Confession

Les Fleurs du mal — 1857

XLICONFESSION

Une fois, une seule, aimable et douce femme,À mon bras votre bras poliS’appuya ; — sur le fond ténébreux de mon âmeCe souvenir n’est point pâli.Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuveLa pleine lune s’étalait,Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères,Des chats passaient furtivement,L’oreille au guet, — ou bien, comme des ombres chères,Nous accompagnaient lentement.Tout-à-coup, au milieu de l’intimité libreÉclose à la pâle clarté,De vous, — riche et sonore instrument où ne vibreQue la radieuse gaîté,De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfareDans le matin étincelant,— Une note plaintive ; une note bizarreS’échappa, — tout en chancelantComme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,Dont sa famille rougirait,Et qu’elle aurait long-temps, pour la cacher au monde,Dans un caveau mise au secret.Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde,« Que rien ici-bas n’est certain,Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,Se trahit l’égoïsme humain ;Que c’est un dur métier que d’être belle femme,— Qu’il ressemble au travail banalDe la danseuse folle et froide qui se pâmeDans un sourire machinal ;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte,— Que tout craque, amour et beauté,Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hottePour les rendre à l’Éternité ! »J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,Ce silence et cette langueur,Et cette confidence horrible chuchotéeAu confessionnal du cœur.

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