu’ils ont vu des abîmesEn se penchant sur toi !

Mais peut-être, à travers l’eau de ce gouffre immenseEt de ce cœur profond,

On verrait cette perle appelée innocence,En regardant au fond !

On s’arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,Mais moi, juge et témoin,Je sais qu’on trouverait une voûte étoiléeSi l’on allait plus loin !

Et qu’importe, après tout, que le monde t’assiègeDe ses discours mouvants,Et que ton nom se mêle à ces flocons de neigePoussés à tous les vents !

D’ailleurs que savent-ils ? Nous devrions nous taire.De quel droit jugeons-nous ?Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terreSans nous mettre à genoux !

La certitude - hélas ! insensés que nous sommesDe croire à l’œil humain ! -Ne séjourne pas plus dans la raison des hommesQue l’onde dans leur main.

Elle mouille un moment, puis s’écoule infidèle,Sans que l’homme, ô douleur !Puisse désaltérer à ce qui reste d’elleSes lèvres ou son cœur !

L’apparence de tout nous trompe et nous fascine.Est-il jour ? Est-il nuit ?Rien d’absolu. Tout fruit contient une racine,Toute racine un fruit.

Le même objet qui rend votre visage sombreFait ma sérénité.Toute chose ici-bas par une face est ombreEt par l’autre clarté.

Le lourd nuage, effroi des matelots lividesSur le pont accroupis,Pour le brun laboureur dont les champs sont aridesEst un sac plein d’épis !

Pour juger un destin il en faudrait connaîtreLe fond mystérieux ;Ce qui gît dans la frange aura bientôt peut-êtreDes ailes dans les cieux !

Cette âme se transforme, elle est tout près d’éclore,Elle rampe, elle attend,Aujourd’hui larve informe, et demain dès l’aurorePapillon éclatant !

III

Tu souffres cependant ! toi sur qui l’ironieEpuise tous ses traits,Et qui te sens poursuivre, et par la calomnieMordre aux endroits secrets !

Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l’ombrePar ton flanc déchiré,La tristesse en ton âme ainsi qu’en un puits sombreGoutte à goutte a filtré !

Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,Rêvant sur ton destin,Et le soir te retrouve en la même attitudeOù t’a vu le matin !

Là, pensif, cherchant l’ombre où ton âme repose,L’ombre que nous aimons ;

Ne songeant quelquefois, de l’aube à la nuit close,Qu’à la forme des monts ;

Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,Aux champs silencieux,A la virginité des herbes non foulées,A la beauté des cieux ;

Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,L’esquif en proie aux flotsQui fuit, rompant les fils qui liaient à la terreLes cœurs des matelots ;

Contemplant le front vert et la noire narineDe l’autre ténébreuxEt l’arbre qui, rongé par la brise marine,Tord ses bras douloureux,

Et l’immense océan où la voile s’incline,Où le soleil descend,L’océan qui respire ainsi qu’une poitrine,S’enflant et s’abaissant ;

Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,Du fond des bois touffus,Tu mêles ton esprit aux grandes harmoniesPlaines de sens confus,

Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée,Vont de l’aigle au serpent,Que toute voix grossit, et que sur la penséeLa nature répand !

IV

Console-toi, poète ! — Un jour, bientôt peut-être,Les cœurs te reviendront,Et pour tous les regards on verra reparaîtreLes flammes de ton front.

Tous les côté ternis par ta gloire outragée,Nettoyés un matin,Seront comme une dalle avec soin épongéeAprès un grand festin.

En vain tes ennemis auront armé le mondeDe leur rire moqueur,Et sur les grands chemins répandu comme l’ondeLes secrets de ton cœur.

En vain ils jetteront leur rage humiliéeSur ton nom ravagé.Comme un chien qui remâche une chair oubliéeSur l’os déjà rongé.

Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t’entourentDe leurs obscurs réseauxIls passeront ainsi que ces lueurs qui courentA travers les roseaux.

Ils auront bien toujours pour toi toute la haineDes démons pour le Dieu ;Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleineDe parole de feu.

Ils s’évanouiront, et la foule et ravieVerra, d’un œil pieux,

Sortir de ce tas d’ombre amassé par l’envieTon front majestueux !

