Que les petits liront quand ils seront grands

Ô France, ton malheur m’indigne et m’est sacré.Je l’ai dit, et jamais je ne me lasseraiDe le redire, et c’est le grand cri de mon âme,Quiconque fait du mal à ma mère est infâme.En quelque lieu qu’il soit caché, tous mes souhaitsLe menacent ; sur terre ou là-haut, je le hais.

César, je le flétris ; destin, je le secoue.Je questionne l’ombre et je fouille la boue ;L’empereur, ce brigand, le hasard, ce bandit,Eveillent ma colère ; et ma strophe mauditAvec des pleurs sanglants, avec des cris funèbres,Le sort, ce mauvais drôle errant dans les ténèbres ;Je rappelle la nuit, le gouffre, le ciel noir,Et les événements farouches, au devoir.Je n’admets pas qu’il soit permis aux sombres causesQui mêlent aux droits vrais l’aveuglement des chosesDe faire rebrousser chemin à la raison ;Je dénonce un revers qui vient par trahison ;Quand la gloire et l’honneur tombent dans une embûche,J’affirme que c’est Dieu lui-même qui trébuche ;J’interpelle les faits tortueux et rampants,La victoire, l’hiver, l’ombre et ses guet-apens ;Je dis à ces passants quelconques de l’abîmeQue je les vois, qu’ils sont en train de faire un crime,Que nous ne sommes point des femmes à genoux,Que nous réfléchissons, qu’ils prennent garde à nous,Que ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter la France,Et que, même tombée au fond de la souffrance,Même dans le sépulcre, elle a l’étoile au front.Je voudrais bien savoir ce qu’ils me répondront.Je suis un curieux, et je gênerai, certe,Le destin qu’un regard sévère déconcerte,Car on est responsable au ciel plus qu’on ne croit.Quand le progrès devient boiteux, quand Dieu décroît

En apparence, ayant sur lui la nuit barbare,Quand l’homme est un esquif dont Satan prend la barre,Il est certain que l’âme humaine est au cachot,Et qu’on a dérangé quelque chose là-haut.C’est pourquoi je demande à l’ombre la parole.Je ne suis pas de ceux dont la fierté s’envole,Et qui, pour avoir vu régner des ruffiansEt des gueux, cessent d’être à leur droit confiants ;Je lave ma sandale et je poursuis ma route ;Personne n’a jamais vu mon âme en déroute ;Je ne me trouble point parce qu’en ses refluxLe vil destin sur nous jette un Rosbach de plus ;La défaite me fait songer à la victoire ;J’ai l’obstination de l’altière mémoire ;Notre linceul toujours eut la vie en ses plis ;Quand je lis Waterloo, je prononce Austerlitz.Le deuil donne un peu plus de hauteur à ma tête.Mais ce n’est pas assez, je veux qu’on soit honnêteLà-haut, et je veux voir ce que les destins fontChez eux, dans la forêt du mystère profond,Car ce qu’ils font chez eux, c’est chez nous qu’on le souffre.Je prétends regarder face à face le gouffre.Je sais que l’ombre doit rendre compte aux esprits.Je désire savoir pourquoi l’on nous a prisNos villes, notre armée, et notre force utile ;Et pourquoi l’on filoute et pourquoi l’on mutileL’immense peuple aimant d’où sortent les clartés ;Je veux savoir le fond de nos calamités,

