Femmes damnées (« Comme un bétail pensif sur le sable couchées »)

Les Fleurs du mal — 1857

LXXXIIFEMMES DAMNÉES

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochéesOnt de douces langueurs et des frissons amers :Les unes, cœurs épris des longues confidences,Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,Vont épelant l’amour des craintives enfancesEt creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et gravesÀ travers les rochers pleins d’apparitions,Où saint Antoine a vu surgir comme des lavesLes seins nus et pourprés de ses tentations ;Il en est, aux lueurs des résines croulantes,Qui dans le creux muet des vieux antres païensT’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitairesL’écume du plaisir aux larmes des tourments.Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,De la réalité grands esprits contempteurs,Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,Et les urnes d’amours dont vos grands cœurs sont pleins !

Comments

Loading comments…