Le Jeu
Les Fleurs du mal — 1868
Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,Pâles, le sourcil peint, l’œil câlin et fatal,Minaudant, et faisant de leurs maigres oreillesTomber un cliquetis de pierre et de métal ;
Autour des verts tapis des visages sans lèvre,Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustresEt d’énormes quinquets projetant leurs lueursSur des fronts ténébreux de poëtes illustresQui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;
Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturneJe vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
Enviant de ces gens la passion tenace,De ces vielles putains la funèbre gaîté,Et tous gaillardement trafiquant à ma face,L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !
Et mon cœur s’effraya d’envier maint pauvre hommeCourant avec ferveur à l’abîme béant,Et qui, soûl de son sang, préférerait en sommeLa douleur à la mort et l’enfer au néant !
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