Voir le dedans du sort misérable, et connaîtreCes recoins où trop peu de lumière pénètre ;Pourquoi l’assassinat du Midi par le Nord,Pourquoi Paris vivant vaincu par Berlin mort,Pourquoi le bagne à l’ange et le trône au squelette ;Ô France, je prétends mettre sur la selletteLa guerre, les combats, nos affronts, nos malheurs,Et je ferai vider leur poche à ces voleurs,Car juger le hasard, c’est le droit du prophète.J’affirme que la loi morale n’est pas faitePour qu’on souffle dessus là-haut, dans la hauteur,Et qu’un événement peut être un malfaiteur.J’avertis l’inconnu que je perds patience ;Et c’est là la grandeur de notre conscienceQue, seule et triste, ayant pour appui le berceau,L’innocence, le droit des faibles, le roseau,Elle est terrible ; elle a, par ce seul mot : Justice,Entrée au ciel ; et, si la comète au solsticeS’égare, elle pourrait lui montrer son chemin ;Elle requiert Dieu même au nom du genre humain ;Elle est la vérité, blanche, pâle, immortelle ;Pas une force n’est la force devant elle ;Les lois qu’on ne voit pas penchent de son côté ;Oui, c’est là la puissance et c’est là la beautéDe notre conscience, — écoute ceci, prêtre, —Qu’elle ne comprend pas qu’un attentat puisse êtrePar quelqu’un qui serait juste, prémédité ;Oui, sans armes, n’ayant que cette nudité,

Le vrai, quand un éclair tombe mal sur la terre,Quand un des coups obscurs qui sortent du mystèreFrappe à tâtons, et met les peuples en danger,S’il lui plaisait d’aller là-haut l’interrogerAu milieu de cette ombre énorme qu’on vénère,Tranquille, elle ferait bégayer le tonnerre.</

N’importe. Allons au but, continuons. Les choses,Quand l’homme tient la clef, ne sont pas longtemps closes.Peut-être qu’elle-même, ouvrant ses pâles yeux,La nuit, lasse du mal, ne demande pas mieuxQue de trouver celui qui saura la convaincre.Le devoir de l’obstacle est de se laisser vaincre.

L’obscurité nous craint et recule en grondantRegardons les penseurs de l’âge précédent,Ces héros, ces géants qu’une même âme anime,Détachés par la mort de leur travail sublime,Passer, les pieds poudreux et le front étoilé ;Saluons la sueur du relais dételé ;Et marchons. Nous aussi, nous avons notre étape.Le pied de l’avenir sur notre pavé frappe ;En route ! Poursuivons le chemin commencé ;Augmentons l’épaisseur de l’ombre du passé ;Laissons derrière nous, et le plus loin possible,Toute l’antique horreur de moins en moins visible.Déjà le précurseur dans ces brumes brilla ;Platon vint jusqu’ici, Luther a monté là ;Voyez, de grands rayons marquent de grands passages ;L’ombre est pleine partout du flamboiement des sages ;Voici l’endroit profond où Pascal s’est penché.Criant : gouffre ! Jean-Jacque où je marche a marché ;C’est là que, s’envolant lui-même aux cieux, Voltaire,Se sentant devenir sublime, a perdu terre,Disant : Je vois ! ainsi qu’un prophète ébloui.Luttons, comme eux ; luttons, le front épanoui ;Marchons ! un pas qu’on fait, c’est un champ révèle ;Déchiffrons dans les temps nouveaux la loi nouvelle ;Le cœur n’est jamais sourd, l’esprit n’est jamais las,Et la route est ouverte aux fiers apostolats.

Ô tous ! vivez, marchez, croyez ! soyez tranquilles.— Mais quoi ! le râle sourd des discordes civiles,Ces siècles de douleurs, de pleurs, d’adversités,Hélas ! tous ces souffrants, tous ces déshérités,Tous ces proscrits, le deuil, la haine universelle,Tout ce qui dans le fond des âmes s’amoncelle,Cela ne va-t-il pas éclater tout à coup ?La colère est partout, la fureur est partout ;Les cieux sont noirs ; voyez, regardez ; il éclaire ! —Qu’est-ce que la fureur ? qu’importe la colère ?La vengeance sera surprise de son fruit ;Dieu nous transforme ; il a pour tâche en notre nuitL’auguste avortement de la foudre en aurore.

