Senior est junior
IX
I
Comme de sa source on dévie !Qu’un petit-fils ressemble peu !Tacite devient Soulavie.Herclè se change en Palsambleu.La lyre a fait les mandolines ;Minos a procréé Séguier ;La première des crinolinesFut une feuille de figuier.L’amour pour nous n’est présentableQu’ivre, coiffé de son bandeau,Sa petite bedaine à table ;L’antique amour fut buveur d’eau.La Bible, en ses épithalames,Bénit l’eau du puits large et rond.L’homme ancien ne comprend les femmesQu’avec des cruches sur le front.Agar revient de la fontaine,Sephora revient du torrent,Sans chanter tonton mirontaine.Le front sage, et l’œil ignorant.
La citerne est l’entremetteuseDu grave mariage hébreu.Le diable l’emplit et la creuse ;Dieu dans cette eau met le ciel bleu.Beaux jours ! Cantique des cantiques !Oh ! les charmants siècles naïfs !Comme ils sont jeunes, ces antiques !Les Baruchs étaient les Baïfs.C’est le temps du temple aux cent marches,Et de Ninive, et des sommetsOù les anges aux patriarchesOffraient, pensifs, d’étranges mets.Ézéchiel en parle encore ;Le ciel s’inquiétait de Job ;On entendait Dieu dès l’auroreDire : As-tu déjeuné, Jacob ?
II
Paix et sourire à ces temps calmes !Les nourrices montraient leurs seins ;Et l’arbre produisait des palmes,Et l’homme produisait des saints.Nous sommes loin de ces amphoresAyant pour anses deux bras blancs,Et de ces cœurs, mêlés d’aurores,Allant l’un vers l’autre à pas lents.
L’antique passion s’apaise.Nous sommes un autre âge d’or.Aimer, c’est vieux. Rosine pèseBartholo, puis compte Lindor.Moins simples, nous sommes plus sages.Nos amours sont une forêtOù, vague, au fond des paysages,La Banque de France apparaît.
III
Rhodope, la reine d’Égypte,Allait voir Amos dans son trou ;Respects du dôme pour la crypte,Visite de l’astre au hibou ;Et la pharaonne superbeÉtait contente chez AmosSi la roche offrait un peu d’herbeAux longues lèvres des chameaux.Elle l’adorait satisfaite,Sans demander d’autre faveur,Pendant que le morne prophèteBougonnait dans un coin, rêveur.Amestris, la Ninon de Thèbe,Avait à son char deux griffons ;Elle était semblable à l’ÉrèbeÀ cause de ses yeux profonds.
Pour qu’avec un tendre sourireElle vînt jusqu’à son chenil,Le mage Oxus à l’hétaïreOffrait un rat sacré du Nil.Un antre traversé de poutresAvec des clous pour accrocherDes peaux saignantes et des outres,Telle était la chambre à coucher.Près de Sarah, Job le psalmisteDormait là sur le vert genêt,Chargeant quelque hyène alarmisteD’aboyer si quelqu’un venait.Phur, pontife des Cinq Sodomes,Fut un devin parlant aux vents,Un voyant parmi les fantômes,Un borgne parmi les vivants ;Pour un lotus bleu, don inepte,La blonde StarnabuzaïLe recevait, comme on accepteUn abbé qui n’est point haï.Ségor, bonze à la peau brûlée,Nu dans les bois, lascif, bourru,Maigre, invitait PenthésiléeÀ grignoter un oignon cru.Chramnès, prêtre au temple d’Électre,Demeurant, en de noirs pays.Dans un sépulcre, avec un spectre.Conviait à souper Thaïs.
Thaïs venait, et cette belle,Coupe en main, le roc pour chevet,Ayant le prêtre à côte d’elleEt le spectre en face, buvait.Dans ce passé crépusculaire.Les femmes se laissaient charmerPar les gousses d’ail et l’eau claireDont se composait l’Art d’Aimer.
IV
Nos Phyllyres, nos Gloriantes,Nos Lydés aux cheveux flottantsOnt fait beaucoup de variantesÀ ce programme des vieux temps.Aujourd’hui monsignor NonotteN’entre chez Blanche au cœur d’acierQu’après avoir payé la noteQu’elle peut avoir chez l’huissier.Aujourd’hui le roi de BavièreN’est admis chez doña CarmenQue s’il apporte une rivière,De fort belle eau, dans chaque main.Les belles que sous son feuillageRetient Bade aux flots non bourbeux,Ne vont point dans ce vieux villagePour voir des chariots à bœufs.
Sans argent, Bernis en personne,Balbutiant son quos ego,Tremble au moment où sa main sonneÀ la porte de Camargo.D’Ems à Cythère, quel fou rireSi Hafiz, fumant son chibouck,Prétendait griser SylvanireAvec du vin de peau de bouc !
V
Le cœur ne fait plus de bêtises.Avoir des chèques est plus douxQue d’aller sous les frais cytisesVerdir dans l’herbe ses genoux.Le soir, mettre sous clef des piastresCause à l’âme un plus tendre émoiQu’une rencontre sous les astresDisant à voix basse : Est-ce toi ?Rien n’enchante plus une amanteEt n’échauffe mieux un cœur froidQu’une pile d’or qui s’augmentePendant que la pudeur décroît.Les amours actuels abondentEn combinaisons d’échiquiers.Doit, Avoir. Nos bergères tondentMoins de moutons que de banquiers.
