Le Crépuscule du soir (Les Fleurs du mal) (Fontainebleau)

Voici venir le Soir, ami du criminel ;Il vient comme un complice, à pas de loup ; — le cielSe ferme lentement comme une grande alcôve,Et l’homme impatient se change en bête fauve.

Oui, voilà bien le Soir, le Soir cher à celuiDont les bras sans mentir peuvent dire : Aujourd’huiNous avons travaillé. — C’est le Soir qui soulageLes Esprits que dévore une douleur sauvage,Le savant obstiné dont le front s’alourdit,Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des Démons malsains dans l’atmosphèreS’éveillent lourdement comme des gens d’affaire,Et cognent en volant les volets et l’auvent ;A travers les lueurs que tourmente le vent,La Prostitution s’allume dans les rues ;Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;Partout elle se fraye un occulte chemin,Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;Elle remue au sein de la cité de fange,Comme un Ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.On entend çà et là les cuisines siffler,Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;Les tables d’hôte dont le Jeu fait les délicesS’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,Et les voleurs qui n’ont ni trêve ni merciVont bientôt commencer leur travail, eux aussi,Et forcer doucement les portes et les caisses,Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon Ame, en ce grave moment,Et ferme ton oreille à ce bourdonnement ;C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent ;La sombre Nuit les prend à la gorge, ils finissentLeur destinée, et vont vers le Gouffre commun ;

L’hôpital se remplit de leurs soupirs ; plus d’unNe viendra plus chercher la soupe parfuméeAu coin du feu, — le soir, — auprès d’une Ame aimée.

Encore la plupart n’ont-ils jamais connuLa douceur du foyer, et n’ont jamais vécu !

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