Dieu prend dans notre cœur la haine et la dévore ;Il se jette sur nous des profondeurs du jour,Et nous arrache tout de l’âme, hors l’amour ;Avec ce bec d’acier, la conscience, il plongeJusqu’à notre pensée et jusqu’à notre songe,Fouille notre poitrine et, quoi que nous fassions,Jusqu’aux vils intestins qu’on nomme passions ;Il pille nos instincts mauvais, il nous dépouilleDe ce qui nous tourmente et de ce qui nous souille ;Et, quand il nous a faits pareils au ciel béni,Bons et purs, il s’envole, et rentre à l’infini ;

Et, lorsqu’il a passé sur nous, l’âme plus grandeSent qu’elle ne hait plus, et rend grâce, et demande :Qui donc m’a prise ainsi dans ses serres de feu ?Et croit que c’est un aigle, et comprend que c’est Dieu.

En avant, grande marche humaine !Peuple, change de région.Ô larve, deviens phénomène ;Ô troupeau, deviens légion.Cours, aigle, où tu vois l’aube éclore.L’acceptation de l’aurore

N’est interdite qu’aux hiboux.Dans le soleil Dieu se devine ;Le rayon a l’âme divineEt l’âme humaine à ses deux bouts.

Il vient de l’une et vole à l’autre ;Il est pensée, étant clarté ;En haut archange, en bas apôtre,En haut flamme, en bas liberté.Il crée Horace ainsi que Dante,Dore la rose au vent pendante,Et le chaos où nous voguons ;De la même émeraude il toucheL’humble plume de l’oiseau-moucheEt l’âpre écaille des dragons.Prenez les routes lumineuses,Prenez les chemins étoilés.Esprits semeurs, âmes glaneuses,Allez, allez, allez, allez !Esclaves d’hier, tristes hommes,Hors des bagnes, hors des sodomes,Marchez, soyez vaillants, montez ;Ayez pour triomphe la gloire

Où vous entrez, ô foule noire,Et l’opprobre dont vous sortez !

Homme, franchis les mers. SecoueDans l’écume tout le passé ;Allume en étoupe à ta proueLe chanvre du gibet brisé.Gravis les montagnes. ÉcraseTous les vieux monstres dans la vase ;Ressemble aux anciens Apollons ;Quand l’épée est juste, elle est pure ;Va donc ! car l’homme a pour parureLe sang de l’hydre à ses talons.</

Je rêve l’équité, la vérité profonde,L’amour qui veut, l’espoir qui luit, la foi qui fonde,Et le peuple éclairé plutôt que châtié.Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,Et le vaste pardon. De là ma solitude.

La vieille barbarie humaine a l’habitudeDe s’absoudre, et de croire, hélas, que ce qu’on veut,Prêtre ou juge, on a droit de le faire, et qu’on peutÔter sa conscience en mettant une robe.Elle prend l’équité céleste, elle y dérobeCe qui la gêne, y met ce qui lui plaît ; biffantTout ce qu’on doit au faible, à la femme, à l’enfant,Elle change le chiffre, elle change la somme,Et du droit selon Dieu fait la loi selon l’homme.De là les hommes-dieux, de là les rois-soleils ;De là sur les pavés tant de ruisseaux vermeils ;De là les Laffemas, les Vouglans, les Bâvilles ;De là l’effroi des champs et la terreur des villes,Les lapidations, les deuils, les cruautés,Et le front sérieux des sages insultés.

Jésus paraît ; qui donc s’écrie : Il faut qu’il meure !C’est le prêtre. Ô douleur ! À jamais, à demeure,Et quoi que nous disions, et quoi que nous songions,Les euménides sont dans les religions ;

Mégère est catholique ; Alecton est chrétienne ;Clotho, nonne sanglante, accompagnait l’antienneD’Arbuez, et l’on entend dans l’église sa voix ;Ces bacchantes du meurtre encourageaient Louvois ;Et les monts étaient pleins du cri de ces ménadesQuand Bossuet poussait Boufflers aux dragonnades.

