Le Jour des rois ou Ce que vous voudrez
Traducido del inglés por François Guizot
ces sons ne sont plus aussi douxqu’ils l’étaient tout à l’heure. O esprit de l’amour, que tu es avidede fraîcheur et de nouveauté ! Aussi vaste que la mer, et, comme elle,recevant tout dans ton sein, rien n’y entre, quelle que soit sa valeuret son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d’uneminute. L’imagination est si féconde en formes changeantes, que rienn’égale ses bizarres fantaisies.
CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur ?
LE DUC.--Quoi donc, Curio ?
CURIO.--La biche.
LE DUC.--C’est ce que je fais : je poursuis la plus noble biche que j’aievue. Ah ! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il mesembla que sa présence purifiait l’air : de cet instant je fus changé encerf[3], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n’ont cessédepuis de me poursuivre.--(Valentin entre.) Eh bien ! quelles nouvellesd’Olivia ?
VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n’ai pu être admisdevant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part desa suivante. Le ciel même, avant qu’il ait été réchauffé pendant septannées, ne jouira point librement de sa vue ; mais, comme une religieusecloîtrée, elle ne marchera que sous le voile ; elle arrosera une foischaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pourpleurer un frère qui n’est plus, et dont elle veut entretenir la tendreet vive image dans son triste souvenir.
LE DUC.--Oh ! celle qui a un cœur assez sensible pour payer ce tribut detendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l’amouraura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui viventen elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, soncœur[4], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis toutentiers par un seul roi suprême ! --Allons nous coucher sur ces doux litsde fleurs : les pensers de l’amour reposent mollement sous le dais d’unevoûte de feuillage.[Note 4 : Le foie, le cerveau et le cœur étaient regardés comme le siégedes passions, des jugements, des sentiments.]
(Ils sortent.)
SCÈNE IILa côte de la mer.
VIOLA, UN CAPITAINE, suivi de matelots.
VIOLA.--Amis, quel est ce pays ?
LE CAPITAINE.--C’est l’Illyrie, madame.
VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie ? mon frère est dans l’Élysée.Peut-être n’est-il pas noyé. Qu’en pensez-vous, matelots ?
LE CAPITAINE.--C’est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même.
VIOLA.--O mon pauvre frère ! --Et peut-être pourra-t-il l’être aussi parhasard.
LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame ; et pour augmenter votre confiancedans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s’est ouvert,au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtesattachés au bord de notre chaloupe, j’ai vu votre frère, plein deprévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraientle courage et l’espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots : jel’y ai vu assis comme Arion sur le dos d’un dauphin, en allant de frontavec les vagues, tant que j’ai pu le voir.
VIOLA.--Tenez, voilà de l’or, pour ce que vous venez de me dire. Monpropre salut me fait naître l’espérance (et votre récit l’encourage)qu’il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays ?
LE CAPITAINE.--Oui, madame, très-bien ; car je suis né et j’ai été élevéà moins de trois lieues de cet endroit même.
VIOLA.--Qui gouverne ici ?
LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractère que par
son nom.
VIOLA.--Quel est son nom ?
LE CAPITAINE.--Orsino.
VIOLA.--Orsino ! J’ai entendu mon père le nommer ; il était garçon alors.
LE CAPITAINE.--Il l’est encore, ou du moins il l’était toutdernièrement ; car il n’y a pas un mois que je suis parti d’ici, et alorsil courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causenttoujours sur ce que font les grands) qu’il sollicitait l’amour de labelle Olivia.
VIOLA.--Qui est-elle ?
LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d’un comte qui estmort il y a environ un an ; il la laissa en mourant à la protection deson fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c’estpour l’amour de ce frère qu’elle a, dit-on, renoncé à la vue et à lasociété des hommes.
VIOLA.--Oh ! que je voudrais être au service de cette dame et y resterinconnue au monde jusqu’à ce que j’aie eu le temps de mûrir mesdesseins !
LE CAPITAINE.--Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouteraucune proposition, non pas même celle du duc.
VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie ; et quoique la naturerenferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant jesuis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beauxdehors. Je te prie, et je t’en récompenserai généreusement, cache ce queje suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j’aurai peut-êtrebesoin pour exécuter mes projets. Je veux m’attacher au service de ceduc. Tu me présenteras à lui en qualité d’eunuque : cela peut en valoirla peine, car je sais chanter ; je saurai lui parler sur divers tonsde musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peutadvenir plus tard, je l’abandonne au temps : conforme seulement tonsilence à mes désirs.
LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand malangue sera indiscrète, que mes yeux cessen
t de voir !
VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi.
(Ils sortent.)
SCÈNE IIIAppartement de la maison d’Olivia.
SIR TOBIE et MARIE.
SIR TOBIE.--Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à cœur lamort de son frère ? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de lavie.
MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleureheure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5] à vosheures indues.
SIR TOBIE.--Eh bien ! qu’elle excipe avant d’être excipée[6].
MARIE.--Fort bien ; mais il faut vous confiner dans les modestes limitesde l’ordre.
SIR TOBIE.--Confiner[7] ! je ne me tiendrai pas plus finement que jene fais ; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ousinon qu’elles se pendent à leurs propres tirants.
MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront : j’entendais madame en parlerencore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené unsoir ici pour lui faire la cour.
SIR TOBIE.--Quoi ? sir André Ague-cheek ?
MARIE.--Oui, lui-même.
SIR TOBIE.--C’est un homme des plus braves qu’il y ait en Illyrie.
MARIE.--Et qu’importe à la chose ?
SIR TOBIE.--Comment ! il a trois mille ducats de rente.
MARIE.--Oui ! mais il ne fera qu’une année de tous ses ducats : c’est unvrai fou, un prodigue.
SIR TOBIE.--Fi ! n’avez-vous pas honte de dire cela
? Il joue de la violede Gambo, il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, etil possède les meilleurs dons de nature.
MARIE.--Oh ! oui, certes, il les possède au naturel ; car, outre que c’estun sot, c’est un grand querelleur ; et si ce n’est qu’il a le don d’unlâche pour apaiser la fougue qui l’emporte dans une querelle, c’estl’opinion des gens sensés qu’on lui ferait bientôt le don d’un tombeau.
SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, queceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils ?
MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu’il est ivre toutes lesnuits en votre compagnie.
SIR TOBIE.--À force de porter des santés à ma nièce : je boirai à sasanté aussi longtemps qu’il y aura un passage dans mon gosier, et du vinen Illyrie. C’est un lâche et un poltron[9] que celui qui ne veut pasboire à ma nièce, jusqu’à ce que la cervelle lui tourne comme un sabotde village. Allons, fille, castiliano vulgo[10] : voici sir AndréAgue-face.
(Entre sir André Ague-cheek.)
SIR ANDRÉ.--Ah ! sir Tobie Belch ! Comment vous va, sir Tobie Belch ?
SIR TOBIE.--Ah ! mon cher sir André !
SIR ANDRÉ, à Marie.--Salut, jolie grondeuse.
MARIE.--Salut, monsieur.
SIR TOBIE.--Accoste, sir André, accoste.
SIR ANDRÉ.--Qu’est-ce que c’est ?
SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nièce.
SIR ANDRÉ.--Belle madame Accoste, je désire faire connaissance avecvous.
MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur.
SIR ANDRÉ.--Belle madame Marie Accoste….
SIR TOBIE.--Vous vous méprenez, chevalier. Qu
aveurs, vraiment, Césario, vousavez bien l’air de faire une grande fortune : il n’y a encore que troisjours qu’il vous connaît, et vous n’êtes déjà plus un étranger.
VIOLA.--Vous craignez donc ou l’inconstance de son humeur, ou manégligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection ? Est-ilinconstant, monsieur, dans ses goûts ?
VALENTIN.--Non, croyez-moi.
(Entrent le duc et Curio ; suite.)
VIOLA, à Valentin.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient.
LE DUC.--Qui de vous a vu Césario ?
VIOLA.--Il est à votre suite, seigneur : me voici.
LE DUC, aux autres.--Retirez-vous un moment à l’écart.--Césario, tu esinstruit de tout ; je t’ai ouvert le livre secret de mon cœur. Ainsi,bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdirel’entrée : poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendraracine jusqu’à ce que tu obtiennes une audience.
VIOLA.--Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à sonchagrin qu’on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir.
LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que derevenir sans succès.
VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur ; que lui dirai-jealors ?
LE DUC.--Ah ! dévoile-lui toute la violence de mon amour ; étonne-ladu récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter messouffrances ; elle l’écoutera avec plus d’intérêt dans la bouche de tajeunesse, qu’elle ne ferait dans celle d’un député plus grave.
VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur.
LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c’est mentir à tes belles années,que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plusfraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l’organed’une jeune vierge : elle est perçante et sonore ; et tout en toi te rendpropre à jouer le rôle d’une femme. Je sais que ton étoile te destine àcette négociation.--(Aux au
tres.) Accompagnez-le, au nombre de quatre
ou cinq, tous même si vous voulez ; car pour moi, je ne me trouve jamaismieux que quand je suis seul.--(À Viola.) Réussis dans ce message, ettu vivras aussi indépendant que ton maître ; sa fortune sera la tienne.
VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse.--(Le duc
sort.) Lutte remplie d’obstacles ! Quel que soit mon rôle en lui faisant
ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc.
(Tous sortent.)
SCÈNE VAppartement de la maison d’Olivia.
MARIE et LE BOUFFON.
MARIE.--Allons, dis-moi où tu as été, ou je n’ouvrirai pas assez meslèvres pour qu’un crin puisse y entrer, dans le but de t’excuser ; mamaîtresse te fera pendre pour t’être absenté.
LE BOUFFON.--Eh bien ! qu’elle me pende ; quiconque est bien pendu dans cemonde n’a plus rien à redouter.
MARIE.--Compte là-dessus.
LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne à craindre.
MARIE.--Bonne réponse de carême[19] ! Je puis t’apprendre l’origine deces mots.
LE BOUFFON.--D’où vient-il, bonne dame Marie ?
MARIE.--De la guerre ; et tu peux le dire hardiment dans tes folies.
LE BOUFFON.--Eh bien ! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l’ont, et queceux qui sont fous fassent usage de leurs talents.
MARIE.--Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou toutau moins renvoyé ; n’est-ce pas la même chose pour toi que d’être pendu ?
LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prévient
un mauvaismariage[20]. Et quant au malheur d’être renvoyé, l’été y pourvoira[21].
[Note 20 : Gray dit qu’une coutume espagnole autorisait toute femme veuveà sauver, en l’épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Unvoleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s’écria qu’elledemandait sa grâce avec la condition d’usage. Le condamné se retourne,et à peine l’a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu’il dit : Allons,fouette, cocher ! ]
[Note 21 : Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison del’été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à labelle étoile.]
MARIE.--Tu es donc bien résolu ?
LE BOUFFON.--Non pas ; mais je suis résolu sur deux points.
MARIE.--En sorte que si l’un manque, l’autre tiendra ; ou si tous lesdeux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre.
LE BOUFFON.--Juste ; en bonne foi, tout juste ! Allons, va ton chemin. Sisir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituellepièce de la chair d’Ève qu’aucune en Illyrie.
MARIE.--Tais-toi, faquin ; plus de cela : voici ma maîtresse ; fais tesexcuses sagement, cela vaudra mieux.
(Marie sort.)
(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)
LE BOUFFON.--Esprit, si c’est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veinede folies. Les gens d’esprit qui s’imaginent te posséder ne sont souventque des fous ; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t’avoir, je pourraispasser pour un homme sensé ; car que dit Quinapalus ? Un fou spirituelvaut mieux qu’un esprit fou.--Dieu vous bénisse, maîtresse !
OLIVIA.--Faites sortir cet imbécile.
LE BOUFFON.--Est-ce que vous n’entendez pas, camarades ? Emmenez madame.
OLIVIA.--Va-t’en ; tu es un fou à sec : je ne veux plus de toi ; d’ailleurstu deviens malhonnête.
LE BOUFFON.--Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseilscorrigeront ; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cesserad’être à sec ; recommandez à
un homme malhonnête de se corriger, s’il secorrige, il ne sera plus malhonnête, et s’il ne peut se corriger, que leravaudeur le corrige ; tout ce qui dans le monde est corrigé n’est querapetassé : la vertu qui s’égare n’est que rapetassée de vice, et le vicequi s’amende n’est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simplepeut me servir, à la bonne heure ; sinon, quel remède ? Comme il n’y apoint d’homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de mêmela beauté n’est qu’une fleur.--La dame a commandé de faire sortirl’imbécile ; en conséquence, je le répète, faites-la sortir.
OLIVIA.--Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir.
LE BOUFFON.--Une méprise du plus haut degré ! Madame, cuclus non facit
monachum[22] ; c’est comme qui dirait, je ne porte pas d’habit de fou
dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver quevous êtes une folle.
OLIVIA.--Peux-tu le prouver ?
LE BOUFFON.--Très-adroitement, bonne madonna.
OLIVIA.--Voyons ta preuve.
LE BOUFFON.--Il faut que je vous catéchise pour cela, madame.--Ma bonnepetite souris de vertu, répondez-moi.
OLIVIA.--Allons, monsieur, à défaut d’autre passe-temps, je vousdemanderai votre preuve.
LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil ?
OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frère.
LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son âme est en enfer.
OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.
LE BOUFFON.--Vous n’en êtes que d’autant plus folle, madame, d’être endeuil, de ce que l’âme de votre frère est dans le ciel.--Emmenez lafolle, messieurs.
OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio ? Ne s’amende-t-il pas ?
MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu’à ce que les angoissesde la mort l’ébranlent. L’infirmité qui fait déchoir le sage amendetoujours le fou.
LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité,afin d’augmenter votre folie ! Sir Tobie jurera que je ne suis pas unrenard ; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gagerque vous n’êtes pas fou.
OLIVIA.--Que répondez-vous à cela, Malvolio ?
MALVOLIO.--Je m’étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser desstériles propos d’un pareil coquin ; je l’ai vu terrassé l’autre jour parun fou ordinaire qui n’a pas plus de cervelle qu’une pierre. Voyez,il est déjà hors de parade ; si vous ne riez pas, et que vous ne luifournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tienstous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pourn’être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous.
