Questions

Religions et Religion

IXQUESTIONS.

Qui que tu sois, qui vas devant toi, méditantDes perquisitions dans ce ciel éclatantQue l’homme de ses dieux au hasard ensemence,Toi qui rêves, tu n’as de sûr que ta démence,Toi qui montes, tu n’as de grand que ton orgueil.D’abord, chercheur, qu’es-tu ? Sur ce flamboyant seuil,C’est là ce qu’il faut voir avant toute autre chose.T’appelles-tu Pamphile, Euthyme, Eusèbe, Orose,N’es-tu qu’un scholiaste, un clerc, un professeur,D’un palimpseste obscur feuilletant l’épaisseur,Citant Pierre, Thomas ou Paul, sois blême et triste,Et ne demande rien au ciel, ô casuiste ;Fais en dehors de lui ton Dieu. Sois le rhéteur.Et n’escalade pas l’inutile hauteur.Si tu n’es que Lactance, homme, il doit te suffireD’abattre Hiéroclès et d’écraser Porphyre ;Si tu n’es qu’un docteur d’un culte officiel,Tu n’as rien à tirer du mystère et du cielQui ne tourne au profit d’une thèse arbitraire,Et tu ne pourras point, frêle esprit, en extraireDe meilleures raisons que celles que donnaIrénée à Blastus ou Justin à Zena.C’est bien. Adore un texte, apprends, répète, imite,Et fais-toi d’une lettre écrite ta limite.Le ciel, ce précipice où tu plongerais mal,N’enseigne rien à ceux que lie un joug fatal

Et qui ne veulent pas que le vrai les délivre.Reste dans une ornière et rampe dans un livre.Mais es-tu d’aventure un penseur libre, errantDu côté de la nuit qui semble transparent,N’ayant pas pris d’avance un parti sur l’abîme,N’imposant aucun dogme à la brume sublime,Ne poursuivant dans l’air, dans l’onde et dans le feuAucune forme humaine ou terrestre de Dieu ;Es-tu l’homme qui cherche et l’esprit qui s’envole ?Alors il te faut mieux qu’un maître, qu’une école,Et qu’un missel, fardeau du lutrin vermoulu.Il te faut le concret et l’abstrait, l’absolu,L’infini sans cadrans, sans horloges, sans montres,Sans compas, sans boussole, et les grandes rencontresDe la nuit où l’on sent passer les inconnus ;Il te faut les vents noirs, des profondeurs venus,Qui dispersent dans l’ombre on ne sait quels messages.Mais n’attends pas du gouffre où s’effacent les âges,N’attends pas du grand Tout, farouche, illimité,Où flotte l’invisible, où, dans l’obscurité,L’aile des tourbillons heurte l’aile des aigles,Une explication de Dieu selon les règles,Ni que, pour contenter ton pauvre esprit courbé,L’être va te prouver l’être par A plus B.Si tu veux que l’ensemble étoilé te démontreUn dogme, en débattant les raisons pour et contre,Comme ferait Sanchez commentant Loyola,La Nuit ne monte point dans cette chaire-là.Ne confonds pas l’abîme avec un clerc ; distingueEntre Oxford et la nuit, entre l’aube et Gœttingue.Les théologiens, les universités,Les lourds in-folio doctement feuilletés,Sont une chose, et l’ombre immense en est une autre.De quelle vérité le gouffre est-il l’apôtre ?Tâche de le savoir ; mais n’en espère point

