À David, statuaire ( « À l’heure où l’on est loin de la foule envieuse » )
Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme
À DAVID
statuaire.
À l’heure où l’on est loin de la foule envieuse,Quand la neige, à minuit, lente, silencieuse,Tombe aux toits endormis,Et que seul, ô David, dans ton atelier sombreTu veilles au milieu de tes bustes sans nombreComme au milieu d’amis ;Quand ton poêle s’éteint ; quand ta lampe mouranteTremble à tous ces fronts blancs, et, comme une âme errantePasse et joue à l’entour,Bien des fois, n’est-ce pas ? l’enthousiasme austèrePar degrés te saisit et t’enlève à la terre,Épris d’un noble amour !Tu penses à la gloire, à l’oubli qu’on redoute,À semer ici-bas le marbre sur la routeOù d’autres vont venir,
À prendre rang un jour au Panthéon sublimeDes hôtes immortels que ton ciseau ranimeEt garde à l’avenir.Et déjà sous la lampe et ses rayons débiles,Tu vois autour de toi tes marbres immobilesFrémir et s’ébranler,Ils vivent : un regard sort de chaque paupière ;Comme le Commandeur, tous ces hommes de pierreTe font signe d’aller.Et bientôt, s’agitant, ils passent sur ta tête,Puis repassent ; et toi, tu voudrais à la fêteSuivre ces grands vieillards :Telles sur Ossian, au sein des nuits neigeuses,Se penchent des aïeux les Ombres voyageusesQue bercent les brouillards.Le pan de leur manteau flotte aux vents et te touche ;Ému, tu sens la voix expirer à ta boucheEt tes yeux se mouiller ;Et l’extase pour toi prolonge ce beau rêve,Jusqu’à ce que ta lampe en mourant te l’enlèveEt te vienne éveiller.Hélas ! dans les cités la foule qui sommeille ;Çà et là, vers minuit, l’artiste en pleurs qui veilleEt lève au ciel les bras,Et quelques noms sacrés que toujours lui ramèneUn ardent souvenir, c’est là la gloire humaine,David, et tu l’auras !
Tu l’auras ; car, puisant dans ta pierre féconde,D’Argos à Panama tu vas orner le mondeD’illustres monuments ;Tu peuples de héros les vieux ponts de nos villes,Les continents nouveaux, et les lointaines îles,Et les tombeaux dormants.
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