La Mêlée

Odes et Ballades

BALLADE SEPTIÈME.LA MÊLÉE.

Les armées s’ébranlent, le choc est terrible, les combattants sont terribles, les blessures sont terribles, la mêlée est terrible.

Gonzalo Berceo.

La Bataille de Simancas.

Pâtre, change de route. — Au pied de ces collinesVois onduler deux rangs d’épaisses javelines ;Vois ces deux bataillons l’un vers l’autre marchant ;Au signal de leurs chefs que divise la haine,Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine.Écoute ces clameurs… tu frémis : c’est leur chant !« Accourez tous, oiseaux de proie,Aigles, hiboux, vautours, corbeaux !Volez ! volez tous pleins de joieÀ ces champs comme à des tombeaux !Que l’ennemi sous notre glaiveTombe avec le jour qui s’achève !Les psaumes du soir sont finis.Le prêtre, qui suit leurs bannières,Leur a dit leurs vêpres dernières,Et le nôtre nous a bénis. »

Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles,Vont mesurer ici leurs forces presque égales ;Les normands sont adroits ; les gallois sont ardents.Ceux-là viennent chargés d’une armure sonore ;Ceux-ci font, pour couvrir leur front sauvage encore,De la gueule des loups un casque armé de dents.« Que nous fait la plainte des veuves,Et de l’orphelin gémissant ?Demain nous laverons aux fleuvesNos bras teints de fange et de sang.Serrons nos rangs, brûlons nos tentes !Que nos trompettes éclatantesGlacent l’ennemi méprisé !En vain leurs essaims se déroulent ;Pour eux chaque sillon qu’ils foulentEst un sépulcre tout creusé. »Le signal est donné. — Parmi des flots de poudre,Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre…Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein,Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,Les deux masses de fer, à grand bruit ébranlées,Brisent d’un même choc leur double front d’airain.« Allons, guerriers ! la charge sonne !Courez, frappez, c’est le moment !Aux sons de la trompe saxonne,Aux accords du clairon normand,Dagues, hallebardes, épées,Pertuisanes de sang trempées,Haches, poignards à deux tranchants,Parmi les cuirasses froissées,Mêlez vos pointes hérissées,Comme la ronce dans les champs ! »

Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fuméeComme un bouclier rouge en la forge enflammée.Dans des vapeurs de sang on voit briller le fer ;La vallée au loin semble une fournaise ardente ;On dirait qu’au milieu de la plaine grondanteS’est ouverte soudain la bouche de l’enfer.« Le jeu des héros se prolonge,Les rangs s’enfoncent dans les rangs,Le pied des combattants se plongeDans la blessure des mourants.Avançons ! avançons ! courage !Le fantassin mord avec rageLe poitrail de fer du coursier ;Les chevaux blanchissants frissonnent,Et les masses d’armes résonnentSur leurs caparaçons d’acier. »Noir chaos de coursiers, d’hommes, d’armes heurtées !Les gallois, tout couverts de peaux ensanglantées,Se roulent sur le dard des écus meurtriers ;À mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,Ils semblent assiéger comme des citadellesLes cavaliers normands sur leurs grands destriers.« Que ceux qui brisent leur épéeLuttent des ongles et des dents,S’ils veulent fuir la faim trompéeDes loups autour de nous rôdants !Point de prisonniers ! point d’esclaves !S’il faut mourir, mourons en bravesSur nos compagnons immolés.Que demain le jour, s’il se lève,Voie encor des tronçons de glaiveÉtreints par nos bras mutilés !… »Viens, berger : la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ;

De coups plus furieux chaque armure étincelle ;Les chevaux éperdus se dérobent au mors.Viens, laissons achever cette lutte brûlante.Ces hommes acharnés à leur tâche sanglanteSe reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !

18-19 septembre 1825.

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