Le Repas libre

Odes et Ballades

AUX ROIS DE L’EUROPE.

ODE CINQUIÈME.LE REPAS LIBRE.

Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l’exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public appelé le Repas libre.

Chateaubriand. Les Martyrs.

I

Lorsqu’à l’antique Olympe immolant l’Évangile,Le préteur, appuyant d’un tribunal fragileSes temples odieux,Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie,Victimes qu’attendaient, acharnés sur leur proie,Les tigres et les dieux ;Rome offrait un festin à leur élite sainte ;Comme si, sur les bords du calice d’absintheVersant un peu de miel,Sa pitié des martyrs ignorait l’énergie,Et voulait consoler par une folle orgieCeux qu’appelait le ciel.La pourpre recevait ces convives austères ;Le falerne écumait dans de larges cratèresCeints de myrtes fleuris ;

Le miel d’Hybla dorait les vins de Malvoisie,Et, dans les vases d’or, les parfums de l’AsieLavaient leurs pieds meurtris.Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes,Dévastait les forêts et dépeuplait les ondesPour ce libre repas ;On eût dit qu’épuisant la prodigue nature,Sybaris conviait aux banquets d’ÉpicureCes élus du trépas.Les tigres cependant s’agitaient dans leur chaîne ;Les léopards captifs de la sanglante arèneCherchaient le noir chemin ;Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome,Ces monstres s’étonnaient d’être applaudis par l’homme,Baignés de sang humain.On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres.Telle une main servile à de dédaigneux maîtresOffre un mets savoureux.Lorsqu’au pompeux banquet siégeait leur saint conclave,La pâle mort, debout, comme un muet esclave,Se tenait derrière eux.II

Ô rois ! comme un festin s’écoule votre vie.La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie,Brille dans votre main ;Mais au concert joyeux de la fête éphémèreSe mêle le cri sourd du tigre populaireQui vous attend demain !

1823.

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