Abel et Caïn

Les Fleurs du mal — 1868

Race d’Abel, dors, bois et mange ;Dieu te sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fangeRampe et meurs misérablement.

Race d’Abel, ton sacrificeFlatte le nez du Séraphin !

Race de Caïn, ton suppliceAura-t-il jamais une fin ?

Race d’Abel, vois tes semaillesEt ton bétail venir à bien ;

Race de Caïn, tes entraillesHurlent la faim comme un vieux chien.

Race d’Abel, chauffe ton ventreÀ ton foyer patriarcal ;

Race de Caïn, dans ton antreTremble de froid, pauvre chacal !

Race d’Abel, aime et pullule !Ton or fait aussi des petits.

Race de Caïn, cœur qui brûle,Prends garde à ces grands appétits.

Race d’Abel, tu crois et broutesComme les punaises des bois !

Race de Caïn, sur les routesTraîne ta famille aux abois.

Ah ! race d’Abel, ta charogneEngraissera le sol fumant !

Race de Caïn, ta besogneN’est pas faite suffisamment ;

Race d’Abel, voici ta honte :Le fer est vaincu par l’épieu !

Race de Caïn, au ciel monteEt sur la terre jette Dieu !

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