Lamartine

Poètes et romanciers modernes de la France

Encore un hymne, ô ma lyre !Un hymne pour le Seigneur !Un hymne dans mon délire,Un hymne dans mon bonheur !

Mais voyez à quel point va votre inconséquence !Vous vous dites sans cesse inspirés par les cieux,Et vous ne frappez plus notre oreille, nos yeux,

Que par le seul tableau des choses de la terre ;Quelques traits copiés de l’ordre élémentaire,Les erreurs des mortels, leurs fausses passions,Les récits du passé, quelques prédictionsQue vous ne recevez que de votre mémoire,Et qu’il vous faut suspendre où s’arrête l’histoire ;Voilà tous vos moyens, voilà tous les trésorsDont vous fassent jouir vos plus ardens efforts !

Qu’il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surfaceDe ses molles clartés !

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie…Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Aimables sectateurs d’une aimable sagesse,Bientôt je ne vous verrai plus !

Mais loin de moi ces temps ! que l’oubli les dévore !Ce qui n’est plus pour l’homme, a-t-il jamais été ?

Et tu veux aujourd’hui qu’ouvrant mon cœur au tien,Je renoue en ces vers notre intime entretien ;Tu demandes de moi les haltes de ma vie ?Le compte de mes jours ?… Ces jours, je les oublie ;Comme le voyageur quand il a dénouéSa ceinture de cuir, etc. etc.…

Mon ame a l’œil de l’aigle, et mes fortes pensées,Au but de leurs désirs volant comme des traits,Chaque fois que mon sein respire, plus presséesQue les colombes des forêts,Montent, montent toujours, par d’autres remplacées,Et ne redescendent jamais !

Un jour, c’était au temps des oisives années,Aux dernières saisons, de poésie ornéesEt d’art, avant l’orage où tout s’est dispersé,Et dont le vaste flot, quoique rapetissé,Avec les rois déchus, les trônes à la nage,A pour long-temps noyé plus d’un secret ombrage,Silencieux bosquets mal à propos rêvés,Terrasses et balcons, tous les lieux réservés,Tout ce Delta d’hier, ingénieux asile,Qu’on devait à quinze ans d’une onde plus facile !

De retour à Paris après sept ans, je crois,De soleils de Toscane ou d’ombre sous tes bois,Comptant trop sur l’oubli, comme durant l’absence,Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pasÉtendait un rameau que tu n’espérais pas ;

L’écho te renvoyait tes paroles aimées ;Les moindres des chansons anciennement seméesSur ta route en festons pendaient comme au hasard :Les oiseaux par milliers, nés depuis ton départ,Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme,Et la vierge, en passant, le chantait dans son ame.Non jamais toit chéri, jaloux de te revoir,Jamais antique bois où tu reviens t’asseoir,Milly, ses sept tilleuls ; Saint-Point, ses deux collines,N’ont envahi ton cœur de tant d’odeurs divines,Amassé pour ton front plus d’ombrage, et paréDe plus de nids joyeux ton sentier préféré !

Et dans ton sein coulait cette harmonie humaineSans laisser d’autre ivresse à ta lèvre sereine,Qu’un sourire suave, à peine s’imprimant ;Ton œil étincelait sans éblouissement,Et ta voix mâle, sobre et jamais débordée,Dans sa vibration marquait mieux chaque idée !

Puis, comme l’homme aussi se trouve au fond de tout,Tu ressentais parfois plénitude et dégoût.— Un jour donc, un matin, plus las que de coutume,De tes félicités repoussant l’amertume,Un geste vers le seuil qu’ensemble nous passions :« Hélas ! t’écriais-tu, ces admirations,« Ces tributs accablans qu’on décerne au génie,« Ces fleurs qu’on fait pleuvoir quand la lutte est finie,« Tous ces yeux rayonnans éclos d’un seul regard,« Ces échos de sa voix, tout cela vient trop tard !« Le Dieu qu’on inaugure en pompe au Capitole,« Du Dieu jeune et vainqueur n’est souvent qu’une idole !« L’âge que vont combler ces honneurs superflus,« S’en repaît, — les sent mal, — ne les mérite plus !« Oh ! qu’un peu de ces chants, un peu de ces couronnes,« Avant les pâles jours, avant les lents automnes,« M’eût été dû plutôt à l’âge efflorescent,« Où jeune, inconnu, seul avec mon vœu puissant,« Dans ce même Paris cherchant en vain ma place,« Je n’y trouvais qu’écueils, fronts légers ou de glace,« Et qu’en diversion à mes vastes désirs,« Empruntant du hasard l’or qu’on jette aux plaisirs,

« Je m’agitais au port, navigateur sans monde,« Mais aimant, espérant, ame ouverte et féconde !« Oh ! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux,« Devaient m’échoir alors, et que je valais mieux ! »

Et le discours bientôt sur quelque autre penséeÉchappa, comme une onde au caprice laissée ;Mais ce qu’ainsi ta bouche aux vents avait jeté,Mon souvenir profond l’a depuis médité.

Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poète !La jeunesse emportée et d’humeur indiscrèteEst la meilleure encor ; sous son souffle jalouxElle aime à rassembler tout ce qui flotte en nousDe vif et d’immortel ; dans l’ombre ou la tempêteElle attise en marchant son brasier sur sa tête ;L’encens monte et jaillit ! elle a foi dans son vœu ;Elle ose la première à l’avenir en feu,Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s’initie,Lire ce que l’éclair lance de prophétie.Oui, la jeunesse est bonne ; elle est seule à sentirCe qui, passé trente ans, meurt, ou ne peut sortir,Et devient comme une ame en prison dans la nôtre ;La moitié d’une vie est le tombeau de l’autre ;Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré,Qui reçoit le banquet pour l’hôte préparé.C’est notre sort à tous ; tu l’as dit, ô grand homme !Eh ! n’étais-tu pas plus celui que chacun nomme,Celui que nous cherchons, et qui remplis nos cœurs,Quand par de là les monts d’où fondent les vainqueurs,Dès les jours de Wagram, tu courais l’Italie,De Pise à Nisita promenant ta folie,Essayant la lumière et l’onde dans ta voix,Et chantant l’oranger pour la première fois ?Oui, même avant la corde ajoutée à ta lyre,Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire,Lorsqu’à regret rompant tes voyages chéris,Retombé de Pæstum aux étés de Paris,Passant avec Jussieu tout un jour à VincennesÀ tailler en sifflets l’aubier des jeunes chênes ;De Talma, les matins, pour Saül, accueilli ;Puis retournant cacher tes hivers à Milly,

Tu condamnais le sort, — oui, dans ce temps-là même,(Si tu ne l’avais dit, ce serait un blasphème),Dans ce temps, plus d’amour enflait ce noble sein,Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin,Plus de germes errans pleuvaient de ta colline,Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine !C’est la loi : tout poète à la gloire arrivé,À mesure qu’au jour son astre s’est levé,A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes !Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes,Avant que ces passans, ces voisins, nos entours,Aient eu le temps d’aimer nos chants et nos amours,Nous-mêmes déclinons ! comme au fond de l’espaceTel soleil voyageur qui scintille et qui passe,Quand son premier rayon a jusqu’à nous percé,Et qu’on dit : le voilà, s’est peut-être éclipsé !

Ainsi d’abord pensais-je ; armé de ton oracle.Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle ;Je niais son midi manifeste, éclatant,Redemandant l’obscur, l’insaisissable instant.Mais en y songeant mieux, revoyant sans fuméeD’une vue au matin plus fraîche et ranimée,Ce tableau d’un poète harmonieux, assisAu sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis,Calme, abondant toujours, le cœur plein sans orage,Chantant Dieu, l’univers, les tristesses du sage,L’humanité lancée aux Océans nouveaux, …— Alors je me suis dit : non, ton oracle est faux,Non, tu n’as rien perdu ; non, jamais la louange,Un grand nom, — l’avenir qui s’entr’ouvre et se range, —Les générations qui murmurent, C’est lui,Ne furent mieux de toi mérités qu’aujourd’hui.Dans sa source et son jet, c’est le même génie ;Mais de toutes les eaux la marche réunie,D’un flot illimité qui noierait les déserts,Égale, en s’y perdant, la majesté des mers.Tes feux intérieurs sont calmés, tu reposes ;Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des choses.L’or et ses dons pesans, la Gloire qui fait roi,T’ont laissé bon, sensible, et loin autour de toiRépandant la douceur, l’aumône et l’indulgence,

Ton noble accueil enchante, orné de négligence.Tu sais l’âge où tu vis et ses futurs accords ;Ton œil plane ; ta voile, errant de bords en bords,Glisse au cap de Circé, luit aux mers d’Artémise ;Puis l’Orient t’appelle, et sa terre promise,Et le Mont trois fois saint des divines rançons !Et de là nous viendront tes dernières moissons,Peinture, hymne, lumière immensément versée,Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée !…

Oh ! non, tout n’était pas dans l’éclat des cheveux,Dans la grâce et l’essor d’un âge plus nerveux,Dans la chaleur du sang qui s’enivre ou s’irrite !Le Poète y survit, si l’Ame le mérite ;Le Génie au sommet n’entre pas au tombeau,Et son soleil qui penche est encor le plus beau !

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