Des voix

Religions et Religion

IVDES VOIX.

Et j’entendais des voix au milieu des nuées ;Un divin chant d’extase, un noir bruit de huéesPassait.

UNE VOIX.

Le cheval doit être manichéen.Arimane lui fait du mal, Ormus du bien ;Tout le jour, sous le fouet il est comme une cible,Il sent derrière lui l’affreux maître invisible,Le démon inconnu qui l’accable de coups ;Le soir, il voit un être empressé, bon et doux,Qui lui donne à manger et qui lui donne à boire,Met de la paille fraîche en sa litière noire,Et tâche d’effacer le mal par le calmant,Et le rude travail par le repos clément ;Quelqu’un le persécute, hélas ! mais quelqu’un l’aime.Et le cheval se dit : « Ils sont deux. » C’est le même.

AUTRE VOIX.

L’instant de dénouer la chimère est venu ;La vie, inexprimable effort dans l’inconnu,Est terminée, erreur, ou folie, ou bravade ;Et voici le moment fatal. L’âme s’évade,L’homme expire. On a vu sur son logis tremblantPlaner l’ange Trépas, l’oiseau noir, l’oiseau blanc,Corbeau pour les méchants et pour les bons colombe ;C’est fini. Maintenant, que devient dans la tombeLe corps, ce compagnon auquel l’âme avait cru ?Attends un peu de temps. Cherche. Il a disparu.

Cherche. Il s’est dissipé. Cherche encor, fouille, creuse,Et tâte avec la main sous cette voûte affreuse.Que trouves-tu ? Regarde. Est-ce cela ? Oui. Non.Qu’est-ce ? Cela n’a plus de forme ni de nom ;C’est noir comme la nuit et vain comme la cendre ;C’est l’homme. Et si tu veux demain y redescendre,Tu ne trouveras plus, dans ce hideux réduit,Même ce peu de cendre et ce reste de nuit.À peine est-il couché, débris dans les décombres,Que les mille éléments, tous ces créanciers sombres,Qui l’avaient pour un temps à l’âme concédé,Redemandent ce corps par les vers seuls gardé ;Et chacun — car la vie a la mort pour domaine —Prend ce qui lui revient dans cette argile humaine.Tout atome, dans l’eau, dans la terre ou dans l’air,Est un Shylock qui veut sa part de cette chair.Ô nature sans fond ! gouffre avare et rapace !Partout, en haut, en bas, dans la nuit, dans l’espace,Tout réclame à la fois, tout s’ouvre en même temps,La pierre, le buisson, le miasme des étangs,La poussière, la fleur, le vent, la flamme ardente ;Et, dans la profondeur des ténèbres pendante,La matière dont l’homme était formé s’épand,Et se cache ; et, glissant, coulant, tombant, rampant,Se hâte de crouler dans tous ces précipices.Et, soit qu’elle ait là-haut trouvé les cieux propices,Grâce au bien qu’elle a fait, au beau qu’elle a pensé,Soit qu’ayant mal vécu, traînant un vil passé,Elle ait vu se fermer devant elle l’aurore,L’âme, envolée au fond de la mort sombre, ignoreCette fuite rapide et sinistre du corps.

AUTRE VOIX

J’entends les vivants rire ; ils deviendront les morts.

AUTRE VOIX

Alors que feront-ils ?

AUTRE VOIX

Alors que feront-ils ? Rien.

AUTRE VOIX

Alors que feront-ils ? Rien. Tout.

AUTRE VOIX

Alors que feront-ils ? Rien. Tout. Passez, nuages.

AUTRE VOIX

Tous vos azurs sont faux.

AUTRE VOIX

Tous vos azurs sont faux. Moins faux que vos orages.

AUTRE VOIX

Oui, je te le redis, homme, malheur à toiSi dans quelque docteur ton ignorance a foi !Malheur à ton esprit s’il dit comme tant d’autres :— Je questionnerai les savants, ces apôtres,Et j’interrogerai les penseurs, ces devins ;J’irai, j’approcherai les instructeurs divins,Les poëtes dont l’aube éclaire les visages,Les hommes lumineux du mystère, les sages,Ces colonnes d’azur du temple de la nuit ! ―Sache que nul n’enseigne et que nul ne conduit ;Nul n’est colonne et rien n’est temple ; sache encoreQu’Antisthène, Amphion, Pindare, Stésichore,

