Le Beau Navire

Les Fleurs du mal — 1857

XLVIIILE BEAU NAVIRE

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;Je veux te peindre ta beauté,Où l’enfance s’allie à la maturité.Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,Chargé de toile, et va roulantSuivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;D’un air placide et triomphantTu passes ton chemin, majestueuse enfant.Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;Je veux te peindre ta beautéOù l’enfance s’allie à la maturité.Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,Ta gorge triomphante est une belle armoireDont les panneaux bombés et clairsComme les boucliers accrochent des éclairs ;Boucliers provoquants, armés de pointes roses !Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,De vins, de parfums, de liqueursQui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,Chargé de toile, et va roulantSuivant un rythme doux, et paresseux, et lent.Tes nobles jambes sous les volants qu’elles chassentTourmentent les désirs obscurs et les agacent,Comme deux sorcières qui fontTourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras qui se joueraient des précoces herculesSont des boas luisants les solides émules,Faits pour serrer obstinément,Comme pour l’imprimer dans ton cœur, ton amant.Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;D’un air placide et triomphantTu passes ton chemin, majestueuse enfant.

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