OLIVIA.--Oh ! vous êtes malade à force d’amour-propre, Malvolio, et votregoût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d’unehumeur franche, gaie, prend pour des flèches d’oiseau ces traits quevous croyez des boulets de canon ; il n’y a aucune médisance dans unfou de profession, quoiqu’il ne fasse que railler, et il n’y a pointd’amertume dans les railleries d’un homme connu pour sage, quoiqu’il nefasse que censurer.
LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ceque tu parles si bien des fous !
(Entre Marie.)
MARIE.--Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désirebeaucoup vous parler.
OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n’est-ce pas ?
MARIE.--Je l’ignore, madame ; c’est un beau jeune homme, et bienaccompagné.
OLIVIA.--Qui de mes gens l’arrête à ma porte ?
MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent.
OLIVIA.--Écartez-le, je vous prie : il ne dit pas un mot qui ne soit d’uninsensé. (Marie sort.)--Allez, M
alvolio ; si c’est un message de lapart du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi ; tout ce quevous voudrez pour m’en débarrasser. (Malvolio sort.) (Au bouffon.)Tu vois, l’ami, que ta folie devient surannée et qu’elle déplaît auxgens.
LE BOUFFON.--Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aînéétait un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle ; carvoici un de vos parents qui a une pie-mère[23] des plus faibles.
[Note 23 : La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveaului-même.]
(Entre sir Tobie Belch.)
OLIVIA.--Sur mon honneur, il est à demi-ivre.--Qui est-ce qui est à laporte, cousin ?
SIR TOBIE.--Un gentilhomme.
OLIVIA.--Un gentilhomme ! quel gentilhomme ?
SIR TOBIE.--C’est un gentilhomme… La peste soit des harengs saurs ! Ehbien ! sot ?
LE BOUFFON.--Bon ! Sir Tobie….
OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné desi bonne heure cette léthargie ?
SIR TOBIE.--La luxure[24] ; je défie la luxure.--Il y a quelqu’un à laporte.
OLIVIA.--Oui, certes : qui est-ce ?
SIR TOBIE.--Qu’il soit le diable, s’il veut, je ne m’en embarrasseguère. Oh ! vous pouvez m’en croire, comme je vous le dis : oui, celam’est égal. (Il sort.)
OLIVIA.--À quoi ressemble un homme ivre, fou ?
LE BOUFFON.--À un homme noyé, à un fou, et à un frénétique ; un verre deplus après qu’il est en chaleur en fait un fou : le second le jette dansla frénésie, et un troisième le noie.
OLIVIA.--Va chercher l’officier de paix, et qu’il veille sur mon cousin ;car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé ; va, veillesur lui.
LE BOUFFON.--Il n’est encore que fou, madame ; et le fou aura soin dufou. (Le bouffon sort.)
(Malvolio r
entre.)
MALVOLIO.--Madame, il jure qu’il vous parlera. Je lui ai dit que vousétiez malade : il répond qu’il s’attendait à cela, et que c’est pourcela qu’il vient vous parler : je lui ai dit que vous étiez endormie ; ilsemble qu’il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c’est pourcela qu’il vient vous parler ; que lui dira-t-on, madame ? Il est cuirassécontre toute espèce de refus.
OLIVIA.--Dites-lui qu’il ne me parlera pas.
MALVOLIO.--On le lui a déjà dit ; et il déclare qu’il va s’établir àvotre porte, comme le poteau d’un shériff[25], et se faire pied de banc ;mais qu’il vous parlera.
[Note 25 : Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher lesactes publics, les ordonnances, etc.]
OLIVIA.--Quelle espèce d’homme est-ce ?
MALVOLIO.--Mais de l’espèce des hommes.
OLIVIA.--Et quelles sont ses manières ?
MALVOLIO.--De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vousvouliez ou non.
OLIVIA.--Et sa personne, son âge ?
MALVOLIO.--Il n’est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeunepour un enfant ; il est ce qu’est une cosse avant qu’elle devienne pois ;ou un fruit vert, quand il est sur le point d’être une pomme ; au pointde séparation entre l’enfant et l’homme ; il a un fort beau visage, etil parle d’un ton mutin ; on croirait que le lait de sa mère n’est pasencore tout à fait sorti de ses veines.
OLIVIA.--Qu’il vienne ; appelez ma demoiselle.
MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle.
(Il sort.)
(Marie rentre.)
OLIVIA.--Donnez-moi mon voile ; jetez-le-moi sur mon visage : nousconsentons à écouter encore une fois l’ambassade d’Orsino.
(Entre Viola.)
VIOLA.--Laquelle est ici l’honorable maîtresse du logis ?
OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle ; quevoulez-vous ?
VIOLA.--Très-radieuse, parfaite et incomparable
beauté….--Je vousprie, dites-moi si c’est là la maîtresse de la maison, car je ne l’aijamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue ; caroutre qu’elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoupde peine, pour l’apprendre par cœur. Généreuses beautés, ne me faitesessuyer aucun dédain ; je suis extrêmement susceptible à la plus légèremarque de mépris.
OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur ?
VIOLA.--Je ne suis pas en état d’en dire beaucoup plus que je n’aiétudié ; et cette question s’écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moil’assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que jepuisse procéder à ma harangue.
OLIVIA.--Êtes-vous comédien ?
VIOLA.--Non, à vous parler du fond du cœur ; et cependant je jure parles griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente.Êtes-vous la dame du logis ?
OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.
VIOLA.--Très-certainement si vous l’êtes, vous vous volez vous-même. Carce qui est à vous, pour en faire don, n’est pas à vous pour le tenir enréserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d’abord débiter mondiscours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message.
OLIVIA.--Venez tout de suite à ce qu’il y a d’important, je vousdispense de l’éloge.
VIOLA.--Hélas ! j’ai pris tant de peine à l’étudier ; et il est poétique.
OLIVIA.--Il n’en ressemble que mieux à une fiction ; je vous en prie,gardez-le pour vous. On m’a dit que vous étiez impertinent à ma porte,et j’ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement,que pour vous écouter. Si vous n’êtes pas insensé, retirez-vous ; si vousjouissez de votre raison, soyez court : je ne suis pas dans une lune àsoutenir un dialogue aussi extravagant.
MARIE.--Voulez-vous déployer les voiles, monsieur ? Voici votre chemin.
VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu pluslongtemps.--(À Olivia.) Pacifiez un peu votre géant, ma chèredame[26].
[Note 26 : Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dansles romans, et à la petite taille de Marie.]
OLIVIA.--Déclarez-moi vos intentions.
VIOLA.--Je suis un messager.
OLIVIA.--Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux àm’apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif ;expliquez l’objet de votre message.
VIOLA.--Il n’est destiné qu’à votre oreille ; je ne vous apporte nidéclaration de guerre, ni imposition d’hommage ; je porte la branched’olivier dans ma main : mes paroles sont, comme le sujet, des paroles depaix.
OLIVIA.--Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu’êtes-vous ?Que voulez-vous ?
VIOLA.--Si j’ai montré quelque grossièreté, c’est de mon rôle que jel’ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussisecrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pourtoute autre.
OLIVIA, à Marie.--Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ceschoses sacrées. (Marie sort.) Maintenant, monsieur, votre texte ?
VIOLA.--Très-chère dame….
OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut direbeaucoup de choses ! --Où est votre texte ?
VIOLA.--Dans le sein d’Orsino.
OLIVIA.--Dans son sein ? Dans quel chapitre de son sein ?
VIOLA.--Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de soncœur.
OLIVIA.--Oh ! je l’ai lu ; c’est de l’hérésie toute pure. N’avez-vous riende plus à dire ?
VIOLA.--Chère madame, laissez-moi voir votre visage.
OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avecmon visage ? Vous voilà maintenant hors de votre texte ; mais nous allonstirer le
rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur : voilàcomme je suis pour le moment ; n’est-ce pas bien fait ?
(Elle ôte son voile.)
VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.
OLIVIA.--C’est dans le grain, monsieur ; cela résistera à la pluie et auvent.
VIOLA.--C’est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis,et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même lescouleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, sivous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie aumonde.
OLIVIA.--Oh ! monsieur, je n’aurai pas le cœur si dur : je donneraiplusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaqueparcelle, chaque article sera coté dans mon testament ; par exemple,item, deux lèvres passablement vermeilles : item, deux yeux gris avecdes paupières dessus : item, un cou, un menton, et ainsi de suite.Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation ?
VIOLA.--Je vois ce que vous êtes : vous êtes trop fière ; maisfussiez-vous le diable, vous êtes belle : mon seigneur et maître vousaime. Oh ! un pareil amour mérite d’être récompensé, fussiez-vouscouronnée comme la beauté incomparable.
OLIVIA.--Comment m’aime-t-il ?
VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements quitonnent l’amour, et des soupirs de feu[27].
OLIVIA.--Votre maître connaît mes dispositions : je ne puis l’aimer.Cependant je le crois vertueux, je sais qu’il est noble, d’un rangillustre, d’une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a lessuffrages de tout le monde ; il est libéral, savant et vaillant ; et pleinde grâce dans sa taille et sa tournure ; mais malgré toutes ces qualités,je ne puis l’aimer : il y a longtemps qu’il aurait dû se le tenir pour
dit.
VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si jesouffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouveraisaucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas.
OLIVIA.--Eh ! que feriez-vous ?
VIOLA.--Je me bâtirais une cabane de saule[28] à votre porte, et j’iraisvoir mon âme dans sa demeure ; je composerais des chants loyaux surl’amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu dela nuit ; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, etje forcerais la babillarde commère de l’air à répéter Olivia ! Oh ! vousne pourriez trouver de repos entre les éléments de l’air et de la terre,que vous n’eussiez eu pitié de moi.
OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses ! Quelle est votreparenté ?
VIOLA.--Au-dessus de ma fortune ; et cependant ma fortune est suffisante :je suis gentilhomme.
OLIVIA.--Retournez vers votre maître : je ne puis l’aimer ; qu’il n’envoieplus chez moi ; à moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour medire comment il prend la chose. Adieu ! je vous remercie de vos peines ;dépensez ceci pour l’amour de moi.
VIOLA.--Je ne suis point un messager à gages, madame : gardez votrebourse ; c’est mon maître, et non pas moi, qui a besoin de récompense.Puisse l’amour changer en pierre le cœur de celui que vous aimerez ; etque votre ardeur, comme celle de mon maître, ne rencontre que le mépris !Adieu, beauté cruelle.
(Elle sort.)
OLIVIA.--Quelle est votre parenté ? --Au-dessus de ma fortune,répond-il, et pourtant ma fortune est suffisante.--Je suis
gentilhomme. Oui, je le jurerais, que tu l’es en effet. Ton langage, ta
physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dixfois des armoiries.--N’allons pas trop vite.--Doucement, doucement ! Sile maître était le serviteur ! Allons donc ! --Com
ment peut-on prendresi promptement la contagion ? Il me semble que je sens toutes lesperfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dansmes yeux. Allons, soit.--Holà, Malvolio !
(Rentre Malvolio.)
MALVOLIO.--Me voici, madame, à vos ordres.
OLIVIA.--Cours après ce messager impertinent, l’homme du comte : il alaissé cette bague ici malgré moi ; dis-lui que je n’en veux point.Recommande-lui bien de ne pas flatter son maître, et de ne pas nourrirses espérances : je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veutrevenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Coursvite, Malvolio.
MALVOLIO.--Madame, j’y cours.
(Il sort.)
OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais ; et je crains de trouver quemes yeux sont des flatteurs qui en imposent à mon jugement[29]. Destin,montre ta puissance : nous ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui estdécrété doit arriver ; qu’il en soit fait ainsi !
(Elle sort.)
FIN DU PREMIER ACTE
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE ILe bord de la mer.
ANTONIO, SÉBASTIEN.
ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps ? Et vous ne voulezpas que je vous accompagne ?
SÉBASTIEN.--Non, je vous en prie ; mon étoile jette sur moi une clartésinistre : la malignité de ma destinée pourrait peut-être empoisonner lavôtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux toutseul : ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, que d’enfaire retomber une partie sur vous.
ANTONIO.--Faites-moi connaître au moins en quel lieu vous vous proposezd’aller.
SÉBASTIEN.--Non, non, monsieur ; le voyage que j’ai résolu est unevéritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrétion sidélicate que vous ne chercherez pas à m’extorquer le secret que je veuxgarder… Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler moi-même.Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom estSébastien, que j’ai changé en celui de Rodrigo ; mon père était ceSébastien de Messaline, dont je sais que vous avez ouï parler. Il alaissé après lui deux enfants, moi, et une sœur, tous deux nés à lamême heure : s’il eût plu au ciel, nous aurions de même fini notre vieensemble ; mais, vous, monsieur, vous avez changé mes destins ; carquelques heures avant que vous m’ayez retiré des abîmes de la mer, masœur était noyée.
ANTONIO.--Hélas ! funeste jour !
SÉBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu’on dît qu’elle meressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens.Il ne me convient pas à moi d’oser avoir d’elle une aussi haute idée queles autres ; mais du moins puis-je assurer hardiment qu’elle portaitune âme que l’envie même était forcée de dire belle. Elle est noyée,monsieur, dans l’eau salée, et il me semble que je vais encore y noyerson souvenir.
ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chère que je vous aifait faire.
SÉBASTIEN.--Cher Antonio, c’est moi qui vous prie de me pardonnerl’embarras que je vous ai causé.
ANTONIO.--Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez pas me tuer,permettez-moi d’être votre serviteur.
SÉBASTIEN.--Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, je veux dire,tuer celui que vous avez sauvé, n’exigez pas cela de moi. Adieu, en unmot : mon cœur est plein de reconnaissance ; et je suis encore si prèsd’avoir les manières de ma mère, qu’un peu plus et mes yeux vont metrahir. Je vais à la cour du comte Orsino : adieu.
(Il sort.)
ANTONIO.--Que la bonté de tous les dieux ensemble accompagne tes pas !J’ai beaucoup d’ennemis à la cour d’Orsino ; sans cela, je ne tarderaispas à t’y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t’adore tant, que pourtoi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller.
(Il sort.)
SCÈNE IIUne rue.
VIOLA entre, MALVOLIO la suit.
MALVOLIO.--N’étiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia ?
VIOLA.--À l’instant même, monsieur ; en marchant d’un pas ordinaire je nesuis encore arrivé qu’ici.
MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur ; vous auriez pum’épargner cette peine, et la reprendre vous-même. Elle ajoute, enoutre, que vous ayez à bien assurer votre maître qu’il peut désespérer,et qu’elle ne veut point de lui ; et ceci encore, que vous n’ayez jamaisla hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que ce ne soit pourrapporter la manière dont votre seigneur, entendez-le bien, aura prisson refus.
VIOLA.--Elle a reçu cette bague de moi : je n’en veux point.
MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment jetée : et sonintention est qu’elle vous soit rendue. (Il la jette à ses pieds.)Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux ;sinon, qu’elle soit à celui qui la trouvera.
(Il sort.)
VIOLA.--Je n’ai point laissé de bague chez elle ; que veut dire cettedame ? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l’ait charmée ! --Ellem’a bien regardée, et si attentivement qu’il me semblait que ses yeuxégaraient sa langue ; car elle ne me parlait que par mots interrompus etd’un air distrait. Elle m’aime sûrement. C’est une ruse de sa passionqui m’invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n’est point dutout une bague de mon maître ! D’abord, il ne lui en a point envoyé ;c’est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvrefemme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d’un songe !Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l’adroit ennemi dugenre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ontquelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire ducœur des femmes ! Hélas ! c’est la faute de notre fragilité, et non pasla nôtre ; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment cecis’arrangera-t-il ? Mon maître l’aime passionnément ; et moi, pauvre fillemétamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise,parait raffoler de moi. Qu’est-ce que tout ceci deviendra ? Mon état mefait désespérer de l’amour de mon maître ; et étant une femme, hélas ! qued’inutiles
soupirs poussera l’infortunée Olivia ! O temps ! c’est à toi dedébrouiller ceci et non à moi : le nœud est trop compliqué pour que jele puisse dénouer.
(Elle sort.)
SCÈNE IIIAppartement de la maison d’Olivia.
SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.
SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N’être pas au lit après minuit, c’estêtre levé de bonne heure ; et diluculo surgere[30]….., vous savez….
SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi ; mais je sais qu’êtrelevé tard c’est être levé tard.
SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu’un flacon vide !Être debout après minuit, et aller alors au lit, c’est se coucher matin ;en sorte qu’aller se coucher après minuit, c’est aller se coucher debonne heure. Notre vie n’est-elle pas composée de quatre éléments ?
SIR ANDRÉ.--On le dit : mais je crois, moi, qu’elle est plutôt composéedu boire et du manger.
SIR TOBIE.--Vous êtes un savant : allons donc manger et boire.--Holà !Marianne, entendez-vous ? --Un flacon de vin.
(Entre le bouffon.)
SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient.
LE BOUFFON.--Eh bien ! mes cœurs ? N’avez-vous jamais vu notre portrait ànous trois ?
SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon ; allons, une chanson.
SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix ! Je voudrais pourquarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douceque celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folieshier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians
passantl’équinoxiale de Queubus : cela était excellent, en vérité ; je t’aienvoyé douze sous pour ta bonne amie ; les as-tu reçus ?
LE BOUFFON.--Oui, j’ai remis ta gracieuseté à mon jupon court ; car lenez de Malvolio n’est pas un manche de fouet[31] ; madame a la mainblanche, et le myrmidon n’est pas un bouchon.
SIR ANDRÉ.--Excellent ! c’est la plus jolie folie pour la fin. Allons,une chanson.
SIR TOBIE.--Avance ; voilà douze sous pour toi ; chante-nous une chanson.
SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi ; si un chevalier donne….
LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d’amour, ou une chanson morale ?
SIR TOBIE.--Une chanson d’amour, une chanson d’amour !
SIR ANDRÉ.--Oui, oui ; je ne me soucie point de morale.
LE BOUFFON chante.
O ma maîtresse ! où êtes-vous errante ?Arrêtez et m’écoutez : Votre sincère amant s’avance,Votre amant qui peut chanter haut ou bas.Ne trotte pas plus loin, mon cher cœur :Les voyages finissent par la rencontre des amants,C’est ce que sait le fils de tout homme sage.
SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité !
SIR TOBIE.--Bien, très-bien.
LE BOUFFON.
Qu’est-ce que l’amour ? Il n’est pas fait pour l’avenir.La joie présente fait rire dans le présent ;Ce qui est à venir est encore incertain ;Il n’y a point de moisson à recueillir des délais.Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.
SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis
chevalier.
SIR TOBIE.--Une voix contagieuse !
SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.
SIR TOBIE.--À entendre par le nez, c’est une douce contagion[32]. Maiscommencerons-nous une danse de tourne-ciel[33] ? Éveillerons-nous lachouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d’un tisserand ?Ferons-nous cela ?
[Note 33 : À welkin-dance, boire jusqu’à ce que le ciel tourne sur nostêtes.]
[Note 34 : Apparemment l’âme végétative, l’âme sensitive et l’âmeraisonnable.]
SIR ANDRÉ.--Si vous m’aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis unchien pour les canons.
LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bienau canon.
SIR ANDRÉ.--Certainement ; chantons : Coquin, tais-toi.
LE BOUFFON.--Tais-toi, coquin, chevalier ? Je serai donc forcé de vousappeler coquin, chevalier ?
SIR ANDRÉ.--Ce n’est pas la première fois que j’ai forcé un homme àm’appeler coquin. Commence, fou ; la chanson commence par Tais-toi.
LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais.
SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence.
(Ils chantent.)
(Entre Marie.)
MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici ? Si ma maîtressen’a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vousmettre à la porte, ne me croyez jamais.
SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35] ; nous sommes des politiques :Malvolio est une canaille, et nous sommes trois joyeux garçons[36].Ne suis-je pas son parent ? Ne suis-je pas de son sang ? Foin demadame ! --(Chantant.) Il était un homme à Babylone, madame, madame.
[Note 35 : « Terme de mépris, dont l’origine est indifférente. »(STEEVENS.)]
[Note 36 : Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we. Cesderniers mots sont le commencement d’une chanson ; Peg-a-ramsey est letitre d’une ball
ade ancienne.]
LE BOUFFON.--Malepeste ! le chevalier est dans une merveilleuse folie.
SIR ANDRÉ.--Oui, il s’en tire assez bien, quand il est bien disposé, etmoi aussi : il fait le fou avec plus de grâce que moi ; mais je le faisplus au naturel.
SIR TOBIE, chantant.--Ah ! le douzième jour de décembre.
MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous.
(Entre Malvolio.)
MALVOLIO.--Hé ! mes maîtres, êtes-vous fous ? ou qu’êtes-vous donc ?N’avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavardercomme des chaudronniers à cette heure de la nuit ? Faites-vous unetaverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à criervos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix ? N’avez-vousdonc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps ?
SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allezau diable[37].
[Note 37 : C’est le sens qu’il faut donner, selon Malone, à ces mots :Sneck up.]
MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Mamaîtresse m’a donné ordre de vous dire que, quoiqu’elle vous reçoivecomme son parent, elle n’a point de parenté avec vos désordres. Si vouspouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours lebienvenu dans sa maison : sinon, s’il vous plaisait de prendre congéd’elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux.
SIR TOBIE, chantant.--Adieu, cher cœur, puisqu’il faut que je
parte[38].
MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie.
SIR TOBIE, chantant.--Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à
leur fin.
MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là ?
SIR TOBIE, chantant.--Mais moi, je ne mourrai jamais.
LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie.
MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire.
SIR TOBIE, en chantant.--
Lui dirai-je de s’en aller ?
LE BOUFFON.--Et quand vous le feriez ?
SIR TOBIE.--Lui dirai-je de s’en aller, sans le ménager ?
LE BOUFFON.--Oh ! non, non, vous n’oseriez.
SIR TOBIE.--Vous détonnez, l’ami ; vous mentez.--Êtes-vous plus qu’unintendant ? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n’yaura plus ni gâteaux, ni bière ?[Note 39 : C’était la coutume de faire des gâteaux en famille à laToussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.]
LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dansla bouche.
SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîneavec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie !
[Note 40 : « Les intendants ou maîtres d’hôtel portaient au cou une chaîneen signe de supériorité sur les autres domestiques ; et le meilleur moyend’éclaircir un métal, c’est de le frotter avec de la mie de pain. »(STEEVENS.)]
MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveurde ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduitegrossière ; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure.
(Il sort.)
MARIE.--Va secouer les oreilles.
SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer deparole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne œuvre que de boirequand on a faim.
SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou jelui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui.
MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir ; depuis quele jeune page du comte a vu aujourd’hui ma maîtresse, elle est forttroublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire : si je ne lemystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre unobjet de risée publique, croyez que je n’ai pas assez d’esprit pour mecoucher tout à l’heure dans mon lit ; je sais que je suis en état de lefaire.
SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous : conte-nous quelque chose de lui.
MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain.
SIR ANDRÉ.--Oh ! si je le croyais, je le battrais comme un chien.
SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain ? Ta sublime raison, cher chevalier ?
SIR ANDRÉ.--Je n’ai point de sublime raison pour cela, mais j’ai d’assezbonnes raisons.
MARIE.--Le diable, c’est qu’il n’est pas toujours un puritain, ni quoique ce soit avec suite, si ce n’est un serviteur des circonstances ; unsot plein d’affectation qui sait par cœur les affaires d’État, sanslivre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux ; unhomme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu’ils’imagine, de perfections, que c’est un article de foi pour lui qu’onne peut le voir sans l’aimer ; et c’est sur ce vice-là que ma vengeancetrouvera matière à s’exercer.
SIR TOBIE.--Que feras-tu ?
MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d’amour en styleobscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sajambe, à sa tournure, à sa démarche, à l’expression de ses yeux, à sonfront, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la pluspalpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce ; nouspouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont lesujet est oublié.
SIR TOBIE.--Excellent ! Je flaire la ruse.
SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez.
SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur sonpassage, qu’elles viennent de ma nièce, et qu’elle est amoureuse de lui.
MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.
SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne.
[Note 41 : Tirwhylt pense qu’il faut donner cette réponse et celled’après à sir Tobie ; il les trouve trop fines pour sir André, qui nejuge rien par lui-même, et ne fait que répéter l’avis des autres.]
MARIE.--Oui, un âne, je n’en doute pas
SIR ANDRÉ.--Oh ! cela sera admirable.
MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecineopérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou ferale troisième dans un lieu où il trouvera la lettre : observez bien commeil l’interprétera. Pour ce soir, au lit ; et rêvons à l’événement. Adieu !
(Elle sort.)
SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42].
SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c’est une brave fille.
SIR TOBIE.--C’est une excellente levrette, et de race pure, et une fillequi m’adore. Qu’en dites-vous ?
SIR ANDRÉ.--J’ai été adoré aussi jadis, moi.
SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoind’envoyer demander plus d’argent.
SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvaispas.
SIR TOBIE.--Envoie demander de l’argent, chevalier : si tu ne parvienspas à la fin à l’avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43].
[Note 43 : « Cut. Par les lois forestières, on coupait la queue auxchiens des paysans et roturiers. » (STEEVENS.) Selon d’autres, il fauttraduire cut par cheval : « Dis que je suis un cheval. » ]
SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole ;prenez-le comme vous voudrez.
SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum ; il est troptard pour aller se coucher maintenant ; allons, chevalier, venez.
(Ils sortent.)
SCÈNE IVAppartement dans le palais du duc.
LE DUC, VIOLA, CURIO et autres.
LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah ! bon
jour, mes amis.--Allons,bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chansonancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu’ellesoulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et cesrefrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulementun couplet.
CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait lechanter n’est pas ici.
LE DUC.--Qui était-ce donc !
CURIO.--Feste le bouffon, seigneur ; un fou qui amusait beaucoup le pèrede madame Olivia : il est quelque part dans la maison.
LE DUC.--Cherchez-le, et qu’on joue l’air en l’attendant. (Curio sort.
Musique.) Approche, jeune homme ; si tu aimes jamais, dans les doux
transports de ta passion souviens-toi de moi ; car tous les vrais amantssont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autressentiments, excepté dans la constante pensée de l’objet aimé.--Commenttrouves-tu cet air ?
VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le cœur qui sert de trône àl’amour.
LE DUC.--Tu en parles en maître ; je gagerais ma vie que, tout jeune quetu es, ton œil s’est fixé sur quelque beauté qui le charme. N’est-ilpas vrai, mon enfant ?
VIOLA.--Un peu, avec votre permission.
LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce ?
VIOLA.--De votre complexion.
LE DUC.--Elle n’est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai ?
VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur.
LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel ! Qu’une femme choisissetoujours un époux plus âgé qu’elle, c’est le moyen qu’elle lui soit plusassortie, et plus sûre de régner dans son cœur ; car, mon enfant, nousavons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottantsdans nos caprices ; nous sommes aisément emportés par le désir et parl’inconstance ; notre amour s’use et se perd plus vite que celui desfemmes.
VIOLA.--Je le crois, s
eigneur.
LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou tonaffection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses ; leur bellefleur, une fois épanouie, tombe dans l’heure même.
VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas ! quel triste sort que de se flétrir aumoment où elles atteignent la perfection !
(Rentrent Curio et le bouffon.)
LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir.Remarque-la, Césario ; elle est ancienne et simple. Les fileuses, etcelles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le cœur estlibre, tout en tissant leur fil avec des outils d’os, ont coutume dela chanter : c’est la naïve vérité, et elle peint bien l’innocence del’amour comme le bon vieux temps.
LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur ?
LE DUC--Oui, je t’en prie, chante.
LE BOUFFON.
(Chant.)
Viens ; ô mort ! viens ;Qu’on me couche sous un triste cyprès :Fuis, fuis, souffle de ma vie.Une beauté cruelle m’a donné la mort.Semez de branches d’if mon blanc linceul ;Préparez-le.Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincèreQue le mien.
Point de fleurs, pas une douce fleurSur mon noir cercueil.Point d’ami, pas un seul ami pour saluerMon pauvre corps et l’endroit où mes os seront jetés ;Pour épargner mille et mille soupirs,Ah ! couchez-moi-là,Où l’amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,Pour y pleurer.
LE DUC, lui donnant sa bourse.--Voilà pour ta peine.
LE BOUFFON.--Il n’y a nulle peine ; j’ai du plaisir à chanter, monsieur.
