Les Rayons jaunes

Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme

LES RAYONS JAUNES

Lurida præterea fiunt quaecumque…

Lucrèce, liv. IV.

Les dimanches d’été, le soir, vers les six heures,Quand le peuple empressé déserte ses demeuresEt va s’ébattre aux champs,Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre,Je regarde d’en haut passer et disparaîtreJoyeux bourgeois, marchands,Ouvriers en habits de fête, au cœur plein d’aise ;Un livre est entr’ouvert, près de moi, sur ma chaise :Je lis ou fais semblant ;Et les jaunes rayons que le couchant ramène,Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine,Teignent mon rideau blanc.

J’aime à les voir percer vitres et jalousie ;Chaque oblique sillon trace à ma fantaisieUn flot d’atomes d’or ;Puis, m’arrivant dans l’âme à travers la prunelle,Ils redorent aussi mille pensers en elle,Mille atomes encor.Ce sont des jours confus dont reparaît la trame,Des souvenirs d’enfance, aussi doux à notre âmeQu’un rêve d’avenir :C’était à pareille heure (oh ! je me le rappelle)Qu’après vêpres, enfants, au chœur de la chapelle,On nous faisait venir.La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges ;Et la lueur glissant aux fronts voilés des viergesJaunissait leur blancheur ;Et le prêtre vêtu de son étole blancheCourbait un front jauni, comme un épi qui pencheSous la faux du faucheur.Oh ! qui dans une église, à genoux sur la pierre,N’a bien souvent, le soir, déposé sa prière,Comme un grain pur de sel ?Qui n’a du crucifix baisé le jaune ivoire ?Qui n’a de l’Homme-Dieu lu la sublime histoireDans un jaune missel ?Mais où la retrouver, quand elle s’est perdue,Cette humble foi du cœur, qu’un Ange a suspendueEn palme à nos berceaux ;Qu’une mère a nourrie en nous d’un zèle immense ;Dont chaque jour un prêtre arrosait la semenceAux bords des saints ruisseaux ?

Peut-elle refleurir lorsqu’a soufflé l’orage,Et qu’en nos cœurs l’orgueil, debout, a dans sa rageMis le pied sur l’autel ?On est bien faible alors, quand le malheur arrive,Et la mort… faut-il donc que l’idée en surviveAu vœu d’être immortel !J’ai vu mourir, hélas ! ma bonne vieille tante,L’an dernier ; sur son lit, sans voix et haletante,Elle resta trois jours,Et trépassa. J’étais près d’elle dans l’alcôve ;J’étais près d’elle encor, quand sur sa tête chauveLe linceul fit trois tours.Le cercueil arriva, qu’on mesura de l’aune ;J’étais là… puis, autour, des cierges brûlaient jaune,Des prêtres priaient bas ;Mais en vain je voulais dire l’hymne dernière ;Mon œil était sans larme et ma voix sans prière,Car je ne croyais pas.Elle m’aimait pourtant… ; et ma mère aussi m’aime,Et ma mère à son tour mourra ; bientôt moi-mêmeDans le jaune linceulJe l’ensevelirai ; je clouerai sous la lameCe corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme ;Alors je serai seul ;Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse ;Car qui voudrait m’aimer, et quelle main jalouseS’unirait à ma main ?…Mais déjà le soleil recule devant l’ombre,Et les rayons qu’il lance à mon rideau plus sombreS’éteignent en chemin…

Non, jamais à mon nom ma jeune fiancéeNe rougira d’amour, rêvant dans sa penséeAu jeune époux absent ;Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse,Ne tiendront suspendus sur moi, durant la messe,Le poêle jaunissant.Non, jamais, quand la mort m’étendra sur ma couche,Mon front ne sentira le baiser d’une bouche,Ni mon œil obscurciN’entreverra l’adieu d’une lèvre mi-close !Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose,Ni le jaune souci !— Ainsi va ma pensée, et la nuit est venue ;Je descends, et bientôt dans la foule inconnueJ’ai noyé mon chagrin :Plus d’un bras me coudoie ; on entre à la guinguette,On sort du cabaret ; l’invalide en goguetteChevrote un gai refrain.Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d’ivrogne,Ou qu’amours en plein air, et baisers sans vergogne,Et publiques faveurs ;Je rentre : sur ma route on se presse, on se rue ;Toute la nuit j’entends se traîner dans ma rueEt hurler les buveurs.

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