Ne vous figurez pas, si Dieu lui-même accourt,Que l’antique fureur de l’homme reste court,Et recule devant la lumière céleste.Au plus pur vent d’en haut elle mêle sa peste,Elle mêle sa rage aux plus doux chants d’amour,S’enfuit avec la nuit, mais rentre avec le jour.Le progrès le plus vrai, le plus beau, le plus sage,Le plus juste, subit son monstrueux passage.L’aube ne peut chasser l’affreux spectre importun.Cromwell frappe un tyran, Charles ; il en reste un,Cromwell. L’atroce meurt, l’atrocité subsiste.Le bon sens, souriant et sévère exorciste,Attaque ce vampire et n’en a pas raison.Comme une sombre aïeule habitant la maison,La barbarie a fait de nos cœurs ses repaires,Et tient les fils après avoir tenu les pères.

L’idéal un jour naît sur l’ancien continent,Tout un peuple ébloui se lève rayonnant,Le quatorze juillet jette au vent les bastilles,Les révolutions, ô Liberté, tes filles,Se dressent sur les monts et sur les océans,Et gagnent la bataille énorme des géants,Toute la terre assiste à la fuite inouïeDu passé, néant, nuit, larve, ombre évanouie !L’inepte barbarie attente à ce laurier,Et perd Torquemada, mais retrouve Carrier.Elle se trouble peu de toute cette aurore.La vaste ruche humaine, éveillée et sonore,S’envole dans l’azur, travaille aux jours meilleurs,Chante, et fait tous les miels avec toutes les fleurs ;La vieille âme du vieux Caïn, l’antique HaineEst là, voit notre éden et songe à sa géhenne,Ne veut pas s’interrompre et ne veut pas finir,Rattache au vil passé l’éclatant avenir,Et remplace, s’il manque un chaînon à sa chaîne,Le père Letellier par le Père Duchêne ;De sorte que Satan peut, avec les maudits,Rire de notre essai manqué de paradis.Eh bien, moi, je dis : Non ! tu n’es pas en démence,Mon cœur, pour vouloir l’homme indulgent, bon, immense ;Pour crier : Sois clément ! sois clément ! sois clément !Et parce que ta voix n’a pas d’autre enrouement !

Tu n’es pas furieux parce que tu souhaitesPlus d’aube au cygne et moins de nuit pour les chouettes ;Parce que tu gémis sur tous les opprimés ;Non, ce n’est pas un fou celui qui dit : Aimez !Non, ce n’est pas errer et rêver que de croireQue l’homme ne naît point avec une âme noire,Que le bon est latent dans le pire, et qu’au fondPeu de fautes vraiment sont de ceux qui les font.L’homme est au mal ce qu’est à l’air le baromètre ;Il marque les degrés du froid, sans rien omettre,Mais sans rien ajouter, et, s’il monte ou descend,Hélas ! la faute en est au vent, ce noir passant.L’homme est le vain drapeau d’un sinistre édifice ;Tout souffle qui frémit, flotte, serpente, glisseEt passe, il le subit, et le pardon est dûÀ ce haillon vivant dans les cieux éperdu.Hommes, pardonnez-vous. Ô mes frères, vous êtesDans le vent, dans le gouffre obscur, dans les tempêtes ;Pardonnez-vous. Les cœurs saignent, les ans sont courts ;Ah ! donnez-vous les uns aux autres ce secours !Oui, même quand j’ai fait le mal, quand je trébucheEt tombe, l’ombre étant la cause de l’embûche,

La nuit faisant l’erreur, l’hiver faisant le froid,Être absous, pardonné, plaint, aimé, c’est mon droit.

Un jour, je vis passer une femme inconnue.Cette femme semblait descendre de la nue ;Elle avait sur le dos des ailes, et du mielSur sa bouche entr’ouverte, et dans ses yeux le ciel.À des voyageurs las, à des errants sans nombre,Elle montrait du doigt une route dans l’ombre,Et semblait dire : On peut se tromper de chemin.Son regard faisait grâce à tout le genre humain ;Elle était radieuse et douce ; et, derrière elle,Des monstres attendris venaient, baisant son aile,Des lions graciés, des tigres repentants,Nemrod sauvé, Néron en pleurs ; et par instantsÀ force d’être bonne elle paraissait folle.Et, tombant à genoux, sans dire une parole,Je l’adorai, croyant deviner qui c’était.Mais elle, — devant l’ange en vain l’homme se tait, —Vit ma pensée, et dit : Faut-il qu’on t’avertisse ?Tu me crois la pitié ; fils, je suis la justice.