LE DUC.--Eh bien ! je veux te payer ton plaisir.
LE BOUFFON.--À vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois oul’autre.
LE DUC.--À présent, permets-moi de te quitter.
LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que tontailleur te fasse un habit de taffetas changeant ; car ton âme est unevéritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur lamer, afin qu’ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nullepart ; car c’est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu.
(Le bouffon sort.)
LE DUC.--Qu’on me laisse. (Curio sort avec la suite du duc, excepté
Viola.) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle ;
dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l’univers, ne metaucun prix à une étendue de terres boueuses ; dis-lui que je fais desdons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volagedéesse ; mais que c’est cette merveille, cette reine des joyaux que lanature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme.
VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer ?
LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse.
VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme ilen est peut-être, souffre pour l’amour de vous, dans son cœur, destourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia ; vous nepouvez l’aimer et vous le lui déclarez, n’est-elle pas forcée derecevoir votre refus ?
LE DUC.--Il n’est point de cœur de femme qui puisse contenir lesbattements d’une passion aussi forte que celle dont l’amour tourmentemon cœur ; il n’est point de cœur de femme assez vaste pour contenirautant d’amour ; elles ne savent pas garder. Hélas ! on peut bien appelerleur amour un appétit des sens. Ce n’est qu’un goût qui irrite leurpalais sans affecter leur cœur : il s’éteint dans la satiété, et finitpar le dégoût et l’aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer,et peut digérer autant qu’elle. N’établis aucune comparaison entre
l’amour qu’une femme peut concevoir pour moi, et celui que j’ai pourOlivia.
VIOLA.--Oui, mais je sais….
LE DUC.--Que sais-tu ?
VIOLA.--Je sais trop bien l’amour que les femmes ont pour les hommes. Jevous l’assure, elles ont le cœur aussi fidèle que nous. Mon père avaitune fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure quemoi, si j’étais femme, j’aimasse Votre Altesse.
LE DUC.--Et quelle est son histoire ?
VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n’a déclaré sonamour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans lebouton, dévorer les roses de ses joues : elle languissait dans sespensées ; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme lapatience sur un monument, souriant à la douleur. N’était-ce pas làvéritablement de l’amour ? Nous autres hommes, nous pouvons en diredavantage, en jurer davantage : mais, en vérité, nos démonstrations vontplus loin que notre volonté ; car toujours nous prouvons beaucoup par nosserments, et bien peu par notre amour.
LE DUC.--Mais ta sœur est-elle morte de son amour, mon enfant ?
VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père,et de frères aussi, et cependant je ne sais….--Seigneur, irai-jetrouver cette dame ?
LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s’agit. Vole vers elle ; donne-lui cebijou : dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus.
(Ils sortent.)
SCÈNE VLe jardin d’Olivia.
SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian.
FABIAN.--Oui, je viendrai ; si je perds un ato
me de ce plaisir, que jesois rongé de mélancolie jusqu’à en mourir.
SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cettecanaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie ?
FABIAN.--Oh ! j’en serais transporté. Vous savez qu’il m’a fait perdreles bonnes grâces de ma maîtresse, à l’occasion d’un combat d’ours.
SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l’ours, etnous le ferons écumer de colère jusqu’à ce qu’il en soit noir et bleu.N’est-ce pas, sir André ?
SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c’est fait de notre vie.
(Entre Marie.)
SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien ! comment vous va, monortie des Indes[45] ?
[Note 45 : « Apparemment l’ortie marine, qui abonde dans les mers del’Inde. » (JOHNS OX.)]
MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis : Malvolio descendle long de cette allée ; il était là-bas, au soleil, l’air occupé,faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure : observez-le,je vous en prie, si vous aimez à rire ; car je suis certaine que cettelettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de laplaisanterie ! (Ils se cachent.)--Tenez-vous là (Marie laisse
tomber une lettre) ; car voici la truite qu’il faut attraper en la
chatouillant.
(Marie sort.)
(Entre Malvolio.)
MALVOLIO.--C’est la fortune : tout est une affaire de fortune. Marie m’adit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l’aientendue elle-même aller jusqu’à dire que si jamais elle prenait unefantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie ; de plus, elleme traite avec des égards plus distingués qu’aucun de ceux qui sontattachés à son service. Que dois-je penser de tout cela ?
SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption.
FABIAN.--Oh ! paix ! ses contemplations
font de lui un fameux dindon !Comme il se rengorge en étalant son plumage !
SIR ANDRÉ.--Morbleu ! je vous battrais ce maraud….
SIR TOBIE.--Paix ! vous dis-je.
MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio….
SIR TOBIE.--Ah ! coquin….
SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui.
SIR TOBIE.--Paix ! paix !
MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé unvalet de garde-robe.
[Note 46 : Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous lescommentaires.]
SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel !
FABIAN.--Oh ! paix ! L’y voilà à fond : voyez comme son imagination legonfle !
MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans magrandeur….
SIR TOBIE.--Oh ! si j’avais une arbalète pour lui lancer une pierre dansl’œil !
MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de veloursà ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j’aurai laissé Oliviaendormie….
SIR TOBIE.--Feux et soufre !
FABIAN.--Oh ! paix donc, paix !
MALVOLIO.--Alors prendre l’humeur de la grandeur ; et, après avoirpromené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place,et que je voudrais qu’ils connussent aussi la leur… Mander mon cousinTobie….
SIR TOBIE.--Chaînes et verrous !
FABIAN.--Oh ! paix, paix, paix : voyez, voyez.
MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pourl’aller chercher ; je parais sombre en attendant, et peut-être je remontema montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s’avance ; il mefait la révérence….
SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin ?
FABIAN.
--Paix ! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notresilence.
MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier unregard austère et impérieux.
SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet ?
MALVOLIO.--En lui disant : « Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votrenièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire….
SIR TOBIE.--Quoi, quoi ?
MALVOLIO.-- « Il faut vous corriger de votre ivrognerie.
SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille….
FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan.
MALVOLIO.-- « De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec unimbécile de chevalier.
SIR ANDRÉ.--C’est moi, je vous le garantis.
MALVOLIO.-- « Un sir André ! »
SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c’était moi ; car bien des gens metraitent de sot.
MALVOLIO.--Qu’avons-nous ici ?
(Ramassant la lettre.)
FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége.
SIR TOBIE.--Oh ! paix ! et que le génie de la gaieté lui inspire de liretout haut.
MALVOLIO.--Sur ma vie, c’est la main de ma maîtresse : voilà ses c, sesv, ses t, et voilà comme elle fait ses grands P. Il n’y a pas dedoute, c’est son écriture.
SIR ANDRÉ.--Ses c, ses v, ses t. Pourquoi cela ?
MALVOLIO, lisant.--À mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes
tendres aveux ! Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement….
et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres.C’est ma maîtresse.--À qui cela s’adresserait-il ?
FABIAN.--Ceci l’enivrera : cœur et tout.
MALVOLIO, lisant.
Jupiter sait que j’aime.M
ais qui ?
Lèvres, ne remuez pas ;Nul mortel ne doit le savoir.
Nul mortel ne doit le savoir ? Voyons la suite : la mesure est changée.Nul mortel ne doit le savoir. Si c’était toi, Malvolio !
SIR TOBIE.--Je te le conseille : va te pendre, blaireau.
MALVOLIO continue de lire.
Je pourrais commander où j’adore,Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,Déchire mon cœur sans l’ensanglanter.M.O.A.I, règne sur ma vie.
FABIAN.--Une énigme dans le grand genre !
SIR TOBIE.--C’est une fille admirable, par ma foi !
MALVOLIO.--M.O.A.I. règne sur ma vie. Mais d’abord, voyons, voyons.
FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là !
SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât !
MALVOLIO.--Je puis commander où j’adore. En effet elle peut mecommander. Je la sers : elle est ma maîtresse. Oh ! voilà qui est évidentpour toute intelligence ordinaire ; il n’y a pas de difficulté là… Etla fin ?… que signifie cet arrangement alphabétique ? Si je pouvais lefaire un peu ressembler à mon nom….. doucement. M.O.A.I.
SIR TOBIE.--Oh ! oui, viens-en à bout : le voilà maintenant dérouté et endéfaut.
FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela senteaussi fort qu’un renard.
MALVOLIO.--M--Malvolio.--Eh bien ! c’est la lettre initiale de mon nom.
FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu’il ferait quelque chose de ceslettres ? Oh ! c’est un excellent chien quand on est en défaut !
MALVOLIO.--M--Oui… mais nulle consonnance avec
la suite : celademande preuve. Ce serait un A qui devrait suivre, et c’est un O.
FABIAN.--Et O[48] suivra, j’espère.
SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier O.
MALVOLIO.--C’est l’I qui vient par derrière.
FABIAN.--Oui, si vous aviez un œil[49] par derrière, vous pourriez voirplus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous.
[Note 49 : Jeu de mots sur I et eye, œil, qui se prononcent de lamême manière.]
MALVOLIO.--M.O.A.I, cela ne s’ajuste pas si bien qu’auparavant ; etpourtant en forçant un peu, l’apparence pourrait pencher vers moi : carchacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement : voyons ; voicide la prose qui suit : « Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la.
Mon étoile m’a placée au-dessus de toi ; mais ne t’effraye point dela grandeur. Quelques-uns naissent grands ; d’autres parviennent à lagrandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Tadestinée t’ouvre les bras, que ton audace et ton courage l’embrassent.Et pour l’accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors deton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisantavec un parent, hautain avec les serviteurs : que ta bouche raisonnepolitique, prends les manières d’un homme original. Voilà les conseilsque donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fitl’éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours lesjarretières croisées. Souviens-t’en, je te le répète. Va, poursuis : tafortune est faite, si tu le veux ; si tu ne le veux pas, reste doncun simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne detoucher la main de la fortune. Adieu : celle qui voudrait changer d’étatavec toi.--L’HEUREUSE INFORTUNÉE. » La lumière du jour et la plaine
ouverte n’en montrent pas davantage : cela est évident. Je veux devenirfier ; lire les auteurs politiques ; je contrecarrerai sir Tobie ; je medécrasserai de mes grossières connaissances ; je serai tiré à quatreépingles ; je deviendrai l’homme
par excellence.--Je ne fais pasmaintenant l’imbécile ; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi :car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresseest amoureuse de moi : elle louait dernièrement mes bas jaunes ; elle avanté ma jambe et sa jarretière ; et dans cette lettre elle se découvreelle-même à mon amour ; c’est avec une espèce d’injonction, qu’ellem’invite à porter les parures qu’elle préfère. Je rends grâces à monétoile ; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en basjaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de lesmettre. Louange à Jupiter et à mon étoile ! --Ah ! voici encore unpost-scriptum.-- « Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis.
Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire : ton sourire tesied à merveille : souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, jet’en conjure. » O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai : je ferai tout
ce que tu voudras que je fasse.
(Il sort.)
FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pourune pension de mille roupies que me payerait le sophi[50].
SIR TOBIE.--J’épouserais cette fille pour cette seule invention.
SIR ANDRÉ.--Et moi aussi.
SIR TOBIE.--Et sans lui demander d’autre dot qu’une seconde plaisanteriepareille.
SIR ANDRÉ.--J’en dis autant.
(Entre Marie.)
FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.
SIR TOBIE à Marie.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête ?
SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne ?
SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames ? Et deviendrai-jeton esclave ?
SIR ANDRÉ.--Oui, d’honneur ; ou veux-tu que ce soit moi ?
SIR TOBIE.--Tu l’as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdral’image, il en devi
endra fou.
MARIE.--Allons, dites la vérité : cela fait-il effet sur lui ?
SIR TOBIE.--Comme l’eau-de-vie sur une sage-femme.
MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquezbien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver enbas jaunes, et c’est une couleur qu’elle abhorre ; les jarretièresen croix, mode qu’elle déteste ; et il va lui faire des sourires quicadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée,qu’il est impossible qu’il n’en résulte pas pour lui le plus insignemépris ; si vous voulez le voir, suivez-moi.
SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démond’esprit.
SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE ILe jardin d’Olivia.
VIOLA, LE BOUFFON avec un tambourin.
VIOLA.--Avec ta permission, l’ami, et celle de ta musique, vis-tu avecton tambourin[51].
[Note 51 : Équivoque sur le mot by, qui peut exprimer également paret près de.]
LE BOUFFON.--Non, monsieur ; je vis avec l’église.
VIOLA.--Es-tu un homme d’église ?
LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur ; je vis à côté de l’église, car jevis dans ma maison, et ma maison est près de l’église.
VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d’un mendiant,si un mendiant habite près de lui ; ou que l’église est à côté de tontambourin, si ton tambourin est près de l’église.
LE BOUFFON.--Vous l’avez dit, monsieur.--Ce que c’est que cesiècle ! --une phrase n’est qu’un gant de peau de daim dans les mains d’unhomme d’esprit : avec quelle rapidité il sait la retourner à l’envers !
VIOLA.--Oui, cela est certain : ceux qui savent jouer adroitement avecles mots peuvent aisément les rendre libertins.
LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma sœur n’eût pas eu denom, monsieur.
VIOLA.--Pourquoi, l’ami ?
LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur ? C’est que son nom est un mot ; et enjouant sur ce mot, on pourrait rendre
n j’aurais plus de plaisir à vous l’entendre traiter, qu’àécouter l’harmonie des sphères.
VIOLA.--Chère dame…..
OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j’ai envoyé après votre dernièreapparition pleine de charme, une bague sur vos traces : c’est ainsi queje me suis trompée moi-même, et mon valet ; et, j’en ai peur, vous aussi.Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer,par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n’être pas à vous.Que pouvez-vous penser ? N’avez-vous pas mis mon honneur au piloripour l’exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peutconcevoir un cœur tyrannique ? Pour un homme de votre pénétration, c’estvous en montrer assez : au lieu du sein qui le cachait, ce n’est plusqu’une gaze qui voile mon pauvre cœur. À présent, que je vous entendeme répondre.
VIOLA.--Je vous plains.
OLIVIA.--C’est déjà un pas vers l’amour.
VIOLA.--Non, ce n’est pas un pas ; car il est d’expérience journalièreque très-souvent nous plaignons nos ennemis.
