Désir
Suite de Joseph Delorme
IIDÉSIR
Eh quoi ! ces doux jardins, cette retraite heureuse,Qui des plus chers désirs de mon âme amoureuseEnferme les derniers ;Beaux lieux dont je n’ai vu que l’enceinte, bordéeDe mélèzes en pleurs et d’arbres de JudéeEt de faux-ébéniers ;Bosquets voilés au jour, secrètes avenues,Dont je n’ai respiré les odeurs inconnuesQue par la haie en fleur ;Au bord desquels, poussant mon alezan rapide,J’ai souvent en chemin cueilli la feuille humidePour la mettre à mon cœur ;Quoi ! ces lieux de son choix, ces gazons qu’elle arrose.Ces courbes des sentiers dont à son gré disposeUn caprice adoré ;
Ce plaisir de ses yeux, son bonheur dès l’aurore ;Tout ce qu’elle embellit et tout ce qu’elle honore,Demain je le verrai !Je verrai tout : déjà je sais et je devine ;Je suis sous les berceaux sa démarche divineEt son pas agité ;Je l’imagine émue, en flottante ceinture,En blonds cheveux, plus belle au sein de la nature,Ô Reine, ô ma Beauté !Oh ! dis, en ces moments de suave pensée,Lorsqu’au pâle rayon dont elle est caresséeL’âme s’épanouit,Comme ces tendres fleurs que le soleil dévore,Que le soir attiédit, et qui n’osent écloreQu’aux rayons de la nuit ;Quand loin de moi, sans crainte et plus reconnaissante,Tu nourris de soupirs cette amitié naissanteEt ce confus amour ;Quand sur un banc de mousse, attendrie et pâlie,Tu tiens encor le livre et que ton œil oublieQu’il n’est déjà plus jour ;Quand tu vois le passé, tous ces plaisirs factices,Tous ces printemps perdus comparés aux délicesQui germent dans ton cœur ;Combien pour nous aimer nous avons de puissance,Mais que, même aux vrais biens, le mensonge ou l’absenceRetranchent le meilleur ;Oh ! dis, en ces moments d’abandon et de larmes,Sens-tu tomber tes bras et se briser tes armesContre un amant soumis ?
Sens-tu fléchir ton front et ta rigueur se fondreEt les gémissements essayer de répondre,Quand de loin je gémis ?Oh ! dis, sous la fraîcheur du plus charmant ombrage,Dans tes loisirs sans fin, toujours et sans partageSuis-je en ton souvenir ?Dis, songeant au réveil que dans ta chère allée,Sous l’arbre confident de ta plainte exhalée,Demain je dois venir,As-tu, ce matin même, as-tu revu les places,As-tu peigné le sable ou se verront tes tracesEt les miennes aussi ?As-tu bien dit à l’arbre, aux oiseaux, à l’abeille,Au vent, — de murmurer longtemps à mon oreille :« C’est ici, c’est ici !« Ici qu’elle est venue, ici que, solitaire,« S’est lentement en elle accompli ce mystère« Qui nous change en autrui ;« Ici qu’elle a rêvé qu’elle s’était donnée,« Ici qu’elle a béni le jour, le mois, l’année« Qui l’uniront à lui ! »Vœu sacré ! — Mais au moins, pour demain, belle Élise,N’est-il pas, n’est-il pas, vers cette heure indéciseOù tout permet d’oser,N’est-il pas un sentier dans le myrte et la rose,Un bosquet de Clarens où le ramier se pose,Où descend le baiser ?
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