Un cours de faculté suivi de point en point.La lumière dévore et le collège broute ;L’enseignement d’en haut ne suit pas l’humble routePar où passe en boitant l’enseignement d’en bas ;Le mystère a ses lois, la Sorbonne a ses bâts ;La science de l’Être, âpre, escarpée, ardue,Aire idéale où fuit la pensée éperdue,L’algèbre du grand Tout, le problème absolu,Noir livre de la nuit où le rêve a seul lu,Je ne te cache pas qu’il se peut qu’on l’apprenneDans la profondeur bleue, ineffable et sereine,Ou dans la pâle horreur des brouillards infernaux,Autrement qu’à Bologne au collège Albornoz.Vois ! c’est l’empyrée ; aube, éther, sans bords, sans voiles,Avec sa plénitude effroyable d’étoiles,Étalant ses azurs au bleu jamais terni,Espèces de cristaux vagues de l’infini.Qu’est-ce que tu vas faire en ce cosmos sans terme,Plus terrible s’il s’ouvre encor que s’il se ferme ?Comment ton frêle esprit se comportera-t-ilDans ce sombre océan du grand et du subtil ?À qui parleras-tu dans ce milieu tragique ?Tout ton savoir humain, ta raison, ta logique,Ne vont-ils pas se rompre en angles plus confusQue les coudes du chêne au fond des bois touffus ?Dis, que vont devenir, homme, tes syllogismesQuand ils rencontreront l’énormité des prismes ?Pourras-tu supporter l’immense brisementDe l’idéal, du vrai, du jour, du firmament ?Savoir fut de tout temps la démence des sages.Osiris consultait l’abîme ; des visagesY viennent effarer les prophètes vaincus ;Mars inspirait Solon et Pallas Zaleucus ;Numa cherchait la nymphe en sa grotte enchantée ;Minos questionnait Zéus sur le Dictée ;Lycurgue allait à Delphe écouter Apollon.

Tout cela, c’est le gouffre ; et l’obscur aquilonMêle au même brouillard tous ces pâles fantômes.Tout cela, c’est la fuite immense des atomes ;C’est le doute.C’est le doute. Le doute, hélas ! Sur cette mer,Où tous les vents, le chaud, le froid, l’impur, l’amer,Épuisent les fureurs de leurs rauques poitrines,Apparaît l’archipel ténébreux des doctrines ;Sommets qui sont des ports s’ils ne sont des écueils.Là se dressent Vésale entr’ouvrant des cercueils,Socrate lumineux, Zénon dans un jour triste,Pyrrhon vague, et si noir qu’on ne sait s’il existe,Les sept sages, pareils aux Cyclades, couvertsDe nuages, de flots, de brumes et d’hivers,Swift, Rabelais, Montaigne, Herder, Kant en détresse,Hegel sombre, et, là-bas, cette cime, Lucrèce.Les plus mornes, ce sont les rieurs. Avoir ri,Ce n’est pas contre l’ombre étoilée un abri ;Cela ne construit pas un toit sur notre têteContre l’Être, sinistre et splendide tempête ;Cela n’empêche pas les monts d’être debout ;Cela ne fait pas taire un Vésuve qui bout,Ni les clairons de l’ombre aux bouches des borées ;Cela n’empêche pas les mers démesuréesD’offrir on ne sait quels hommages écumantsÀ la pâle planète au fond des firmaments ;Rire, cela ne peut déconcerter la roseQui s’ouvre en juin, ayant pour devoir d’être éclose ;Fermer l’œil et crier : je ne veux pas les voir !Cela n’empêche pas les rayons de pleuvoir.Riez. Soit. L’Inconnu derrière sa murailleNe s’inquiète pas de Lucien qui raille ;Ni les eaux, ni les champs, ni les fleurs, ni les blés,Ni les forêts, ne sont d’un sarcasme troublés ;L’invisible cocher des sept astres du pôle

Ne baisse pas le front, ne tourne pas l’épaule,En poussant au zénith l’effrayant chariot,Pour voir ce que Voltaire écrit à Thieriot.Les rieurs sont-ils sûrs de leur rire ? Leur styleÉlide volontiers Dieu, syllabe inutile ;Du vieux surplis du prêtre ils chiffonnent l’empois ;Mais que veulent-ils ? Faire aux croyants contrepoids.Est-ce tout ? À quoi bon ? Quel choix dans la nuit noire !Le hasard de nier ou le hasard de croire !Que sert, dans cette énigme où l’homme est enfoui,De balbutier Non parce qu’on bégaye Oui ?Donc, esprit, prends ton vol, si tu te sens des ailes.Mais, homme, quel que soit l’éclair de tes prunelles,N’espère pas, si haut que ton âme ait monté,T’envoler au delà de ton humanité.Va ! mais, songes-y bien, nul ne sort de sa sphère.L’Être en qui tout se fond, mais de qui tout diffère,A fait les régions pour qu’on s’y renfermât ;Et l’oiseau le plus libre a pour cage un climat.

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