OLIVIA.--Allons, il me semble qu’il est encore temps d’en rire. O monde !que le pauvre est prompt à s’enorgueillir ! S’il faut être la proie dequelqu’un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant leloup ! (L’heure sonne.) Cette horloge me reproche la perte que je faisdu temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous ; etpourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chezvous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votrechemin à l’occident.
VIOLA.--Eh bien ! en route pour l’occident[53]. Que la grâce et la bellehumeur vous accompagnent ! Vous ne voulez donc, madame, me charger derien pour mon maître ?
[Note 53 : « Westward ho ! » c’était le cri des mariniers de la Tamise àcette époque, où elle servait de grande voie de communication pour leshabitants de Londres.]
OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie ; dites-moi, que pensez-vous de moi ?
VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous.
VIOLA.--Eh bien ! vous pensez juste : je ne suis pas ce que je suis.
OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
VIOLA.--Si c’était pour être mieux que je ne suis, madame, jesouhaiterais que votre vœu s’accomplît ; car maintenant je suis votrejouet.
OLIVIA.--Oh ! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courrouxqui se peignent sur ses lèvres ! Un meurtrier criminel ne se trahit pasplus vite que l’amour qui voudrait se cacher. La nuit de l’amour estaussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, parla virginité, par l’honneur, par la foi, par tout ce qu’il y a de plussacré, je le jure, je t’aime tant que, malgré tes dédains, ni l’esprit,ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cetaveu des raisons ; car, quoique je te recherche, ce n’est pas pour toi unmotif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion :l’amour qu’on a cherché est bon, mais l’amour qui se donne sans qu’on lecherche vaut mieux.
VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j’ai aussiun cœur, une âme, une foi, mais qu’aucune femme ne les possède, et quejamais femme n’en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame ;je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître.
OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter àgoûter son amour ce cœur qui le hait maintenant.
(Elles so
rtent.)
SCÈNE IIUn appartement dans la maison d’Olivia.
SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi ; je ne resterai pas une minute de plus.
SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux ; donne-moi ta raison.
FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André.
SIR ANDRÉ.--Comment ? J’ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs auserviteur du comte qu’elle ne m’en a jamais accordé ; j’ai vu tout ce quis’est passé dans le verger.
SIR TOBIE.--T’a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moicela ?
SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent.
FABIAN.--C’est là une grande preuve de l’amour qu’elle a pour vous.
SIR ANDRÉ.--Morbleu ! voulez-vous faire de moi un âne ?
FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André,sur les témoignages du jugement et de la raison.
SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant queNoé fût devenu marin.
FABIAN.--Elle n’a fait un favorable accueil à ce page, en votreprésence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie ;que pour vous mettre du feu dans le cœur, et du soufre dans le foie.Vous auriez dû l’aborder alors ; et par quelques fines railleries, toutfraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet lejeune page : voilà ce qu’on attendait de vous, et cela a été manqué ; vousavez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion ; et vousvoilà voguant au pôle nord de la bonne opi
nion de ma maîtresse. Vous yresterez suspendu comme un glaçon à la barbe d’un Hollandais, à moinsque vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative devaleur ou de politique.
SIR ANDRÉ.--S’il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit parla valeur, car je déteste la politique ; j’aimerais autant être unBrowniste[54] qu’un politique.
[Note 54 : Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, étaitl’objet des quolibets du temps.]
SIR TOBIE.--Eh bien ! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la basede la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte : bats-toi avec lui :blesse-le en onze endroits : ma nièce en tiendra note, et sois bien sûrqu’il n’y a point dans le monde d’entremetteur d’amour qui puisse rendreun homme recommandable aux yeux d’une femme comme la réputation devaleur.
FABIAN.--Il n’y a pas d’autre parti que celui-là, sir André.
SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l’un de vous deux, lui porter mon défi ?
SIR TOBIE.--Allons, écris-le d’une écriture martiale : sois tranchant etcourt. Peu importe qu’il soit spirituel, pourvu qu’il soit éloquent, etplein d’invention. Insulte-le avec toute la licence de l’encre. Si tu letutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal ; et accumule autant dedémentis qu’il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assezgrande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l’ouvrage !qu’il y ait assez de fiel dans ton encre ; peu importe que tu écrivesavec une plume d’oie : allons, à l’œuvre.
SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je ?
SIR TOBIE.--Nous irons te demander au cubiculo[55] : va.
(Sir André sort.)
FABIAN.--Voilà un bout d’homme qui vous est bien cher, sir Tobie.
SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu’à concurrence dedeux mille écus ou quelque chose com
me cela.
FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui : mais vous ne la remettrezpas à son adresse ?
SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole ; je veux user detous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois queni bœufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre ;car, pour sir André, si on l’ouvrait et qu’on trouvât seulement autantde sang dans son foie qu’il en faut pour embarrasser le pied d’unemouche, je consens à manger le reste de la dissection.
FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure degrands symptômes de férocité.
(Entre Marie.)
SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient ànous.
MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieuxde rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio estchangé en païen, en vrai renégat : car il n’est point de chrétien, pourpeu qu’il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamaiscroire à des extravagances pareilles et aussi grossières : il est en basjaunes.
SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix ?
MARIE.--De la plus ridicule manière ; comme un pédant qui tient écoledans l’église.--Je l’ai suivi pas à pas, comme si j’eusse été sonassassin ; il obéit de point en point à la lettre que j’ai laissé tomberpour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plusde lignes qu’il n’y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore desIndes : vous n’avez jamais rien vu de semblable. J’ai bien de la peineà m’empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que mamaîtresse lui donnera quelque soufflet ; si elle le fait, il souriraencore, et le prendra pour une faveur signalée.
SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est.
(Ils sortent.)
SCÈNE IIIUne rue.
ANTONIO, SÉBASTIEN.
SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger : mais puisquevous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus.
ANTONIO.--Je n’ai pu rester derrière vous : un désir, plus pénétrant quel’acier affilé, m’a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n’estpas purement par besoin de vous voir, ce n’est pas seulement par amitié,quoiqu’elle soit assez forte pour m’avoir fait entreprendre une pluslongue route ; mais c’est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vousarriver dans votre voyage, à vous qui n’avez aucune connaissance de cepays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sansguide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m’aengagé à vous suivre.
SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par desremerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements.Souvent les services de l’amitié se payent avec cette monnaie qui n’apas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieuxrécompensé.--Que ferons-nous ? Irons-nous voir ensemble les ruines decette ville ?
ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d’abord aller voir votrelogement.
SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d’ici à lanuit : je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments,des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville.
ANTONIO.--Je vous demanderai de m’excuser. Je ne me promène point sansdanger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j’ai renduquelque service contre les galères du comte ; et un service vraiment siimportant, que si j’étais pris ici, j’aurais peine à me tirer d’affaire.
SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets.
ANTONIO.--Mon offense n’est pas d’une nature si sanguinaire ; quoique lescirconstances et la querelle nous missent bien en droit d’en venir à cetargument sanglant. On aurait pu l’apaiser depuis en restituant ce quenous avions pris : et c’est ce que firent la plupart des citoyens denotre ville, pour l’intérêt du commerce : il n’y a eu que moi seul qui airefusé ; et à cause de cela, si j’étais surpris ici, je le payerais cher.
SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.
ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilàma bourse : la meilleure auberge où vous puissiez loger, c’est àl’Éléphant, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notrerepas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votrecuriosité en voyant la ville, vous me retrouverez là.
SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse ?
ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu’ilvous prendra envie d’acheter ; et vos fonds, à ce que j’imagine, ne sontpas destinés à de frivoles emplettes.
SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour uneheure.
ANTONIO.--À l’Éléphant….
SÉBASTIEN.--Je m’en souviens bien.
SCÈNE IV.Le jardin d’Olivia.
OLIVIA, MARIE.
OLIVIA, à part.--J’ai envoyé après lui. Je suppose qu’il dise qu’ilviendra…, comment le fêterai-je ? Quel don lui ferai-je ? car lajeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu’elle ne se donne oune se prête… Je parle trop haut.--Où est Malvolio ? --Il est grave etcivil ; et c
’est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où estMalvolio ?
MARIE.--Il vient, madame : mais dans un étrange accoutrement : il estsûrement possédé, madame.
OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire ? Est-ce qu’il extravague ?
MARIE.--Non, madame ; il ne fait que sourire continuellement.--Il seraitbon, madame, que vous fussiez entourée, s’il vient : car il est certainque cet homme a la tête timbrée.
OLIVIA.--Va le chercher. (Marie sort.)--Je suis aussi insensée qu’ilpeut l’être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (Rentrent
Marie et Malvolio.) Eh bien ! Malvolio ?
MALVOLIO.--Belle dame… ho ! ho ! ho !
OLIVIA.--Tu ris ? Je t’ai envoyé chercher pour une triste circonstance.
MALVOLIO.--Triste, madame ? Je pourrais être triste ; ces jarretièrescroisées causent toujours quelque obstruction dans le sang : maisqu’est-ce que cela fait ? Si elles plaisent à l’œil d’une seulepersonne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai : Plaire à une
seule, c’est plaire à tout le monde.
OLIVIA.--Qu’est-ce que tu as donc ? Que t’arrive-t-il ?
MALVOLIO.--Il n’y a point de noir dans mon âme, quoiqu’il y ait du jauneà mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres serontexécutés. Je m’imagine que nous savons reconnaître sa belle mainromaine.
OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio ?
MALVOLIO.--Au lit ? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver !
OLIVIA.--Dieu te bénisse ! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main sisouvent ?
MARIE.--Que faites-vous, Malvolio ?
MALVOLIO.--Répondre à vos questions ? Oui, comme les rossignols répondentaux corneilles.
MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devantmadame ?
MALVOLIO.--Ne t’effraye point de la grandeur ? --Cela est bien écrit.
OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio ?
MALVOLIO.--Quelques-uns naissent grands.
OLIVIA.--Quoi ?
MALVOLIO.--D’autres parviennent à la grandeur.
OLIVIA.--Que dis-tu ?
MALVOLIO.--Et il en est que la grandeur vient chercher d’elle-même.
OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse !
MALVOLIO.--Rappelle-toi qui t’a fait l’éloge de tes bas jaunes.
OLIVIA.--Tes bas jaunes ?
MALVOLIO.--Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées.
OLIVIA.--En jarretières croisées ?
MALVOLIO.--Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le
veuilles.
OLIVIA.--Ma fortune est faite ?
MALVOLIO.--Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu’un
serviteur.
OLIVIA.--Mais c’est une vraie folie de canicule.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu :il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bonplaisir de Votre Seigneurie.
OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (Le domestique sort.)--BonneMarie, aie soin qu’on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie ? Quequelques-uns de mes gens le gardent à vue : je ne voudrais pas pour lamoitié de ma fortune qu’il lui arrivât quelque malheur.
(Olivia sort avec Marie.)
MALVOLIO seul.--Oh ! oh ! qu’on m’approche maintenant ? Pas moins que sirTobie, pour m’accompagner ! Cela s’accorde parfaitement avec la lettre ;elle me l’envoie exprès pour que je le traite cavalièrement : car dans lalettre elle m’excite à cela. Secoue ton humble poussière, dit-elle :tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue
raisonne sur les affaires d’État, prends les airs d’un homme original ;
et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m’y prendre : un visagesérieux, un maintien digne, une prononciation lente,
à la manière dequelqu’un de grande considération, et le reste à l’avenant. Je l’aiprise dans mes filets : mais c’est l’œuvre de Jupiter : et que Jupiter merende reconnaissant ! --Oui, et quand elle m’a quitté : Qu’on veille
sur ce garçon ! garçon, non pas Malvolio, ni suivant mon rang : mais
garçon. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme descrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pasla moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindreincertitude… Que peut-on dire à cela ? Rien qui soit possible ne peuts’interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons,c’est Jupiter, et non pas moi, qui est l’auteur de tout ceci, et je doislui en rendre grâces.
(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)
SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris ? Quand tous lesdiables de l’enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légionmême le posséderait, je lui parlerai.
FABIAN.--Le voici, le voici.--(À Malvolio.) Comment vous va, monsieur ?Comment vous trouvez-vous, ami ?
MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de monparticulier, retirez-vous.
MARIE.--Voyez, comme l’esprit malin parle dans ses entrailles d’une voixsépulcrale ! Ne vous l’avais-je pas dit ? Sir Tobie, ma maîtresse vousprie de bien veiller sur lui.
MALVOLIO.--Ha ! ha ! l’a-t-elle recommandé ?
SIR TOBIE.--Allez, allez ; paix, paix ! il faut que nous nous y prenionsdoucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio ?Comment vous trouvez-vous ? Allons, du courage, mon garçon ; défie lediable, souviens-toi qu’il est l’ennemi du genre humain.
MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites ?
MARIE.--Eh bien ! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme ille prend à cœur ? Prions Dieu qu’il ne soit pas ensorcelé.
FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme.
MARIE.--Vraiment, c’est ce que je ne manquerai pas de faire dès demainmatin, si je vis. Ma maîtresse ne
voudrait pas le perdre pour plus dechoses que je ne puis dire.
MALVOLIO, à Marie.--Comment donc, mademoiselle ?
MARIE.--O mon Dieu !
SIR TOBIE.--Je t’en prie, tais-toi ; ce n’est pas là le moyen. Ne vois-tupas que tu l’émeus ? Laisse-moi seul avec lui.
FABIAN.--Il n’y a pas d’autre voie que la douceur : doucement, doucement ;l’esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement.
SIR TOBIE.--Eh bien ! mon dindonneau, comment cela va-t-il ? Commentes-tu, mon poulet ?
MALVOLIO.--Monsieur ?
SIR TOBIE.--Oui ! je t’en prie ; viens avec moi. Allons, mon garçon, ilne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan ; auxenfers, l’infâme charbonnier[56] !
[Note 56 : Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insultegrave.]
MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières ; mon bon sir Tobie,engagez-le à prier.
MALVOLIO.--Mes prières, effrontée !
MARIE.--Non, je vous proteste qu’il ne voudra pas entendre parler derien de sacré.
MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre ! Vous êtes des têtes vides etlégères ; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous : vous ensaurez davantage par la suite.
(Il sort.)
SIR TOBIE.--Est-il possible ?
FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamnercomme une fiction invraisemblable.
SIR TOBIE.--Oh ! son esprit tout entier s’est laissé prendre au piége.
MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet nes’évente et ne se gâte.
FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou.
MARIE.--La maison n’en sera que plus tranquille.
SIR TOBIE.--Allons, nous l’enfermerons dans une chambre obscure,enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu’il est fou ! Nouspouvons continu
er cette farce, pour notre amusement et sa pénitence,jusqu’à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoirpitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous tecouronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez,voyez.
(Entre sir André Ague-cheek.)
FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premiermai[57].
SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu’il y a du poivreet du vinaigre.
FABIAN.--Est-il bien insultant ?
SIR ANDRÉ.--S’il l’est ? Oh ! je vous en réponds ; lisez-le seulement.
SIR TOBIE.--Donnez-moi. (Sir Tobie lit.) « Jeune homme, qui que tu
sois, tu n’es qu’un vil drôle.
FABIAN.--Bien, courageux !
SIR TOBIE, lisant.-- « Ne t’étonne pas, et ne te demande pas dans tes
pensées pourquoi je te traite ainsi ; car je ne t’en donnerai aucuneraison.
FABIAN.--Bonne note ! qui vous met hors de la prise de la loi.
SIR TOBIE, lisant.-- « Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux
elle te traite avec bonté ! Mais tu mens par la gorge : ce n’est pas là laraison pourquoi je te provoque en duel.
FABIAN.--Fort laconique, et d’une bêtise exquise.
SIR TOBIE, lisant.-- « Je te surprendrai en chemin, retournant chez
toi, et là, s’il t’arrive de me tuer….
FABIAN.--Fort bien !
SIR TOBIE, lisant.-- « Tu me tueras comme un lâche et un vaurien.
FABIAN.--Bon ! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi.
SIR TOBIE, lisant.-- « Porte-toi bien ; et que Dieu fasse merci à l’une
de nos deux âmes ; il pourrait faire merci à la mienne ; mais j’espèremieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu letraiteras, et ton ennemi juré. « ANDRÉ AGUE-CHEEK. »
--Si cette lettre n’est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne lepourront pas davantage. Je veux la lui remettre.
MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela : il a maintenant unentretien avec madame et il va partir prochainement.
SIR TOBIE.--Allons, sir André ; attends-le au coin du verger, en vraiprévôt : du plus loin que tu l’apercevras, dégaine ; et en tirant tonépée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu’un effroyable serment,prononcé d’un accent insultant et d’une voix foudroyante, vaut plusd’applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuvesmêmes. Allons, pars.
SIR ANDRÉ.--Oh ! laissez-moi le soin de jurer comme il faut.
(Il sort.)
SIR TOBIE.--Maintenant… je ne lui donnerai pas la lettre ; car lesmanières du jeune gentilhomme me prouvent qu’il est intelligent et bienélevé : la négociation où il est employé entre son maître et ma niècele confirme ; en conséquence cette lettre, chef-d’œuvre d’ignorance,n’inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s’apercevraitaisément qu’elle vient d’un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai ledéfi de bouche ; je vanterai sir André pour avoir la réputation d’unbrave ; et j’inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je lesais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage,et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu’ilsse tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.
FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce ; laissez-les ensemble,jusqu’à ce qu’il prenne congé d’elle, et alors suivez-le.
SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pourrendre un défi.
(Ils sortent.)
(Entrent Olivia et Viola.)
OLIVIA.--J’en ai trop dit à un cœur de pierre, et j’ai
exposé monhonneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reprochema faute ; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu’elle se ritdes reproches.
VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votrepassion.
OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l’amour de moi ; c’est mon portrait :ne refusez pas ; il n’a point de langue qui puisse vous être importune,et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander queje vous refuse, de ce que l’honneur peut, sans se compromettre, accorderà une demande ?
VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce : votre amour sincère pour monmaître.
OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous aidonné ?
VIOLA.--Je vous tiendrai quitte.
OLIVIA.--Allons, revenez demain ; adieu : un démon qui te ressembleraitpourrait conduire mon âme en enfer !
(Elle sort.)
(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)
SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde !
VIOLA.--Et vous aussi, monsieur !
SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. Dequelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c’est ce quej’ignore : mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sangcomme un chasseur, t’attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée,sois leste à te mettre en garde ; car ton assaillant est vif, habile, etpoussé par une haine mortelle.
VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme aumonde n’est en querelle avec moi : ma mémoire est bien nette et ne meretrace pas la moindre idée d’une offense quelconque faite à qui que cesoit.
SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure : ainsi, si vousattachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde ;car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner lajeunesse, la vigueur, l’art et la f
ureur.
VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce ?
SIR TOBIE.--Il est chevalier ; il a reçu l’accolade avec une rapièresans brèche et sur un tapis[58] : mais c’est un démon dans une querelleprivée : il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps ; et sa furieest dans ce moment si implacable, qu’il n’y a point d’autre satisfactionqu’il accepte que l’agonie de la mort et le tombeau : à toute
outrance[59] est son mot ; il faut la donner ou la recevoir.
[Note 59 : « Hob nob, corruption de ces mots : let it happen or not. »(STEEVENS.)]
VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Oliviaquelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point unduelliste. J’ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès desquerelles aux autres, pour éprouver leur valeur : probablement que c’estun homme de cette espèce.
SIR TOBIE.--Non ; son indignation vient d’une injure très-positive : ainsiavancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à lamaison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvezavec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votreépée de son fourreau : car il faut vous battre, cela est certain ; ou bienrenoncer à porter cette arme à votre côté.
VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu’étrange. Je vous en conjure,rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l’aioffensé, cela vient peut-être d’une négligence de ma part, mais noncertainement de mes intentions.
SIR TOBIE.--Je le veux bien ; seigneur Fabian, restez auprès de cegentilhomme jusqu’à mon retour.
(Sir Tobie sort.)
VIOLA.--De grâce, monsieur : êtes-vous instruit de cette affaire ?
FABIAN.--Ce que je sais, c’est que le chevalier est irrité contrevous, au point de vouloir un duel à mort ; mais je ne sais rien des
circonstances.
VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d’homme est-ce ?
FABIAN.--Son air ne promet rien d’extraordinaire, et l’on ne lit pointsur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur.C’est l’adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plusdangereux, que vous puissiez trouver dans toute l’Illyrie. Voulez-vousque nous marchions à sa rencontre ? Je ferai votre paix avec lui, si jepuis.
VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes quiaimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu’avecmessire le chevalier ; peu m’importe qu’on sache jusqu’où va mon courage.
(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)
SIR TOBIE.--Oh ! ma foi, c’est un vrai démon ; je n’ai jamais vu un telchampion. J’ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout ; il m’aporté la botte, et d’une rapidité de mouvement si dangereuse qu’il estimpossible de l’éviter ; et à la riposte, il vous répond aussi sûrementque votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu’il aété le maître d’armes du sophi.
SIR ANDRÉ.--La peste l’étouffe ; je ne veux point avoir affaire à lui.
SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian abien de la peine à le retenir là-bas.
SIR ANDRÉ.--Malepeste ! Si j’avais pu croire qu’il fût si vaillant, et siconsommé dans l’escrime, je l’aurais vu damné avant de le défier. S’ilveut laisser passer l’affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.
SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition ; restez ici, faitesbonne contenance ; cela finira, j’espère, sans perte d’âmes. (À part.)Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous.(Rentrent Fabian et Viola.)--(À Fabian.) J’ai son cheval pourapaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était undiable.
FABIAN, à sir Tobie.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, etil est haletant et pâle, comme s’il avait un ours sur les
talons.
SIR TOBIE, à Viola.--Il n’y a point de remède. Il faut qu’il se batteavec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle,et il trouve à présent qu’à peine vaut-elle la peine d’en parler : ainsi,dégainez seulement pour l’honneur de sa parole : il proteste qu’il nevous blessera pas.
VIOLA.--Dieu me protége ; il ne s’en faut guère que je ne leur dise toutce qu’il me manque pour être un homme.
FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.
SIR TOBIE, à sir André.--Allons, sir André, il n’y a pas de remède,il n’y a pas moyen de l’éviter, le gentilhomme ne poussera qu’une bottecontre vous, pour sauver son honneur : il ne peut, par les lois du duel,s’en dispenser : mais il m’a promis, foi de gentilhomme et de soldat,qu’il ne vous blessera pas. Allons, en garde.
SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu’il tienne sa parole !
(Il tire l’épée.)
VIOLA.--Je vous assure que c’est contre ma volonté.
(Elle tire l’épée.)
(Entre Antonio.)
ANTONIO, à sir André.--Remettez votre épée : si ce jeune gentilhommevous a fait quelque insulte, j’en prends la faute sur moi. Si vousl’offensez, je vous défie en son nom, j’embrasse sa défense et vousattaque.
(Dégaînant.)
SIR TOBIE, à Antonio.--Vous, monsieur ? Quoi ! qui êtes-vous ?
ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l’amour de ce jeune cavalier,fera plus encore que vous ne l’avez entendu se vanter à vous de faire.
SIR TOBIE.--Si vous êtes un entrepreneur[60], je suis à vous.
(Il tire l’épée.)
(Entrent les officiers de justice.)
[Note 60 : Undertaker devint un terme satirique à l’occasion que voici.À la session du parlement, en 1614, ce fut l’opinion générale que le roiavait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes quiavaient entrepris (undertaken) de favoriser les vues du roi par leurinfluence dans la Chambre des communes. On les appela undertakers ; lachose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader lepeuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion.Peut-être aussi undertaker n’est-il ici que pour désigner cesbretteurs de profession qui se chargent des affaires des
autres.]
FABIAN.--Ah ! bon sir Tobie, arrêtez ; voici les officiers de justice.
SIR TOBIE, à Antonio.--Je serai à vous tout à l’heure.
VIOLA, à sir André.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, sic’est votre bon plaisir.
SIR ANDRÉ.--Oh ! bien volontiers, monsieur ; et quant à ce que je vousai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera biendoucement, et il a la bouche fine.
PREMIER OFFICIER.--Voilà l’homme ; faites votre devoir.
SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino.
ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur.
PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vostraits, quoique vous n’ayez pas maintenant le bonnet de marin sur latête.--Emmenez-le : il sait que je le connais bien.
ANTONIO, à Viola.--Je suis forcé d’obéir.--Voilà ce qui m’arriveen vous cherchant, mais il n’y a pas de remède. Je saurai me tirerd’affaire : vous, que ferez-vous ? Maintenant la nécessité me force devous demander ma bourse ; je ressens bien plus de peine de ne pouvoirrien faire pour vous, que du malheur qui m’arrive. Vous restez confondu ;allons, consolez-vous.
SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons.
ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent.
VIOLA.--Quel argent, monsieur ? Je veux bien, en considération del’intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touchéaussi de l’accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mesminces et modiques ressources : ce que je possède n’est pas grand’chose ;je le partagerai volontiers avec vous : tenez, voilà la moitié de mabourse.
ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent
? Est-il possible quemes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader ?N’insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne mepousse à l’inconséquence de vous reprocher les services que je vous airendus.
VIOLA.--Je n’en connais aucun ; et je ne vous reconnais ni au son devoix, ni à vos traits ; je hais plus dans un homme l’ingratitude que lemensonge, la vanité, le bavardage, l’ivrognerie, ou tout autre trace device, dont le germe impur corrompt notre sang.
ANTONIO.--O ciel !
SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous.
ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyezlà, je l’ai arraché à la mort qui l’avait déjà à moitié englouti ; jel’ai secouru avec l’affection la plus sainte,… et je m’étais dévoué àlui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m’imaginais, leplus respectable mérite.
SECOND OFFICIER.--Qu’est-ce que cela nous fait ? Le temps sepasse.--Allons.
ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu ! --Sébastien,tu fais tort à ton beau visage.--Il n’est dans la nature de véritablesdifformités que celles de l’âme ; nul ne peut être taxé de laideur quel’ingrat. La vraie beauté, c’est la vertu ; mais le mal caché dansune belle apparence n’est qu’un coffre vide que le démon a décoré àl’extérieur.
PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou ; emmenez-le sansdélai.--Allons, allons, monsieur.
ANTONIO.--Conduisez-moi.
(Les officiers emmènent Antonio.)
VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d’une passion si vive qu’ilcroit ce qu’il dit, je n’en fais pas autant. Oh ! réalise-toi, illusion ;réalise-toi ! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère !
SIR TOBIE.--Approche, chevalier ; approche, Fabian ; nous nous dirons toutbas un ou deux couplets de sages se
ntences.
VIOLA.--Il a nommé Sébastien ! Je sais que mon frère vit encore dansmon image. Oui, c’étaient bien là les traits de mon frère ; et il étaittoujours vêtu de cette façon : même couleur, mêmes ornements ; carje l’imite en tout. Oh ! si cela est vrai, la tempête est donccompatissante, et les flots savent s’attendrir !
(Elle sort.)
SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable : il estplus poltron qu’un lièvre ; sa malhonnêteté se manifeste en laissant icison ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu’à le renier ; quantà sa poltronnerie, interrogez Fabian.
FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu’auscrupule.
SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre.
SIR TOBIE.--C’est cela, étrillez-le d’importance ; mais ne tirez pasl’épée.
SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus.
(Sir André sort.)
FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment.
SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l’argent qu’on voudrait qu’iln’arrivera rien encore.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE ILa rue, devant la maison d’Olivia.
Entrent SÉBASTIEN et LE BOUFFON.
LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n’est pas vous qu’onm’a envoyé chercher ?
SÉBASTIEN.--Va-t’en, va-t’en ; tu n’es qu’un fou. Débarrasse-moi de tapersonne.
LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi ! Non, sans doute, je ne vousconnais pas ; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vousdire de venir lui parler, et votre nom n’est pas monsieur Césario, et cenez n’est pas à moi non plus ? --Non, tout ce qui est n’est pas.
SÉBASTIEN.--Je t’en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connaispoint.
LE BOUFFON.--Exhaler ma folie ! Il a entendu dire ce mot par quelquegrand homme, et maintenant il l’applique à un fou. Exhaler ma folie !J’ai bien peur que ce grand lourdaud, qu’on appelle le monde,ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment,débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je doisexhaler à ma maîtresse ; irai-je lui exhaler que vous allez venir ?
SÉBASTIEN.--Je t’en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi ; voilàde l’argent pour toi : si tu restes plus longtemps, je te payerai d’uneplus mauvaise monnaie.
