Les Litanies de Satan
Les Fleurs du mal — 1857
XCIILES LITANIES DE SATAN
Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,Dieu trahi par le sort et privé de louanges,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,Aimable médecin des angoisses humaines,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Qui même aux parias, ces animaux maudits,Enseignes par l’amour le goût du Paradis,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Ô toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,Engendras l’Espérance, — une folle charmante !Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui peux octroyer ce regard calme et hautQui damne tout un peuple autour d’un échafaud,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui sais en quels coins des terres envieusesLe Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi dont l’œil clair connaît les secrets arsenauxOù dort enseveli le peuple des métaux,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi dont la large main cache les précipicesAu somnambule errant au bord des édifices,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui frottes de baume et d’huile les vieux osDe l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui mets ton paraphe, ô complice subtil,Sur le front du banquier impitoyable et vil,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des fillesLe culte de la plaie et l’amour des guenilles !Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Bâton des exilés, lampe des inventeurs,Confesseur des pendus et des conspirateurs,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
Père adoptif de ceux qu’en sa noire colèreDu paradis terrestre a chassés Dieu le Père,Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteursDu Ciel, où tu régnas, et dans les profondeursDe l’Enfer où, fécond, tu couves le silence !Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,Près de toi se repose, à l’heure où sur ton frontComme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !
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