Terpandre et Callimaque ont des ailes de plomb ;Qu’Arouet, Kant, Hegel n’en savent pas plus long ;Et que le sphinx qui dit la parole certaineN’est pas plus dans Ferney qu’il n’était dans Athène.De tout temps les rêveurs ont fait dans le ciel bleuDes fouilles du côté de ce qu’ils nomment Dieu ;Ils ont le doute au cœur ou la prière aux lèvres ;Ils ont construit, détruit, et, pour calmer leurs fièvres,Tristes, ont appuyé leur tête au marbre froid.Homme, tout ce que l’homme enseigne, pense, croit,Tout ce qu’il grave, écrit, constate, affirme, sculpte,De science publique ou de doctrine occulte,Sur le papier, le bois, l’airain, sur les frontonsDes grands temples obscurs pleins d’âmes à tâtons ;Balaam sur l’Euphrate, Apulée à Madaure,Tout ce qu’on imagine et tout ce qu’on adore,Figulus enseignant Cicéron, ÉrechtoDont Pompée à genoux lève le noir manteau,Les prêtres, les rhéteurs drapés dans leurs chlamydes,Les bibles, les talmuds sacrés, les pyramides,Le difforme alphabet de pierre du galgal,Les cylindres de Tyr, les runes de Fingal,Les papyrus de Thèbe et d’Endor, qu’on adopteLe texte égyptien ou la version copte,Vos sages admirés, Épicure, Thalès,Diogène, Apulée, Érasme, Rabelais,Platon, que l’idéal laisse boire à son urne,Kant, Leibnitz, tout cela n’est qu’un souffle nocturne.Si tu le veux, fais-toi de l’audace un devoir ;Propose-toi ce but redoutable : savoir,Cette façon splendide et suprême de naître.Entre dans le nuage insondable ; pénètreDans l’horreur des Horebs, des Brockens, des Thabors ;Va ! mais commence, avant d’en tenter les abords,

Par laisser de côté la sagesse des hommes.Le peu que nous savons tient au peu que nous sommes ;Écoute. L’homme à peine, avec ou sans appuis,À creusé l’inconnu qu’il a comblé son puits ;Alors il cherche, alors il rencontre, il dévie,Se croit mage, ou se fait prêtre.Se croit mage, ou se fait prêtre. Passe ta vieÀ labourer l’écume et l’onde, n’arrivantQue pour partir, parmi le tumulte et le vent ;Habite Terre-Neuve, ou Zante, ou Tombelaine ;Sois pêcheur de hareng, sois pêcheur de baleine ;Emplis ton brick solide ou ta barque sans pontsDe traînes, de filets, de dragues, de harpons ;Affronte des écueils les sinistres statures ;Sois forban ; sois coureur de flots et d’aventures ;Quand même tu vivrais dix ans, vingt ans, cent ans,Ayant sous toi le gouffre et sur toi les autans,Lutteur du risque, et roi d’une planche qui flotte,Fusses-tu le plus vieux et le plus noir pilote,Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer,Tu ne connaîtras pas la formidable mer.Ces choses sans limite où flottent des fuméesRésistant, et toujours béantes, sont fermées ;Le chercheur, tâtonnant dans ce fatal milieu,Quand il serait Platon, ne connaîtra pas Dieu.

AUTRE VOIX

Prenez garde. Observez l’obscure parallèle.Le pas s’appuie au pas, l’aile s’appuie à l’aile.Quoiqu’on retrouve au fond de tout culte la nuitDe l’homme, par qui Dieu trop souvent est construit,Quoiqu’un dogme, ô penseur, ne soit qu’une masureEn attendant la vie et la vérité pure,

Quoique l’humanité doive porter en soiLa sagesse sereine et non l’aveugle foi,Quoiqu’une bible, livre à deux sens, atrophieEt blesse trop souvent l’âme qu’on lui confie,Quoique, presque toujours, effarant les esprits,La religion soit une chauve-sourisFaite de vie et d’ombre, et dont l’aile a pour griffesLes prêtres, les docteurs, les bonzes, les pontifes,Il faut que l’homme croie à quelque chose ; il fautQu’à côté de la chair qui le gouverne trop,Le mystère lui parle et l’exhorte, et l’élèveDu sommeil où l’on dort au sommeil où l’on rêve.Ah ! l’être infortuné qui ne croit pas est nuSous le ciel redoutable et lourd, sous l’inconnu !Ô vivants ! il vous faut des prêtres, quels qu’il soient.À travers les plus noirs les vérités flamboient ;Il tombe encore un peu de jour sur vos chevets,Même des plus abjects, même des plus mauvais ;Mais pour verser plus tard sur l’humanité mûreLa parole d’amour que l’avenir murmure,Le ciel, au-dessus d’eux, sur d’éclatants degrésMet les voyants directs, les sages inspirés.Car l’homme fait le prêtre et Dieu seul fait le mage.Je préfère, ô songeur, le wigwam du sauvageOù l’homme attend la femme, où du moins on est deux,Au manitou qui fait, au fond des bois hideux,Joindre les mains au nègre et les pattes au singe ;Au wigwam le cromlech, au cromlech la syringe ;Aux syringes du Nil le sombre temple hébreu ;Au temple, la mosquée avec son dôme bleuEt son minaret blanc dans la tiède atmosphère ;Et comme il faut monter sans cesse, je préfèreL’église à la mosquée, à l’église l’azur.L’homme, être mixte au front sublime, au pied impur,Va toujours refaisant et transformant ses arches ;Chaque âge avance ; on voit, sur chacune des marches

Du sombre esprit humain montant dans l’ombre à Dieu,Un temple où de l’amour grandit le chaste feu ;Passant d’un ciel plus noir dans un air plus salubre,De moins en moins cruel, de moins en moins lugubre ;Chaque temple nouveau, grec, juif, égyptien,À sa base au niveau du faîte de l’ancien ;Sur celui qui s’élève un autre monte encore ;Et le plus haut fronton se dissout dans l’aurore.