I

Je m’en irai dans les chars sombresDu songe et de la vision ;Dans la blême cité des ombresJe passerai comme un rayon ;J’entendrai leurs vagues huées ;Je semblerai dans les nu

éesLe grand échevelé de l’air ;J’aurai sous mes pieds le vertige,Et dans les yeux plus de prodigeQue le météore et l’éclair.

Je rentrerai dans ma demeure,Dans le noir monde illimité.Jetant à l’éternité l’heureEt la terre à l’immensité,Repoussant du pied nos misères,Je prendrai le vrai dans mes serresEt je me transfigurerai,Et l’on ne verra plus qu’à peineUn reste de lueur humaineTrembler sous mon sourcil sacré.

Car je ne serai plus un homme ;Je serai l’esprit éblouiÀ qui le sépulcre se nomme,À qui l’énigme répond : Oui.L’ombre aura beau se faire horrible ;Je m’épanouirai terrible,Comme Élie à Gethsémani,Comme le vieux Thalès de Grèce,Dans la formidable allégresseDe l’abîme et de l’infini.

Je questionnerai le gouffreSur le secret universel,Et le volcan, l’urne de soufre,Et l’océan, l’urne de sel ;Tout ce que les profondeurs savent,Tout ce que les tourmentes lavent,Je sonderai tout ; et j’iraiJusqu’à ce que, dans les ténèbres,Je heurte mes ailes funèbresÀ quelqu’un de démesuré.

Parfois m’envolant jusqu’au faîte,Parfois tombant de tout mon poids,J’entendrai crier sur ma têteTous les cris de l’ombre à la fois,Tous les noirs oiseaux de l’abîme,L’orage, la foudre sublime,L’âpre aquilon séditieux,Tous les effrois qui, pêle-mêle,Tourbillonnent, battant de l’aile,Dans le précipice des cieux.

La Nuit pâle, immense fantômeDans l’espace insondable épars,Du haut du redoutable dôme,Se penchera de toutes parts ;

Je la verrai lugubre et vaine,Telle que la vit AntisthèneQui demandait aux vents : Pourquoi ?Telle que la vit Épicure,Avec des plis de robe obscureFlottant dans l’ombre autour de moi.

— Homme ! la démence t’emporte,Dira le nuage irrité.— Prends-tu la nuit pour une porte ?Murmurera l’obscurité.L’espace dira : — Qui t’égare ?Passeras-tu, barde, où PindareEt David ne sont point passés ?— C’est ici, criera la tempête,Qu’Hésiode a dit : Je m’arrête !Qu’Ézéchiel a dit : Assez !

Mais tous les efforts des ténèbresSur mon essor s’épuiserontSans faire fléchir mes vertèbresEt sans faire pâlir mon front ;Au sphinx, au prodige, au problème,J’apparaîtrai, monstre moi-même,Être pour deux destins construit,Ayant, dans la céleste sphère,

Trop de l’homme pour la lumière,Et trop de l’ange pour la nuit.

II

L’ombre dit au poète : — ImiteCeux que retient l’effroi divin ;N’enfreins pas l’étrange limiteQue nul n’a violée en vain ;Ne franchis pas l’obscure grèveOù la nuit, la tombe et le rêveMêlent leurs souffles inouïs,Où l’abîme sans fond, sans forme,Rapporte dans sa houle énormeLes prophètes évanouis.

