Le Génie

Odes et Ballades

À M. DE CHATEAUBRIAND.

ODE SIXIÈME.LE GÉNIE.

Va d’un pas ferme au Capitole !

Le Tasse. Ode.

Les circonstances ne forment pas les hommes ; elles les montrent : elles dévoilent, pour ainsi dire, la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécutera fidèlement.

F. de La Mennais.

I

Malheur à l’enfant de la terre,Qui, dans ce monde injuste et vain,Porte en son âme solitaireUn rayon de l’esprit divin !Malheur à lui ! l’impure envieS’acharne sur sa noble vie,Semblable au vautour éternel ;Et, de son triomphe irritée,Punit ce nouveau ProméthéeD’avoir ravi le feu du ciel.

La Gloire, fantôme céleste,Apparaît de loin à ses yeux ;Il subit le pouvoir funesteDe son sourire impérieux !Ainsi l’oiseau, faible et timide,Veut en vain fuir l’hydre perfideDont l’œil le charme et le poursuit ;Il voltige de cime en cime,Puis il accourt, et meurt victimeDu doux regard qui l’a séduit.Ou, s’il voit luire enfin l’auroreDu jour, promis à ses efforts ;Vivant, si son front se décoreDu laurier, qui croît pour les morts ;L’erreur, l’ignorance hautaine,L’injure impunie et la haineUsent les jours de l’immortel.Du malheur imposant exemple,La gloire l’admet dans son temple,Pour l’immoler sur son autel.II

Pourtant, fallût-il être en proieÀ l’injustice, à la douleur,Qui n’accepterait avec joieLe génie, au prix du malheur ?Quel mortel, sentant dans son âmeS’éveiller la céleste flammeQue le temps ne saurait ternir,Voudrait, redoutant sa victoire,Au sein d’un bonheur sans mémoire,Fuir son triste et noble avenir ?

Chateaubriand, je t’en atteste,Toi qui, déplacé parmi nous,Reçus du ciel le don funesteQui blesse notre orgueil jaloux :Quand ton nom doit survivre aux âges,Que t’importe, avec ses outrages,À toi, géant, un peuple nain ?Tout doit un tribut au génie.Eux, ils n’ont que la calomnie ;Le serpent n’a que son venin.Brave la haine empoisonnée ;Le nocher rit des flots mouvants,Lorsque sa poupe couronnéeEntre au port, à l’abri des vents.Longtemps ignoré dans le monde,Ta nef a lutté contre l’ondeSouvent prête à l’ensevelir ;Ainsi jadis le vieil HomèreErrait inconnu sur la terre,Qu’un jour son nom devait remplir.III

Jeune encor, quand des mains du crimeLa France en deuil reçut des fers,Tu fuis ; le souffle qui t’animeS’éveilla dans l’autre univers.Contemplant ces vastes rivages,Ces grands fleuves, ces bois sauvages,Aux humains tu disais adieu ;Car dans ces lieux que l’homme ignoreDu moins ses pas n’ont point encoreEffacé les traces de Dieu.

Tu vins, dans un temps plus tranquille,Fouler cette terre des artsOù croît le laurier de Virgile,Où tombent les murs des Césars.Tu vis la Grèce humble et domptée :Hélas ! il n’est plus de TyrtéeChez ces peuples, jadis si grands ;Les grecs courbent leurs fronts serviles,Et le rocher des ThermopylesPorte les tours de leurs tyrans.Ces cités, que vante l’histoire,Pleurent leurs enfants aguerris ;Le vieux souvenir de leur gloireN’habite plus que leurs débris.Les dieux ont fui : dans les prairies,Adieu les blanches théories !Plus de jeux, plus de saints concerts !Adieu les fêtes fraternelles !L’airain, qui gronde aux Dardanelles,Trouble seul les temples déserts.Mais si la Grèce est sans prestiges,Tu savais des lieux solennelsOù sont de plus sacrés vestiges,Des monuments plus éternels,Une tombe pleine de vie,Et Jérusalem asservieQu’un pacha foule sans remord,Et le bédouin, fils du numide,Et Carthage, et la Pyramide,Tente immobile de la mort !Enfin, au foyer de tes pères,Tu vins, rapportant pour trésorTes maux aux rives étrangères,

Et les hautes leçons du sort.Tu déposas ta douce lyre :Dès lors, la raison qui t’inspireAu sénat parla par ta voix ;Et la Liberté rassuréeConfia sa cause sacréeÀ ton bras, défenseur des rois.Dans cette arène où l’on t’admire,Sois fier d’avoir tant combattu,Honoré du double martyreDu génie et de la vertu.Poursuis : remplis notre espérance ;Sers ton prince, éclaire la France,Dont les destins vont s’accomplir.L’Anarchie, altière et servile,Pâlit devant ton front tranquilleQu’un tyran n’a point fait pâlir.Que l’envie, aux pervers unie,Te poursuive de ses clameurs,Ton noble essor, fils du génie,T’enlève à ces vaines rumeurs ;Tel l’oiseau du Cap des TempêtesVoit les nuages sur nos têtesRouler leurs flots séditieux ;Pour lui, loin des bruits de la terre,Bercé par son vol solitaire,Il va s’endormir dans les cieux !

Juillet 1820.

Comentarios

Cargando comentarios…