En attendant, regarde en pitié cette fouleQui méconnaît tes chants,Et qui de toutes parts se répand et s’écouleDans les mauvais penchant.

Laisse en ce noir chaos qu’aucun rayon n’éclaireRamper les ignorants ;L’orgueilleux dont la voix grossit dans la colèreComme l’eau des torrents ;

La beauté sans amour dont les pats nous entraîne,Femme aux yeux exercésDont la robe flottante est un piège ou se prennentLes pieds insensés ;

Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur paroleQuand nous les écoutons ;Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,Qui vivent à tâtons ;

Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,Aux fronts bas et rampants ;Et les ambitieux qui sont comme des lierresL’un sur l’autre grimpants !

Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîneQue ces hommes d’un jour.Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,Le tien est fait d’amour !

Tu n’as rien de commun avec le monde infimeAu souffle empoisonneur ;Car c’est pour tous les yeux un spectacle sublimeQuand la main du Seigneur

Loin du sentier banal où la foule se rueSur quelque illusion,Laboure le génie avec cette charrueQu’on nomme passion ! "

Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve,Tu lui dis d’une voix attendrie un instant,Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant,Comme la grande mer qui parlerait au fleuve ;

"Ne me console point et ne t’afflige pas.Je suis calme et paisible.Je ne regarde point le monde d’ici-bas,Mais le monde invisible.

Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.Mais le sort est sévère.C’est lui qui teint de vin ou de lie à son choixLe pur cristal du verre.

Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirerAutour des croix d’ébène,Et murmurer le fleuve et la cloche pleurerDans un coin de la plaine,

Recueillant le cri sourd de l’oiseau qui s’enfuit,Du char traînant la gerbeEt la plainte qui sort des roseaux, et le bruitQue fait la touffe d’herbe,

Prêtant l’oreille aux flots qui ne peuvent dormir,A l’air dans la nuée,J’erre sur les hauts lieux d’ou l’on entend gémirToute chose crée !

Là, je vois, comme un vase allumé sur l’autel,Le toit lointain qui fume ;Et le soir je compare aux purs flambeaux du cielTout flambeau qui s’allume.

Là j’abandonne aux vents mon esprit sérieux,Comme l’oiseau sa plume ;Là, je songe au malheur de l’homme, et j’entends mieuxLe bruit de cette enclume,

Là, je contemple, ému, tout ce qui s’offre aux yeux,Onde, terre, verdure ;Et je vois l’homme au loin, mage mystérieux,Traverser la nature !

Pourquoi me plaindre, ami ? Tout homme à toutSouffre des maux sans nombre. [momentMoi, sur qui vient la nuit, j’ai gardé seulementDans mon horizon sombre,

Comme un rayon du soir au front d’un mont obscur,L’amour, divine flamme,L’amour, qui dore encor ce que j’ai de plus purEt de plus haut dans l’âme !

Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,Jeune, crédule, austère,J’ai fait des songes d’or comme tous ceux qui fontDes songes sur la terre !

J’ai vu la vie en fleur sur mon front s’éleverPleine de douces choses.Mais quoi ! me crois-tu assez fou pour rêverL’éternité des roses ?

Les chimères, qu’enfant mes mains croyaient toucher,Maintenant sont absentes ;

Et je dis au bonheur ce que dit le nocherAux rives décroissantes.

Qu’importe ! je m’abrite en un calme profond,Plaignant surtout les femmes ;Et je vis l’œil fixé sur le ciel où s’en vontLes ailes et les âmes.

Dieu nous donne à chacun notre part du destin,Au fort, au faible, au lâche,Comme un maître soigneux levé dès le matinDivise à tous leur tâche.

Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.Laissons, doux ou funestes,Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,Ces deux clartés célestes.

Laissons gronder en bas cet orage irritéQui toujours nous assiège ;Et gardons au-dessus notre tranquillité,Comme le mont sa neige.

Va, nul mortel ne brise avec la passion,Vainement obstinée,Cette âpre loi que l’un nomme ExpiationEt l’autre Destinée.

Hélas ! de quelque nom que, broyé sous l’essieu,L’orgueil humain la nomme,Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,Elle roule sur l’homme ! "

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