Le Goût du néant

Les Fleurs du mal — 1868

LXXXIILE GOÛT DU NÉANT

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,Ne veut plus t’enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !Le Printemps adorable a perdu son odeur !Et le Temps m’engloutit minute par minute,Comme la neige immense un corps pris de roideur ;Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur,Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute !Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?

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