Chronique de la quinzaine - 28 février 1833
Assez tarder, mon Ame, et faire violenceAux penchans naturels d’un invincible essor !Assez pour ton passé de deuil et de silence !À ton jeune avenir renais et chante encor.
Sur tes liens détruits assez de larmes vaines ;Assez rôder autour du nid tant regretté ;Assez regarder fuir les cimes des grands chênes,Et voir fumer le toit où l’on fut abrité !
L’Aquilon te soulève, ô ma jeune hirondelle,Et l’horizon lointain abaisse ses sommets ;Tu tardes ; craindrais-tu de paraître infidèle,Parce qu’aux mêmes lieux tu ne reviens jamais ?
Oh ! non, tu ne reviens jamais après l’absence ;Ailleurs, toujours ailleurs, en avant, c’est ta loi ;Ta loi, c’est d’obéir à qui, dès ta naissance,Te crie, à travers tout : Viens à moi, viens à moi !
À travers la douleur des amitiés brisées,Les chûtes, les écarts, — obstinée en ton vœu ;
Inégale au milieu du blâme et des risées,Tu poursuis ton amour, ton progrès et ton Dieu.
Bien des fois, ô mon Ame, a mué ton plumage ;Toujours il repoussa plus puissant et plus beau,Toujours ton aile ardente, échappée à l’orage,Par un jet plus hardi répara son lambeau.
Aujourd’hui bien plus vaste est ta course nouvelle,Le rivage où tu tends doit être le meilleur ;Car tu saignas beaucoup à rajeunir ton aile,Et le temps fut pour toi comme un rude oiseleur.
Va donc, et laisse au loin les ronces dispersées,La paille du vieux nid, les chansons du loisir ;Qu’il ne te reste rien des anciennes pensées,Rien qu’un germe fécond de vie et de desir.
Tout change autour de nous, tout finit et commence ;Les temples sont déserts et les trônes s’en vont ;À toi de saluer sous le linceul immenseLe siècle nouveau né qui porte un signe au front !
Devance l’univers en sa métamorphose ;Beaucoup sont suscités pour la prophétiser ;Tu peux en être aussi, mon Ame ; ose donc, — ose ; —Sais-tu tout ce qu’un Dieu t’inspirera d’oser ?
Toute âme, toute vie a son rôle en ce monde ;À l’une est le sillon, à l’autre sont les mers ;À toi, noble insensée et la plus vagabonde,De semer en volant le bon grain dans les airs !
Sans doute, et je l’espère, un jour apprivoisée,À l’autel de ce Dieu que tous viendront bénir,Dans un bosquet du temple, heureuse et reposée,Tu chanteras en chœur l’immortel avenir.
Initiée alors, toi qui n’es qu’à l’entrée,Toi qui d’hier à peine as brisé tes barreaux,
Tu vivras d’allégresse, ô Colombe sacrée ;— Mais l’hiver souffle encor, saison des passereaux.
Va pourtant ! tu n’es plus solitaire et sans joie ;Dans la nue, au désert, perdue à tous les yeux,Quand tu veux te guider, tu regardes la voieOù marche en grossissant le groupe harmonieux.
Et si jamais ton ciel redevenait plus sombre ;Si ton vol fatigué fléchissait dans la nuit,Entre le groupe et toi, si quelque jeu de l’ombreTe voilait un moment le signal qui conduit ;
Si d’en haut (car parfois le doute nous arriveEn ces jours de passage où rien n’est arrêté)Il te semblait encor voir sans cours et sans rive,Comme une eau dans les joncs, flotter l’humanité ;
Alors, toujours, partout, sereine ou désolée,Dans la plus froide nuit comme au plus beau soleil,N’as-tu pas cette autre âme à tes destins mêlée,… etc., etc…
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