[Note 61 : Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pourun lieu de déb
auche.]
LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages quidonnent de l’argent aux fous savent se procurer des décisions favorablesaprès un marché de quatorze ans.
(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)
SIR ANDRÉ, prenant Sébastien pour Viola.--Quoi ! je vous rencontreencore ici, monsieur ? Voilà pour vous !
(Il frappe Sébastien.)
SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (il le lui rend), et encore, et encore !Tout le monde est-il fou ici ?
SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus lamaison.
LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse.Je ne voudrais pas être dans l’un de vos habits pour deux sous.
(Il sort.)
SIR TOBIE, contenant Sébastien.--Allons, monsieur, arrêtez.
SIR ANDRÉ.--Oh ! laissez-le faire ; je vais m’y prendre d’une autre façonpour l’arranger ; j’aurai contre lui une action en batterie pour peuqu’il y ait des lois en Illyrie ; quoique je l’aie frappé le premier,cela ne fait rien à la chose.
SÉBASTIEN.--Ôtez votre main.
SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, monjeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons.
SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (Il se dégage.) Que veux-tuà présent ? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée.
SIR TOBIE.--Quoi donc ? quoi donc ? Allons, il faut que je te tire une oudeux onces de ce sang insolent.
(Ils tirent l’épée et se battent.)
(Entre Olivia.)
OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l’ordonne, arrêtez.
SIR TOBIE.--Madame ?
OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose ? Homme grossier, fait pourhabiter les montagnes et les
cavernes sauvages, où jamais l’onn’enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cherCésario.--Brutal, sortez. (Sir Tobie et sir André sortent.)--(A
Césario.) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non
la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contrevotre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vousaurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous neferez que rire de celle-ci ; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Neme refusez pas ; maudite soit son âme ! il a effrayé mon pauvre cœur envotre personne.
SÉBASTIEN.--À quoi ceci ressemble-t-il ? De quel côté s’en va l’eau ? Ouje suis fou, ou tout ceci est un songe ! --Que mon imagination plongeainsi mes sens dans le Léthé ! et si c’est un songe, que je dormetoujours !
OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie ; je voudrais que vous vouslaissassiez conduire par mes conseils.
SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien.
OLIVIA.--O redites-le, et faites-le !
SCÈNE IIAppartement dans la maison d’Olivia.
MARIE et LE BOUFFON.
MARIE.--Voyons, je t’en prie, mets cette robe, et cette barbe ; fais-luicroire que tu es messire Topas, le curé : fais-le croire promptement ; jevais pendant ce temps-là chercher sir Tobie.
(Marie sort.)
LE BOUFFON.--Eh bien ! je vais la mettre, et me déguiser ; et je voudraisêtre le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je nesuis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pourêtre réputé bon étudiant ; mais si l’on dit d’un homme qu’il est honnêtehomme, et qu’il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant quesi l’on disait q
u’il est un homme sage et un grand savant. Voici lesconfédérés qui viennent.
(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)
SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé.
LE BOUFFON.--Bonos dies[62], sir Tobie ; car de même que le vieilermite de Prague, qui de sa vie n’avait vu plume ni encre, dit fortingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] ce qui est, est[64] ; demême, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé : qu’est-cecela, si ce n’est cela ? et qu’est-ce qui est, que ce qui est ?
SIR TOBIE, indiquant Malvolio.--À lui, messire Topas.
LE BOUFFON.--Holà, dis-je ! La paix soit dans cette prison !
SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille ; c’est un adroit coquin.
MALVOLIO, dans une chambre.--Qui appelle là ?
LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio lelunatique.
MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, alleztrouver madame.
LE BOUFFON.--Hors d’ici, démon hyperbolique ! comme tu tourmentes cemalheureux ! Ne parles-tu donc jamais que de dames ?
SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé.
MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n’a fait tant de tort à un homme :bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou ; ils m’ont mis icidans une horrible obscurité.
LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan ! Je t’appelle des noms les plusmodérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter polimentle diable lui-même : tu dis que la maison est ténébreuse ?
MALVOLIO.--Comme l’enfer, messire Topas.
LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintré
es qui sont transparentescomme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sontreluisantes comme l’ébène, et tu te plains que le passage de la lumièresoit obstrué ?
MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas ; je vous dis qu’il faitnoir dans cette maison.
LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu’il n’y a pointd’autres ténèbres que l’ignorance ; et tu y es enfoncé plus avant que lesÉgyptiens dans leur brouillard..
MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l’ignorance,l’ignorance fût-elle noire comme l’enfer ; et je dis que jamais hommene fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous ;mettez-moi à l’épreuve par quelque question régulière.
LE BOUFFON.--Quelle est l’opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages ?
MALVOLIO.--Que l’âme de notre grand’mère pourrait bien loger dans lecorps d’un oiseau.
LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion ?
MALVOLIO.--J’ai de l’âme une idée noble, et je n’approuve nullement sonopinion.
BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres ; tu soutiendras l’opinion dePythagore avant que je te croie dans ton bon sens ; et tu craindras detuer une bécasse, de peur de déposséder l’âme de ta grand’mère : allons,porte-toi bien.
MALVOLIO.--Messire Topas ! messire Topas !
SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas !
LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65].
[Note 65 : Bon pour toutes les friponneries. « Tu hai mantillo da ogni
acqua. » Et aussi le mot water, eau, peut être pris dans le sens qu’y
attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.]
MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas.
SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tuviendras me rendre compte de l’état où tu l’auras trouvé. Je voudraisque nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on
peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fûtdéjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduirecette farce jusqu’au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre.
(Il sort avec Marie.)
LE BOUFFON, chantant.
Allons, Robin, joyeux Robin,Dis-moi comment va ta maîtresse.
MALVOLIO.--Fou !
LE BOUFFON, chantant.
Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.
MALVOLIO.--Fou !
LE BOUFFON.
Hélas ! pourquoi l’est-elle ?
MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc.
LE BOUFFON.
C’est qu’elle en aime un autre.
Qui m’appelle ici ?
MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moide la lumière, une plume, de l’encre et du papier : comme je suisgentihomme, je t’en serai reconnaissant toute ma vie.
LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio ?
MALVOLIO.--Oui, mon bon fou.
LE BOUFFON.--Hélas ! monsieur, comment avez-vous perdu l’usage de voscinq sens ?
MALVOLIO.--Fou, il n’y eut jamais d’homme insulté d’une manière aussiindigne : je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou.
LE BOUFFON.--Aussi bien que moi ? En ce cas vous êtes donc fou, si vousn’êtes pas plus dans votre bon sens qu’un fou.
MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici ; ils me tiennent dansl’obscurité, ils m’envoient des ministres, des ânes, et font tout cequ’ils peuvent pour me faire perdre la raison.
LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites :
le ministre estici présent. (Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans
l’obscurité celle du ministre.)--Malvolio, Malvolio, que le ciel
veuille te rendre la raison ! Tâche de dormir, et laisse là ton vainbabil.
MALVOLIO.--Messire Topas !
LE BOUFFON, même jeu.--Ne perdez point de paroles avec lui, mongarçon.--Qui, moi, monsieur ? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avecvous, bon messire Topas ! --Ainsi soit-il ! Ainsi soit-il ! --Je le ferai,monsieur, je le ferai.
MALVOLIO.--Fou ! fou ! fou ! réponds-moi donc.
LE BOUFFON, reprenant son ton naturel.--Hélas, monsieur, un peu depatience. Que dites-vous, monsieur ? On me gronde, parce que je vousparle.
MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m’apporter de la lumière et un peude papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu’homme qui soitdans toute l’Illyrie.
LE BOUFFON.--Plût au ciel qu’il en fût ainsi, monsieur !
MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d’encre, de papieret de lumière, et ensuite porte à madame ce que j’aurai écrit. Cemessage te sera plus avantageux qu’aucune lettre que tu aies jamaisportée.
LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi lavérité : n’êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que lecontrefaire ?
MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou : je te dis la vérité.
LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu’un homme soit fou queje n’aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papieret de l’encre.
MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t’enprie, va.
LE BOUFFON sort en chantant.
Je suis parti, monsieur ;Et dans un moment, monsieur,Je vous rejoinsDans un clin d’œil,Pour pourvoir à vos besoins ;
Comme l’antique fou,Qui, avec une dague de bois :Dans sa colère et sa rage,Crie : Ah ! ah ! au diable,Comme un enfant insensé :Rogne tes ongles, papa !Adieu, écume d’un honnête homme.
SCÈNE IIILe jardin d’Olivia.
Entr
e SÉBASTIEN.
SÉBASTIEN.--C’est bien l’air : c’est bien le glorieux soleil. Voilà bienla perle qu’elle m’a donnée ; je le sens, je la vois ; et quoique je soisplongé dans l’étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est doncAntonio ? Je n’ai pu le découvrir à l’Éléphant : et cependant il y avaitété et on y croyait qu’il parcourait la ville pour me chercher. Sesconseils pourraient maintenant me rendre des services d’or ; car quoiquema raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être uneméprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers decette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnementordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercherquerelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf queje sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l’était, elleserait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, deprendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite,cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite : il y alà-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame.
(Entre Olivia avec un prêtre.)
OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vosintentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans lachapelle voisine : là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moila pleine assurance
de votre foi, afin que mon âme jalouse et tropdéfiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu’aumoment où vous trouverez bon de la rendre publique ; et alors nouscélébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous ?
SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner ;et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujoursfidèle.
OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le cieléclaire d’une lumière propice l’acte que je veux accomplir !
(Ils sortent tous trois.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE ILa rue devant la maison d’Olivia.
LE BOUFFON et FABIAN.
FABIAN.--Maintenant, si tu m’aimes, laisse-moi voir sa lettre.
LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autrerequête.
FABIAN.--Tout ce que tu voudras.
LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre.
FABIAN.--Eh ! mais, c’est me donner un chien, et puis, pour récompense,me redemander mon chien.
(Entrent le duc, Viola, et suite.)
LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia ?
LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de samaison.
LE DUC.--Je te connais bien : eh bien ! comment t’en va, mon garçon ?
LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mesamis.
LE DUC.--C’est précisément le contraire ; bien pour tes amis.
LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal.
LE DUC.--Comment l’entends-tu ?
LE BOUFFON.--Eh ! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne ;au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne : ensorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance demoi-même, tandis que mes amis me trompent ; bref,
si les conséquencessont comme les baisers, quatre négations équivalent à deuxaffirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pourmes ennemis.
[Note 66 : Apparemment allusion aux non d’une jeune fille, qui veulentsouvent dire oui.]
LE DUC.--Ton explication est excellente.
LE BOUFFON.--Par ma foi ! non, monsieur, quoiqu’il vous plaise d’être unde mes amis.
LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute : voilà de l’or.
LE BOUFFON.--Si ce n’est que cela aurait l’air de duplicité, monsieur,je voudrais que vous pussiez redoubler.
LE DUC.--Ah ! tu me donnes là un mauvais conseil.
LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pourcette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang.
LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendrecoupable de duplicité : voilà une seconde pièce.
LE BOUFFON.--Primo, secundo, tertio, c’est un beau jeu, et le vieuxproverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres : lestriples, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure ; et les cloches deSaint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, une, deux, trois.
LE DUC.--Tu ne m’attraperas plus d’argent ce coup-ci. Si tu veux fairesavoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l’amener avectoi, cela pourrait encore réveiller ma générosité.
LE BOUFFON.--Ah ! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu’à ceque je revienne ; j’y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vouscrussiez que mon désir d’avoir est le péché de convoitise. Mais commevous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse unsomme, et je viendrai la réveiller tout à l’heure.
(Le bouffon sort.)
(Entrent Antonio et officiers de justice.)
VIOLA.--Seigneur, voici l’homme qui m’a sauvé.
LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant
la dernière foisque je l’ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée ducombat. Il était le capitaine d’un malheureux vaisseau qu’on méprisaitpour sa petitesse et le peu d’eau qu’il tirait ; et pourtant il abordaavec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l’enviemême, et le parti vaincu, poussèrent des cris d’admiration à sagloire.--De quoi s’agit-il ?
PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit le Phénix etsa cargaison, à son retour de Candie ; et c’est encore lui qui monta àl’abordage du Tigre, dans le combat où votre jeune neveu Titus perditune jambe : nous l’avons arrêté au milieu d’une querelle particulière,dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenancecomme un désespéré.
VIOLA.--Il m’a rendu service, seigneur : il a tiré l’épée pour madéfense ; mais il a fini par m’adresser un discours si étrange que je nepuis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire.
LE DUC, à Antonio.--Insigne pirate, voleur d’eau salée, quelle audaceinsensée t’a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemisà des conditions si sanglantes et si cruelles ?
ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms quevous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu’ilsoit, je l’avoue, et cela par des motifs bien fondés, l’ennemi d’Orsino.C’est un véritable enchantement qui m’a attiré ici : ce jeune homme,qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c’est moi quil’ai arraché aux gouffres écumants d’une mer furieuse : il avait faitnaufrage, et n’avait plus d’espoir ; je lui ai donné la vie, et j’aiencore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve,en me dévouant entièrement à lui. C’est pour ses intérêts, par pur amourpour lui, que je me suis exposé au danger d’entrer dans cette villeennemie. J’ai tiré l’épée pour le défendre quand il était attaqué ;et c’est là que j’ai été arrêté ; et qu’inspiré par une perfidedissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m’arenié pour être de sa connaissance ; il est devenu
en un clin d’œilcomme un étranger qui ne m’aurait pas vu depuis vingt ans ; il a refuséde me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se serviril n’y avait pas une demi-heure.
VIOLA.--Comment cela peut-il être ?
LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville ?
ANTONIO.--D’aujourd’hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis troismois, sans nous être quittés d’un instant, d’une seule minute, ni lejour ni la nuit.
(Entre Olivia avec sa suite.)
LE DUC.--Voici la comtesse qui s’avance : voilà le ciel qui se promènesur la terre. (À Antonio.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis estde la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à monservice.--Mais nous reparlerons tout à l’heure.--Qu’on l’emmène àl’écart.
OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu’Olivia ne peut luiaccorder, en quoi puis-je lui rendre service ? --Césario, vous ne me tenezpas votre parole.
VIOLA.--Madame ?