Le cœur est le compteur suprême.La femme enfin a devinéL’effrayant pouvoir de BarêmeAyant le torse de Phryné.Tout en chantant Schubert et Webre,Elle en vient à réaliserL’application de l’algèbreÀ l’amour, à l’âme, au baiser.Berthe a l’air vierge ; on la vénère ;Dans l’azur du rêve elle a luQue parfois un millionnaire,Lourd, vient se prendre à cette glu.Pour soulager un peu les richesDe leur argent, pesant amas,Il sied que Paris ait les bichesEt Londres les anonymas.
VI
À tant l’heure l’éventail joue.C’est plus cher si l’œil est plus vif.À Daphnis présentant sa joueChloé présente son tarif.Pasithée, Anna, Circélyre,Lise au front mollement courbé,Palmyre en pleurs, Berthe en délire.S’amourachent par A + B.
Leurs instincts ne sont point volages.Les mains ouvertes, en rêvant,Toutes contemplent des feuillagesDe bank-notes, tremblant au vent.On a ces belles, on les dompte,On est des jeunes gens altiers,Vivons ! et l’on sort d’AmathontePar le corridor des dettiers.Dans tel et tel théâtre bouffe,La musique vive et sans artDes écus et des sous étouffeLes cavatines de Mozart.Les chanteuses sont ainsi faitesQu’on est parfois, sous le rideau,Dévalisé par les fauvettes.Dans la forêt de Calzado.
VII
Sue un rouble par chaque pore,Sinon, porte ton cœur plutôtAu tigre noir de SingaporeQu’à Flora, qu’embaume Botot.Femme de cire, Catherine,Glacée, et douce à tout venant,S’offre, et d’un buste de vitrineElle a le sourire tournant.
Oh ! ces marchandes de jeunesse !Stella vend ses soupirs ardents ;Luz vend son rire de faunesseCassant des noix avec ses dents.Rose est pensive ; Alba la bruneEst l’asphodèle de Sion ;Glycéris semble au clair de luneLa blancheur dans la vision ;Regardez, c’est Paula, c’est Laure,C’est Phœbé ; dix-huit ans, vingt ans ;Voyez ; les jeunes sont l’auroreEt les vieilles sont le printemps.Leur sein attend, frais comme un songe,Effleuré par leurs cheveux blonds.Que Samuel Bernard y plongeSon poing brutal plein de doublons.Au-dessus du juif qui prospère,Par le plafond ouvert, descendLe petit Cupidon, grand-pèreDe tous les baisers d’à présent.
VIII
La nuit, la femme tend sa toile.Tous ses chiffres sont en arrêt,Non pour dépister une étoile,Mais pour découvrir Turcaret.
C’est la sombre calculatrice ;Elle a la ruse du dragon ;Elle est fée ; et c’est en JocrisseQu’elle transfigure Harpagon.Elle compose ses trophéesDe vins bus, de brelans carrés,Et de bouteilles décoiffées,Et de financiers dédorés.Et puis, tout change et tourne en elle ;L’aile de Cupidon connaîtSes sens, son cœur, sa tête, et l’aileDes moulins connaît son bonnet.Sa vie est un bruyant poëme ;On soupe, on rit, point de souci,Et les verres sont de bohême.Et les buveurs en sont aussi.Ce monstre adorable et terribleNe dit pas Toujours, mais Encor !Et, rempli de nos cœurs, son cribleNe laisse passer que notre or.Hélas ! pourquoi ces laideurs bassesS’imprimant toutes à la fois,Dieu profond ! sur ces jeunes grâcesFaites pour chanter dans les bois !
IX
Buvez ! riez ! — moi je m’obstineAux songes de l’amour ancien ;Je sens en moi l’âme enfantineD’Homère, vieux musicien.Je vis aux champs ; j’aime et je rêve ;Je suis bucolique et berger ;Je dédie aux dents blanches d’ÈveTous les pommiers de mon verger.Je m’appelle Amyntas, Mnasyle,Qui vous voudrez ; je dis ; Croyons,Pensons, aimons ! et je m’exileDans les parfums et les rayons.À peine en l’idylle décenteEntend-on le bruit d’un baiser.La prairie est une innocenteQu’il ne faut point scandaliser.Tout en soupirant comme Horace,Je vois ramper dans le champ noir,Avec des reflets de cuirasse,Les grands socs qu’on traîne le soir.J’habite avec l’arbre et la plante ;Je ne suis jamais fatiguéDe regarder la marche lenteDes vaches qui passent le gué.
J’entends, debout sur quelque cime,Le chant qu’un nid sous un buissonMêle au blêmissement sublimeD’un lever d’astre à l’horizon.Je suis l’auditeur solitaire ;Et j’écoute en moi, hors de moi,Le Je ne sais qui du mystèreMurmurant le Je ne sais quoi.J’aime l’aube ardente et rougie,Le midi, les cieux éblouis,La flamme, et j’ai la nostalgieDu soleil, mon ancien pays.Le matin, toute la natureVocalise, fredonne, rit.Je songe. L’aurore est si pure,Et les oiseaux ont tant d’esprit !Tout chante, geai, pinson, linotte,Bouvreuil, alouette au zénith,Et la source ajoute sa note,Et le vent parle, et Dieu bénit.J’aime toute cette musique,Ces refrains, jamais importuns,Et le bon vieux plain-chant classiqueDes chênes aux capuchons bruns.Je vous mets au défi de faireUne plus charmante chansonQue l’eau vive où Jeanne et NéèreTrempent leurs pieds dans le cresson.
Route de Clervaux à La Roche, 22 septembre.
Comentarios
Cargando comentarios…