AUTRE VOIX

Ô rêves ! vision des vagues paradis !Crois-tu que l’inconnu soit quelque chose, dis,Dont ton cerveau chétif puisse se faire idée ?Créature par l’être absolu débordée,Homme étonné d’un grain germant dans le sillon,Ébloui d’une pourpre au dos d’un papillon,Tremblant d’un choc d’écume ou d’un râle d’orfraie,Déjà ce que tu vois te dépasse et t’effraie,Pourrais-tu supporter ce que tu ne vois point ?Le gouffre où le réel aux chimères se joint,L’aspect de l’insondable et de l’inaccessible,Le côté ténébreux de l’univers terrible,Flottant dans l’infini, dans la brume perdu,Et dans on ne sait quoi d’horrible et d’éperdu ?Serais-tu comme Jean, l’homme hagard, capableDe regarder l’obscur, de tâter l’impalpable ?Pourrais-tu contempler avec tes yeux de chairLes apparitions du rêve et de l’éclair,Les éclipses, les blocs, les profondeurs, les rides,Les agitations des surfaces livides,La stagnation morte et malsaine des eaux,Les glissements des vers monstrueux du chaos,Les larves se montrant à demi, les sorties.De têtes par la vase affreuse appesanties.Les fléaux s’accouplant parmi les éléments,L’horreur des suintements et des fourmillements,

Et les êtres sans nom, et les formes immondes,Et les vagues tumeurs du cloaque des mondes ?Te représentes-tu l’indicible stupeurDe ce qui s’entrevoit dans l’ombre, et se fait peur ;Ici la marche lourde, ailleurs la fuite prompte ;Le double effroi d’en haut, d’en bas, qui se confronte ;Le vent fauve traînant le nuage en haillon ;Le météore ayant horreur du tourbillon ?Connais-tu les deux nuits : la morte et la vivante ;La vivante, engendrant le monstre, l’épouvante,L’hydre, les dévorant sans fin et les créant ;La morte, c’est-à-dire un vide, le néant,Une ouverture aveugle et par l’effroi formée,De l’ombre qui n’est plus même de la fumée,Le silence hideux et funèbre de Rien ?

AUTRE VOIX

Quand on sent se mouvoir l’universel lienQui joint le plus petit des atomes à l’êtreLe plus démesuré que le gouffre ait vu naître,Et qui fait, dans l’abîme où rien n’est endormi,Tressaillir Sirius au poids d’une fourmi,Quand les germes confus dans les ombres profondesS’agitent, détruisant et produisant des mondes,Mêlés aux voix, aux sons, aux chants, aux cris, aux pas,Faisant et défaisant, et ne le sachant pas,Quand l’azur semble ému, bien au delà des nues,Par une éclosion d’étoiles inconnues,Lorsqu’en soi, stupéfait, on sent et l’on comprendQuelque chose de fort fait par quelqu’un de grand,Quand l’eau fuit, quand le sol tremble, quand l’air murmure,Quand de la forêt sombre il sort un bruit d’armure,Quand l’oiseau sur son nid, dans les bois frémissants,Chante un chant dont lui-même il ignore le sens,L’immensité du fait prodigieux dépasseL’ombre, le jour, les yeux, les chocs, le temps, l’espace,

Elle est telle, et le point de départ est si loinQue, tous étant agents, personne n’est témoin.

AUTRE VOIX

Querelles ! bruits ! rumeurs ! cris ! morsures ! piqûres !Ô passages du vent dans les branches obscures !

AUTRE VOIX

Dante écrit deux vers, puis il sort ; et les deux versSe parlent. Le premier dit : — Les cieux sont ouverts !Cieux ! Je suis immortel. — Moi, je suis périssable,Dit l’autre. — Je suis l’astre. — Et moi le grain de sable.— Quoi ! tu doutes étant fils d’un enfant du ciel !— Je me sens mort. — Et moi, je me sens éternel. ―Quelqu’un rentre et relit ces vers, Dante lui-même ;Il garde le premier et barre le deuxième.La rature est la haute et fatale cloison.L’un meurt, et l’autre vit. Tous deux avaient raison.

Comentarios

Cargando comentarios…