Tous les essais que tu peux faireSont inutiles et perdus.Prends un culte ; choisis ; préfère ;Tes vœux ne sont pas entend

us ;Jamais le mystère ne s’ouvre ;La tranquille immensité couvreCelui qui devant Dieu s’enfuitEt celui qui vers Dieu s’élanceD’une égalité de silenceEt d’une égalité de nuit.

Va sur l’Olympe où Stésichore,Cherchant Jupiter, le trouva ;Va sur l’Horeb qui fume encoreDu passage de Jéhovah ;Ô songeur, ce sont là des cimes,De grands buts, des courses sublimes…On en revient désespéré,Honteux, au fond de l’ombre noire,D’avoir abdiqué jusqu’à croire !Indigné d’avoir adoré !

L’Olympien est de la brume ;Le Sinaïque est de la nuit.Nulle part l’astre ne s’allume,Nulle part l’ombre ne bleuit.Que l’homme vive et s’en contente ;Qu’il reste l’homme ; qu’il ne tenteNi l’obscurité, ni l’éther ;Sa flamme à la fange est unie,

L’homme est pour le ciel un génie,Mais l’homme est pour la terre un ver.

L’homme a Dante, Shakspeare, Homère ;Ses arts sont un trépied fumant ;Mais prétend-il de sa chimèreIlluminer le firmament ?C’est toujours quelque ancienne idéeDe l’Élide ou de la ChaldéeQue l’âge nouveau rajeunit.Parce que tu luis dans ta sphère,Esprit humain, crois-tu donc faireDe la flamme jusqu’au Zénith !

Après Socrate et le Portique,Sans t’en douter, tu mets le feuÀ la même chimère antiqueDont l’Inde ou Rome ont fait un dieu ;Comme cet Éson de la fable,Tu retrempes dans l’ineffable,Dans l’absolu, dans l’infini,Quelque Ammon d’Égypte ou de Grèce,Ce qu’avant toi maudit Lucrèce,Ce qu’avant toi Job a béni.

Tu prends quelque être imaginaire,Vieux songe de l’humanité,Et tu lui donnes le tonnerre,L’auréole, l’éternité.Tu le fais, tu le renouvelles ;Puis, tremblant, tu te le révèles,Et tu frémis en le créant ;Et, lui prêtant vie, abondance,Sagesse, bonté, providence,Tu te chauffes à ce néant !

Sous quelque mythe qu’il s’enferme,Songeur, il n’est point de BaalQui ne contienne en lui le germeD’un éblouissant idéal ;De même qu’il n’est pas d’épine,Pas d’arbre mort dans la ruine.Pas d’impur chardon dans l’égout,Qui, si l’étincelle le touche,Ne puisse, dans l’âtre farouche,Faire une aurore tout à coup !

Vois dans les forêts la broussaille,Culture abjecte du hasard ;Déguenillée, elle tressailleAu glissement froid du lézard ;

Jette un charbon, ce houx sordideVa s’épanouir plus splendideQue la tunique d’or des rois ;L’éclair sort de la ronce infâme ;Toutes les pourpres de la flammeDorment dans ce haillon des bois.

Comme un enfant qui s’émerveilleDe tirer, à travers son jeu,Une splendeur gaie et vermeilleDu vil sarment qu’il jette au feu,Tu concentres toute la flammeDe ce que peut rêver ton âmeSur le premier venu des dieux,Puis tu t’étonnes, ô poussière,De voir sortir une lumièreDe cet Irmensul monstrueux.

À la vague étincelle obscureQue tu tires d’un Dieu pervers,Tu crois raviver la nature,Tu crois réchauffer l’univers ;Ô nain, ton orgueil s’imagineAvoir retrouvé l’origine,Que tous vont s’aimer désormais,Qu’on va vaincre les nuits immondes,

Et tu dis : La lueur des mondesVa flamboyer sur les sommets !

Tu crois voir une aube agrandieS’élargir sous le firmamentParce que ton rêve incendieUn Dieu, qui rayonne un moment.Non. Tout est froid. L’horreur t’enlace.Tout est l’affreux temple de glace,Morne à Delphes, sombre à Béthel.Tu fais à peine, esprit frivole,En brûlant le bois de l’idole,Tiédir la pierre de l’autel.

