Vision

Odes et Ballades

À M. LE COMTE GASPARD DE PONS.

ODE DIXIÈME.VISION.

7. Quia defecimus in ira tua, et in furore tuo turbati sumus ;

8. Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, sæculum nostrum in illuminatione vultus tui ;

9. Quoniam omnes dies nostri defecerunt, et in ira tua defecimus.

Psaume lxxxix.

« Parce que nous sommes tombés dans votre colère, et que nous avons été troublés dans votre fureur ;

« Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle dans la lumière de votre face ;

« Puisque tous nos jours ont failli, et que nous sommes tombés dans votre colère ! »

Voici ce qu’ont dit les prophètes,Aux jours où ces hommes pieuxVoyaient en songe sur leurs têtesL’Esprit-Saint descendre des cieux :« Dès qu’un siècle, éteint pour le monde,Redescend dans la nuit profonde,De gloire ou de honte chargé,Il va répondre et comparaîtreDevant le Dieu qui le fit naître,Seul juge qui n’est pas jugé. »Or écoutez, fils de la terre,

Vil peuple à la tombe appelé,Ce qu’en un rêve solitaireLa vision m’a révélé. —C’était dans la cité flottante,De joie et de gloire éclatante,Où le jour n’a pas de soleil,D’où sortit la première aurore,Et d’où résonneront encoreLes clairons du dernier réveil.Adorant l’essence inconnue,Les saints, les martyrs glorieuxContemplaient, sous l’ardente nue,Le triangle mystérieux.Près du trône où dort le tonnerre,Parut un spectre centenairePar l’ange des français conduit ;Et l’ange, vêtu d’un long voile,Était pareil à l’humble étoileQui mène au ciel la sombre nuit.Dans les cieux et dans les abîmesUne voix alors s’entendit,Qui, jusque parmi ses victimes,Fit trembler l’archange maudit.Le char des séraphins fidèles,Semé d’yeux, brillant d’étincelles,S’arrêta sur son triple essieu ;Et la roue, aux flammes bruyantes,Et les quatre ailes tournoyantesSe turent au souffle de Dieu.

LA VOIX.

« Déjà du livre séculaireLa page a dix-sept fois tourné ;Le gouffre attend que ma colère

Te pardonne ou t’ait condamné.Approche : — je tiens la balance ;Te voilà nu dans ma présence,Siècle innocent ou criminel.Faut-il que ton souvenir meure ?Réponds : un siècle est comme une heureDevant mon regard éternel. »

LE SIÈCLE.

« J’ai, dans mes pensers magnanimes,Tout divisé, tout réuni ;J’ai soumis à mes lois sublimesEt l’immuable et l’infini ;J’ai pesé tes volontés mêmes… »

LA VOIX.

« Fantôme, arrête ! tes blasphèmesTroublent mes saints d’un juste effroi ;Sors de ton orgueilleuse ivresse ;Doute aujourd’hui de ta sagesse ;Car tu ne peux douter de moi.« Fier de tes aveugles sciences,N’as-tu pas ri, dans tes clameurs,Et de mon être et des croyancesQui gardent les lois et les mœurs ?De la mort souillant le mystère,N’as-tu pas effrayé la terreD’un crime aux humains inconnu ?Des rois, avant les temps célestes,N’as-tu pas réveillé les restes ? »

LE SIÈCLE.

« Ô Dieu ! votre jour est venu ! »

LA VOIX.

« Pleure, ô siècle ! D’abord timide,L’erreur grandit comme un géant ;L’athée invite au régicide ;Le chaos est fils du néant.J’aimais une terre lointaine ;Un roi bon, une belle reine,Conduisaient son peuple joyeux,Je bénissais leurs jours augustes ;Réponds, qu’as-tu fait de ces justes ? »

LE SIÈCLE.

« Seigneur, je les vois dans vos cieux. »

LA VOIX.

« Oui, l’épouvante enfin t’éclaire !C’est moi qui marque leur séjourAux réprouvés de ma colère,Comme aux élus de mon amour.Qu’un rayon tombe de ma face,Soudain tout s’anime ou s’efface,Tout naît ou retourne au tombeau.Mon souffle, propice ou terrible,Allume l’incendie horrible,Comme il éteint le pur flambeau !Que l’oubli muet te dévore ! »

LE SIÈCLE.

« Seigneur, votre bras s’est levé ;Seigneur, le maudit vous implore ! »

LA VOIX.

« Non ; tais-toi, siècle réprouvé ! »

LE SIÈCLE.

« Eh bien donc ! l’âge qui va naîtreAbsoudra mes forfaits peut-êtrePar des forfaits plus odieux ! »Ici gémit l’humble Espérance,Et le bel ange de la FranceDe son aile voila ses yeux.LA VOIX.« Va, ma main t’ouvre les abîmes ;Un siècle nouveau prend l’essor,Mais, loin de t’absoudre, ses crimes,Maudit ! t’accuseront encor. »Et, comme l’ouragan qui grondeChasse à grand bruit jusque sur l’ondeLe flocon vers les mers jeté,Longtemps la voix inexorablePoursuit le siècle coupable,Qui tombait dans l’éternité.

1821.

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