LE DUC.--Aimable Olivia.
OLIVIA.--Que dites-vous, Césario ? --Mon cher seigneur….
VIOLA.--Son Altesse veut parler ; et mon respect m’impose silence.
OLIVIA.--Si c’est toujours sur l’ancien air, seigneur, il est aussidissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après lamusique.
LE DUC.--Toujours aussi cruelle ?
OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur.
LE DUC.--Quoi ! jusqu’à l’entêtement ? Vous, cruelle dame, qui avez vu moncœur offrir à vos autels ingrats et défavorables les vœux les plusfidèles que la dévotion ait jamais offerts ! Que dois-je faire ?
OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.
LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j’avai
s le cœur de le faire,comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-jepas ce que j’aime ? C’est une jalousie sauvage, mais qui parfois annoncede la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire : puisque vous rebutezma foi avec dédain, et que je connais en partie l’instrument qui mechasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyranau cœur de marbre : mais celui-ci, votre favori, que je sais que vousaimez, et que, j’en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement,je l’arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédainqu’on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi : mon cœurest mûr pour la vengeance, je vais immoler l’agneau que j’aime, etdéchirer un cœur de corbeau dans le sein d’une colombe.
[Note 67 : Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis deMemphis, chef d’une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée.Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignantpour sa maîtresse, l’enferma dans une caverne, avec son trésor. Lacoutume de ces barbares était de tuer en même temps qu’eux tous ceuxqui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l’autre monde.Thyamis se trouvant entouré d’ennemis, court à sa caverne et appelleà haute voix, en langue égyptienne ; il entend répondre en grec, et,suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la premièrepersonne qu’il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu’elle estChariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)]
(Il fait quelques pas pour s’en aller.)
VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avecplaisir pour vous rendre le repos.
(Elle va pour suivre le duc.)
OLIVIA.--Où va Césario ?
VIOLA.--Sur les pas de celui que j’aime plus que mes yeux, plus que mavie, et mille fois plus que je n’aimerai jamais ma femme. Si je mens, ôvous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l’amour.
OLIVIA.--Hélas ! malheureuse que je suis, comme je suis trompée !
VIOLA.--Qui vous trompe ? qui vous outrage ?
OLIVIA.--T’es-tu donc oublié toi-même ? Y a-t-il si longtemps que… ?Allez chercher le saint père.
(Un domestique sort.)
LE DUC, à Viola.--Allons, viens.
OLIVIA.--Où voulez-vous qu’il aille, seigneur ? Césario, mon époux,arrête.
LE DUC.--Votre époux ?
OLIVIA.--Oui, mon époux : peut-il le nier ?
LE DUC, à Viola.--Tu serais son époux, misérable.
VIOLA.--Non, seigneur ; non pas moi.
OLIVIA.--Hélas ! c’est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer tapropriété. Ne crains point, Césario : prends possession de ta fortune.Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que turedoutes.--(Entre le prêtre.) Ah ! soyez le bienvenu, mon père ! Monpère, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer iciouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l’obscurité, et queles circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui,dites ce que vous savez qui s’est récemment passé entre ce jeune hommeet moi.
LE PRÊTRE.--Un contrat d’union éternelle, confirmé par vos mainsjointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié parl’échange de vos anneaux : toutes les cérémonies de cet engagement ontété scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage ; et depuislors, ma montre me dit que je n’ai avancé vers mon tombeau que del’espace de deux heures.
LE DUC, à Viola.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quandle temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête ? ou ta perfidiegrandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter unautre te feront tomber toi-même ? Adieu, prends-la ; mais songe à conduiretes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.
VIOLA.--Seigneur, je vous proteste….
OLIVIA.--Ah ! ne fais point de serments : conserve un peu de foi au milieude tes craintes exagérées.
(Entre sir André la tête fendue.)
SIR ANDRÉ.--Pour l’amour de Dieu, un chirurgien ; et envoyez quelqu’un àl’instant à sir Tobie.
OLIVIA.--Qu’y a-t-il donc ?
SIR ANDRÉ.--Il m’a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage desir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours : je donnerais quarante livrespour être chez moi.
OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André ?
SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l’avionspris pour un poltron, mais c’est un vrai diable incarné.
LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario ?
SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie ! le voilà ici.--Oui, vous m’avez fendula tête pour rien ; et ce que j’ai fait, je ne l’ai fait que parl’instigation de sir Tobie.
VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi ? Jamais je ne vous ai faitaucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet : maisje vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.
SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m’avezblessé ; je crois que vous ne faites pas cas d’une tête ensanglantée.(Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon.) Voici sir Tobie quivient tout chancelant : vous allez en entendre davantage. Mais, s’iln’avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d’une autremanière qu’il n’a fait.
LE DUC.--Eh bien ! chevalier, en quel état êtes-vous donc ?
SIR TOBIE.--Cela est égal : il m’a blessé, et voilà tout.--(Au fou.)Sot, as-tu vu Dick le chirurgien ? réponds, sot ?
LE BOUFFON.--Oh ! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d’une heure. Sesyeux étaient fermés à huit heures du matin.
SIR TOBIE.--Eh bien ! c’est un drôle ; et après un passamezze et unepavane[68], ce que je hais le plus, c’est un drôle qui s’enivre.
OLIVIA.--Qu’on l’emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes ?
SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie ; nous nous ferons panser
ensemble.
SIR TOBIE.--Voulez-vous m’aider ? Tête d’âne, fat, drôle !… drôle à laface effilée, buse !
(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)
(Sébastien entre.)
OLIVIA.--Qu’on le mette au lit et qu’on soigne sa blessure.
SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d’avoir blessé votre parent ; maiseût-il été mon propre frère, je n’aurais pu en faire moins, avecprudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me faitsentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom desserments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.
LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deuxpersonnes ! C’est une perspective naturelle qui existe et n’existepas[69].
[Note 69 : « Perspective naturelle. » On appelle perspective naturelle lesjeux d’optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensembleet à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ilsn’ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.]
SÉBASTIEN.--Antonio ! ô mon cher Antonio ! dans quelles tortures, dansquels cruels tourments j’ai passé les heures qui se sont écoulées depuisque je t’ai perdu !
ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien ?
SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio ?
ANTONIO.--Comment t’es-tu partagé ? Une pomme, coupée en deux, ne donnepas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel estSébastien ?
OLIVIA.--Cela tient du prodige !
SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non ? Jamais je n’ai eu de frère, etje ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d’êtreà la fois ici et partout. J’avais une sœur, que l’aveugle fureur desflots a engloutie. (À Viola.) Par charité, quelle parenté avez-vousavec moi ? Êtes-vous mon compatriote ? Quel est votre nom, votre famille ?
VIOLA.--Je suis de Messaline : mon père s’appelait Sébastien : j’avaisaussi pour frère un Sébastien : telle était sa physionomie, tels étaientses habits, lorsqu’il est descendu
dans sa tombe humide. Si les espritspeuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pournous effrayer.
SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensionsmatérielles que j’ai puisées dans le sein de ma mère. S’il était vraique vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes survos joues, et je dirais : Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.
VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front.
SÉBASTIEN.--Et le mien aussi.
VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize annéesdepuis sa naissance.
SÉBASTIEN.--Oh ! ce souvenir est vivant dans mon âme ! Il finit en effetle cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de masœur.
VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s’oppose à notre bonheur mutuel que cethabillement d’homme et ce costume usurpé, ne m’embrasse qu’après t’êtreconvaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortunes’accorde et concourt à prouver que je suis Viola : et pour te leconfirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville,et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C’est par son généreuxsecours que j’ai été sauvée pour servir cet illustre comte ; et depuis cemoment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cettedame et ce seigneur.
SÉBASTIEN, à Olivia.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtesméprise ; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vousunir à une fille ; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vousêtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme.
LE DUC, à Olivia.--Ne restez point confondue : son sang est noble.Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu’ici les apparences,j’aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(À Viola.) Jeune homme,tu m’as dit mille fois que tu n’aimerais jamais une femme autant que tum’aimes.
VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit ; et jegarderai aussi fidèlement dans mon cœur
tous ces serments, que ce globegarde le feu qui sépare le jour de la nuit.
LE DUC.--Donne-moi ta main ; et que je te voie avec tes habits de femme.
VIOLA.--Le capitaine qui m’a amenée sur le rivage a mes vêtements defille ; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête deMalvolio, gentilhomme attaché au service de madame.
OLIVIA.--Il le fera élargir : qu’on fasse venir ici Malvolio. Etpourtant, hélas ! je me souviens qu’on dit que ce pauvre gentilhomme esten démence. (Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre.) Un accèsde folie des plus violents, que j’ai éprouvé, a banni tout à fait de mamémoire l’idée de la sienne.--Comment est-il, drôle ?
LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras,autant qu’un homme dans son état puisse le faire : il vous a écrit iciune lettre que je devais vous rendre ce matin ; mais comme les épîtresd’un fou ne sont pas paroles d’Évangile, il importe peu en quel tempselles sont remises à leur adresse.
OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la.
LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet lalettre d’un insensé.--(Lisant.) « Par le Seigneur, madame….. »
OLIVIA.--Comment, es-tu fou ?
LE BOUFFON.--Non, madame : je ne fais que lire de la folie. Si vousvoulez qu’elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-mêmeune voix.
OLIVIA.--Je t’en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison.
LE BOUFFON.--C’est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisantl’état de son esprit, il faut le lire comme je fais : ainsi attention, maprincesse, et prêtez l’oreille.
OLIVIA, à Fabian.--Lis-la, toi, maraud.
FABIAN prend la lettre et lit.-- « Par le Seigneur, madame, vous mefaites injure, et le monde en sera instruit ; quoique vous m’ayez faitmettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d’onclel’empire sur
moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien quevous, madame. Je possède votre propre lettre qui m’a excité à prendrele maintien que j’ai emprunté, et cette lettre me servira, j’en suiscertain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte.Pensez de moi ce qu’il vous plaira. J’oublie un peu le respect que jevous dois, pour ne songer qu’à l’affront que j’ai reçu.
« MALVOLIO, qu’on a traité en insensé. »
OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre ?
LE BOUFFON.--Oui, madame.
LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie.
OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu’on le mette en liberté : amenez-le ici.Seigneur, laissons ces soins à d’autres temps, et daignez me vouloirautant de bien comme sœur que comme épouse ; qu’un seul et même jourcouronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.
LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (A
Viola.) Votre maître vous tient quitte ; et pour les services que vous
lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous devotre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vousm’avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main : vous serezdésormais la maîtresse de votre maître.
OLIVIA.--Ma sœur ? Oui, vous l’êtes.
(Fabian amène Malvolio.)
LE DUC.--Est-ce là le fou ?
OLIVIA.--Oui, seigneur, c’est lui-même.--Eh bien ! Malvolio ?
MALVOLIO.--Madame, vous m’avez fait un outrage, un insigne outrage.
OLIVIA.--Moi, Malvolio ? Non.
MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre.Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivezautrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour lestyle ; ou dites que ce n’est pas là votre cachet, ni votre ouvrage ;vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, etdites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m’avez donné tantde marques irrécusables de faveur,
pourquoi vous m’avez recommandé devous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des basjaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de basétage ; pourquoi, lorsque l’espoir de vous plaire m’a fait remplir cerôle par obéissance, vous avez souffert qu’on m’emprisonnât dans unemaison ténébreuse, où j’ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu ladupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée ?Dites-moi pourquoi ?
OLIVIA.--Hélas ! Malvolio, cette lettre n’est pas de moi, quoique, jel’avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne : mais, sans aucundoute, c’est la main de Marie ; et, en ce moment je me le rappelle, c’estelle qui m’a dit la première que vous étiez devenu fou : et aussitôtaprès je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de lamanière qu’on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie,apaisez-vous ; c’est un bien méchant tour qu’on s’est permis de vousjouer là : mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vousserez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.
FABIAN.--Daignez, madame, m’écouter un moment, et ne permettez-pasqu’aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cetteheure fortunée, dont les aventures m’ont rempli d’admiration. C’est dansl’espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchementque c’est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contreMalvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils etbrutaux que nous avions endurés de lui : c’est Marie qui a écrit lalettre, pressée par les importunités de sir Tobie ; et en récompense, ill’a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suiteméritent plutôt d’exciter le rire que la vengeance, si l’on veut bienpeser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à seplaindre.
OLIVIA.--Hélas ! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi !
LE BOUFFON.--Quoi ! il est des hommes qui nai
ssent dans la grandeur,d’autres qui parviennent à la grandeur, et d’autres que la grandeurvient chercher d’elle-même (À Malvolio.) J’ai fait un rôle, monsieur,
dans cet intermède ; oui, j’ai fait un certain messire Topas, monsieur :mais qu’est-ce que cela fait ? --Par le Seigneur, fou, je ne suis pas
insensé. Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez : « Madame, pourquoiriez-vous des platitudes de ce fou ? Si vous ne riiez pas, il auraitun bâillon dans la bouche. » C’est ainsi que les pirouettes du temps
amènent les vengeances.
MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute.
(Il sort.)
OLIVIA.--Il a été cruellement joué !
LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous aencore rien dit du capitaine ; quand ceci sera connu et que l’heuredorée nous rassemblera, nos tendres cœurs s’uniront par un nœudsolennel.--En attendant, chère sœur, nous ne sortirons pasd’ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vousserez un homme ; mais dès que vous apparaîtrez sous d’autres habits, vousserez la maîtresse d’Orsino, et la reine de ses volontés.
(Ils sortent.)
LE BOUFFON.
Quand j’étais un petit garçonEt hi, et ho, au vent et à la pluie,Toutes nos foliesPassaient pour enfantillage,Car la pluie tombe tous les jours.
Mais lorsque je devins grand,Et hi, et ho, le vent et la pluie ;Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,Car la pluie tombe tous les jours.
Mais quand je vins à prendre femme,Et hi, et ho, le vent et la pluie,Je ne pus faire fortune en faisant le brave,Car la pluie tombe tous les jours.
Mais quand j’allais au lit,Et hi, et ho, le vent et la pluie,
Je me grisais avec des ivrognes,Car la pluie tombe tous les jours.
Il y a longtemps que le monde a commencé,Et hi, et ho, le vent et la pluie,Mais, n’importe, la pièce est finie,Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.
(Il sort.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
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