III

Je laisse ces paroles sombresPasser sur moi sans m’émouvoirComme on laisse dans les décombresFrissonner les branches le s

oir ;J’irai, moi le curieux triste ;J’ai la volonté qui persiste ;L’énigme traître a beau gronder ;Je serai, dans les brumes louches,Dans les crépuscules farouches,La face qui vient regarder.

Vie et mort ! ô gouffre ! Est-ce un piègeLa fleur qui s’ouvre et se flétrit,L’atome qui se désagrège,Le néant qui se repétrit ?Quoi ! rien ne marche ! rien n’avance !Pas de moi ! Pas de survivance !Pas de lien ! Pas d’avenir !C’est pour rien, ô tombes ouvertes,Qu’on entend vers les découvertesLes chevaux du rêve hennir !

Est-ce que la nature enfermePour des avortements bâtardsL’élément, l’atome, le germe,Dans le cercle des avatars ?Que serait donc ce monde immense,S’il n’avait pas la consciencePour lumière et pour attribut ?Épouvantable échelle noire

De renaissances sans mémoireDans une ascension sans but !

La larve du spectre suivie,Ce serait tout ! Quoi donc ! ô sort,J’aurais un devoir dans la vieSans avoir un droit dans la mort !Depuis la pierre jusqu’à l’ange,Qu’est-ce alors que ce vain mélangeD’êtres dans l’obscur tourbillon ?L’aube est-elle sincère ou fausse ?Naître, est-ce vivre ? En quoi la fosseDiffère-t-elle du sillon ?

— Mange le pain, je mange l’homme,Dit Tibère. A-t-il donc raison ?Satan la femme, Ève la pomme,Est-ce donc la même moisson ?Nemrod souffle comme la bise ;Gengis le sabre au poing, CambyseAvec un flot d’hommes démons,Tue, extermine, écrase, opprime,Et ne commet pas plus de crimeQu’un roc roulant du haut des monts !

Oh non ! la vie au noir registre,Parmi le genre humain troublé,Passe, inexplicable et sinistre,Ainsi qu’un espion voilé ;Grands et petits, les fous, les sages,S’en vont, nommés dans les messagesQu’elle jette au ciel triste ou bleu ;Malheur aux méchants ! et la tombeEst la bouche de bronze où tombeTout ce qu’elle dénonce à Dieu.

— Mais ce Dieu même, je le nie ;Car il aurait, ô vain croyant,Créé sa propre calomnieEn créant ce monde effrayant. —Ainsi parle, calme et funèbre,Le doute appuyé sur l’algèbre ;Et moi qui sens frémir mes os,Allant des langes aux suaires,Je regarde les ossuairesEt je regarde les berceaux.

Mort et vie ! énigmes austères !Dessous est la réalité.

C’est là que les Kants, les Voltaires,Les Euclides ont hésité.Eh bien ! j’irai, moi qui contemple,Jusqu’à ce que, perçant le temple,Et le dogme, ce double mur,Mon esprit découvre et dévoileDerrière Jupiter l’étoile,Derrière Jéhovah l’azur !

Car il faut qu’enfin on rencontreL’indestructible vérité,Et qu’un front de splendeur se montreSous ces masques d’obscurité ;La nuit tâche, en sa noire envie,D’étouffer le germe de vie,De toute-puissance et de jour,Mais moi, le croyant de l’aurore,Je forcerai bien Dieu d’écloreÀ force de joie et d’amour !

Est-ce que vous croyez que l’ombreA quelque chose à refuserAu dompteur du temps et du nombre,À celui qui veut tout oser,

Au poète qu’emporte l’âme,Qui combat dans leur culte infâmeLes payens comme les hébreux,Et qui, la tête la première,Plonge, éperdu, dans la lumière,À travers leur dieu ténébreux.

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