Le Jeu
Les Fleurs du mal — 1857
LXVILE JEU
Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,— Fronts poudrés, sourcils peints sur des regards d’acier, —Qui s’en vont brimbalant à leurs maigres oreillesUn cruel et blessant tic-tac de balancier ;Autour des verts tapis des visages sans lèvre,Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustresEt d’énormes quinquets projetant leurs lueursSur des fronts ténébreux de poètes illustresQui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs :— Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturneJe vis se dérouler sous mon œil clairvoyant ;Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,Enviant de ces gens la passion tenace,De ces vielles putains la funèbre gaîté,Et tous gaillardement trafiquant à ma face,L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !Et mon cœur s’effraya d’envier le pauvre hommeQui court avec ferveur à l’abîme béant,Et, soûlé de son sang, préférerait en sommeLa douleur à la mort et l’enfer au néant !
Comments
Loading comments…