« Ce siècle est grand et fort »
Les Voix intérieures
Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène.Partout on voit marcher l’idée en mission ;Et le bruit du travail, plein de parole humaine,Se mêle au bruit divin de la création.
Partout, dans les cités et dans les solitudes,L’homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions ;Et dans l’informe bloc des sombres multitudesLa pensée en rêvant sculpte des nations.
L’échafaud vieilli croule, et la Grève se lave.L’émeute se rendort. De meilleurs jours sont prêts.Le peuple a sa colère et le volcan sa laveQui dévaste d’abord et qui féconde après.
Des poëtes puissants, têtes par Dieu touchées,Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés.L’art a de frais vallons où les âmes penchéesBoivent la poésie à des ruisseaux sacrés.
Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes,Sous la société qui chancelle à tous vents,Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,Le respect des vieillards et l’amour des enfants.
Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiquesHabite comme un hôte auguste et sérieux.
Les mendiants groupés dans l’ombre des portiquesOnt moins de haine au cœur et moins de flamme aux yeux.
L’austère vérité n’a plus de portes closes.Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu,Chaque jour, en lisant dans le livre des choses,Découvre à l’univers un sens inattendu.
O poëtes ! le fer et la vapeur ardenteEffacent de la terre, à l’heure où vous rêvez,L’antique pesanteur, à tout objet pendante,Qui sous ses lourds essieux broyait les durs pavés.
L’homme se fait servir par l’aveugle matière.Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivantLes germes dispersés dans la nature entièreTremblent comme frissonne une forêt au vent !
Oui, tout va, tout s’accroît. Les heures fugitivesLaissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.Et, contemplant de loin de lumineuses rives,L’homme voit son destin comme un fleuve élargi.
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,Dans tout ce grand éclat d’un siècle éblouissant,Une chose, ô Jésus, en secret m’épouvante,C’est l’écho de ta voix qui va s’affaiblissant
15 avril 1837
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