Souvenirs des vieilles guerres

IV

Pour la France et la république,En Navarre nous nous battions.Là parfois la balle est oblique,Tous les rocs sont des bastions.Notre chef, une barbe griseLe capitaine, était tombé,Ayant reçu près d’une égliseLe coup de fusil d’un abbé.La blessure parut malsaine.C’était un vieux et fier garçon.En France, à Marine-sur-Seine,On peut voir encor sa maison.On emporta le capitaineDont on sentait plier les os ;On l’assit près d’une fontaineD’où s’envolèrent les oiseaux.Nous lui criâmes : — Guerre ! fête !Forçons le camp ! prenons le fort ! —Mais il laissa pencher sa tête,Et nous vîmes qu’il était mort.

L’aide-major avec sa trousseN’y put rien faire et s’en alla ;Nous ramassâmes de la mousse,De grands vieux chênes étaient là.On fit au mort une jonchéeDe fleurs et de branches de houx ;Sa bouche n’était point lâchée,Son œil intrépide était doux.L’abbé fut pris. — Qu’on nous l’amène !Qu’il meure ! — On forma le carré ;Mais on vit que le capitaineVoulait faire grâce au curé.On chassa du pied le jésuite ;Et le mort semblait dire : Assez !Quoiqu’il dût regretter la suiteDe nos grands combats commencés.Il avait sans doute à MarineQuelques bons vieux amours tremblants ;Nous trouvâmes sur sa poitrineUne boucle de cheveux blancs.Une fosse lui fut creuséeÀ la bayonnette, en priant ;Puis on laissa sous la roséeDormir ce brave souriant.Le bataillon reprit sa marche,À la brune, entre chien et loup ;Nous marchions. Les ponts n’ont qu’une arche.Des pâtres au loin sont debout.

La montagne est assez maussade ;La nuit est froide et le jour chaud ;Et l’on rencontre l’embrassadeDes grands ours de huit pieds de haut.L’homme en ces monts naît trabucaire ;Prendre et pendre est tout l’alphabet ;Et tout se règle avec l’équerreQue font les deux bras du gibet.On est bandit en paix, en guerreOn s’appelle guérillero.Le peuple au roi laisse tout faire ;Cet ânier mène ce taureau.Dans les ravins, dans les rigolesQue creusent les eaux et les ans,De longues files d’espingolesRampaient comme des vers luisants.Nous tenions tous nos armes prêtesÀ cause des pièges du soir.Le croissant brillait sur nos têtes,Et nous, pensifs, nous croyions voir,Tout en cheminant dans la plaineVers Pampelune et Teruel,Le hausse-col du capitaineQui reparaissait dans le ciel.

15 juillet 1859.

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