Texte entier

Les Fleurs du mal (1868)

Le poëte au cachot, débraillé, maladif,Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,Mesure d’un regard que la terreur enflammeL’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prisonVers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaimTourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.— Hélas ! tout est abîme, — action, désir, rêve,Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relèveMainte fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,Le silence, l’espace affreux et captivant…Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savantDessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,Jalouse du néant l’insensibilité.— Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :Une atmosphère obscure enveloppe la ville,Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,Va cueillir des remords dans la fête servile,Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Je te frapperai sans colèreEt sans haine, comme un boucher,Comme Moïse le rocher !Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,Jaillir les eaux de la souffrance.Mon désir gonflé d’espéranceSur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,Et dans mon cœur qu’ils soûlerontTes chers sanglots retentirontComme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accordDans la divine symphonie,

Grâce à la vorace IronieQui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !C’est tout mon sang, ce poison noir !Je suis le sinistre miroirOù la mégère se regarde !

Je suis la plaie et le couteau !Je suis le soufflet et la joue !Je suis les membres et la roue,Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,— Un de ces grands abandonnésAu rire éternel condamnés,Et qui ne peuvent plus sourire !

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroiSe planteront bientôt comme dans une cible ;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizonAinsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;Chaque instant te dévore un morceau du déliceÀ chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la SecondeChuchote : Souviens-toi ! — Rapide, avec sa voixD’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)Les minutes, mortel folâtre, sont des ganguesQu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avideQui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi !Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

Je veux, pour composer chastement mes églogues,Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,Et, voisin des clochers, écouter en rêvantLeurs hymnes solennels emportés par le vent.Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naîtreL’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,Les fleuves de charbon monter au firmamentEt la lune verser son pâle enchantement.Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,Je fermerai partout portières et voletsPour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverai des horizons bleuâtres,Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;Car je serai plongé dans cette voluptéD’évoquer le Printemps avec ma volonté,De tirer un soleil de mon cœur, et de faireDe mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masuresLes persiennes, abri des secrètes luxures,Quand le soleil cruel frappe à traits redoublésSur la ville et les champs, sur les toits et les blés,Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,Éveille dans les champs les vers comme les roses ;Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquillesEt les rend gais et doux comme des jeunes filles,Et commande aux moissons de croître et de mûrirDans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poëte, il descend dans les villes,Il ennoblit le sort des choses les plus viles,Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Entre tant de beautés que partout on peut voir,Je comprends bien, amis, que le désir balance ;Mais on voit scintiller en Lola de ValenceLe charme inattendu d’un bijou rose et noir.

Ô Lune qu’adoraient discrètement nos pères,Du haut des pays bleus où, radieux sérail,Les astres vont se suivre en pimpant attirail,Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères,De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?Le poëte buter du front sur son travail ?Ou sous les gazons secs s’accoupler les vipères ?

Sous ton domino jaune, et d’un pied clandestin,Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu’au matin,Baiser d’Endymion les grâces surannées ?

« — Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,Qui vers son miroir penche un lourd amas d’années,Et plâtre artistement le sein qui t’a nourri ! »

Andromaque, je pense à vous ! — Ce petit fleuve,Pauvre et triste miroir où jadis resplenditL’immense majesté de vos douleurs de veuve,Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,Comme je traversais le nouveau Carrousel.— Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une villeChange plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;

Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s’étalait jadis une ménagerie ;Là je vis un matin, à l’heure où sous les cieux

Clairs et froids le Travail s’éveille, où la voiriePousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,Vers le ciel ironique et cruellement bleu,Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

Paris change ! mais rien dans ma mélancolieN’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,

Comme les exilés, ridicule et sublime,Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phthisique,Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard,Les cocotiers absents de la superbe AfriqueDerrière la muraille immense du brouillard ;

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouveJamais ! jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleursEt tettent la Douleur comme une bonne louve !Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exileUn vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !Je pense aux matelots oubliés dans une île,Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,Où le spectre en plein jour raccroche le passant !Les mystères partout coulent comme des sèvesDans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rueLes maisons, dont la brume allongeait la hauteur,Simulaient les deux quais d’une rivière accrue,Et que, décor semblable à l’âme de l’acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l’espace,Je suivais, roidissant mes nerfs comme un hérosEt discutant avec mon âme déjà lasse,Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunesImitaient la couleur de ce ciel pluvieux,Et dont l’aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,

M’apparut. On eût dit sa prunelle trempéeDans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n’était pas voûté, mais cassé, son échineFaisant avec sa jambe un parfait angle droit,Si bien que son bâton, parachevant sa mine,Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D’un quadrupède infirme ou d’un juif à trois pattes.Dans la neige et la boue il allait s’empêtrant,Comme s’il écrasait des morts sous ses savates,Hostile à l’univers plutôt qu’indifférent.

Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroquesMarchaient du même pas vers un but inconnu.

À quel complot infâme étais-je donc en butte,Ou quel méchant hasard ainsi m’humiliait !Car je comptai sept fois, de minute en minute,Ce sinistre vieillard qui se multipliait !

Que celui-là qui rit de mon inquiétude,Et qui n’est pas saisi d’un frisson fraternel,Songe bien que malgré tant de décrépitudeCes sept monstres hideux avaient l’air éternel !

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,Sosie inexorable, ironique et fatal,Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?— Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,Malade et morfondu, l’esprit fiévreux et trouble,Blessé par le mystère et par l’absurdité !

Vainement ma raison voulait prendre la barre ;La tempête en jouant déroutait ses efforts,Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarreSans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,Éponine ou Laïs ! — Monstres brisés, bossusOu tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,Frémissant au fracas roulant des omnibus,Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;Se traînent, comme font les animaux blessés,

Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettesOù se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;Ils ont les yeux divins de la petite filleQui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

— Avez-vous observé que maints cercueils de vieillesSont presque aussi petits que celui d’un enfant ?La Mort savante met dans ces bières pareillesUn symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débileTraversant de Paris le fourmillant tableau,Il me semble toujours que cet être fragileS’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

À moins que, méditant sur la géométrie,Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,Combien de fois il faut que l’ouvrier varieLa forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

— Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmesPour celui que l’austère Infortune allaita !

De l’ancien Frascati Vestale enamourée ;Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleurDéfunt, seul, sait le nom ; célèbre évaporéeQue Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ! mais parmi ces êtres frêlesIl en est qui, faisant de la douleur un miel,Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :« Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel ! »

L’une, par sa patrie au malheur exercée,L’autre, que son époux surchargea de douleurs,L’autre, par son enfant Madone transpercée,Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

Ah ! que j’en ai suivi, de ces petites vieilles !Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombantEnsanglante le ciel de blessures vermeilles,Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,Dont les soldats parfois inondent nos jardins,

Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là droite encor, fière et sentant la règle,Humait avidement ce chant vif et guerrier ;Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,À travers le chaos des vivantes cités,Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivilVous insulte en passant d’un amour dérisoire ;Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;Et nul ne vous salue, étranges destinées !Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,

Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !Je vous fais chaque soir un solennel adieu !Où serez-vous demain, Èves octogénaires,Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;Terribles, singuliers comme les somnambules ;Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,Comme s’ils regardaient au loin, restent levésAu ciel ; on ne les voit jamais vers les pavésPencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,Ce frère du silence éternel. Ô cité !Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

La rue assourdissante autour de moi hurlait.Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,Une femme passa, d’une main fastueuseSoulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beautéDont le regard m’a fait soudainement renaître,Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Dans les planches d’anatomieQui traînent sur ces quais poudreuxOù maint livre cadavéreuxDort comme une antique momie,

Dessins auxquels la gravitéEt le savoir d’un vieil artiste,Bien que le sujet en soit triste,Ont communiqué la Beauté,

On voit, ce qui rend plus complètesCes mystérieuses horreurs,Bêchant comme des laboureurs,Des Écorchés et des Squelettes.

De ce terrain que vous fouillez,Manants résignés et funèbres,De tout l’effort de vos vertèbres,Ou de vos muscles dépouillés,

Dites, quelle moisson étrange,Forçats arrachés au charnier,Tirez-vous, et de quel fermierAvez-vous à remplir la grange ?

Voulez-vous (d’un destin trop durÉpouvantable et clair emblème !)Montrer que dans la fosse mêmeLe sommeil promis n’est pas sûr ;

Qu’envers nous le Néant est traître ;Que tout, même la Mort, nous ment,Et que sempiternellement,Hélas ! il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnuÉcorcher la terre revêcheEt pousser une lourde bêcheSous notre pied sanglant et nu ?

Voici le soir charmant, ami du criminel ;Il vient comme un complice, à pas de loup ; le cielSe ferme lentement comme une grande alcôve,Et l’homme impatient se change en bête fauve.

Ô soir, aimable soir, désiré par celuiDont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’huiNous avons travaillé ! — C’est le soir qui soulageLes esprits que dévore une douleur sauvage,Le savant obstiné dont le front s’alourdit,Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des démons malsains dans l’atmosphèreS’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,Et cognent en volant les volets et l’auvent.À travers les lueurs que tourmente le ventLa Prostitution s’allume dans les rues ;Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;

Partout elle se fraye un occulte chemin,Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;Elle remue au sein de la cité de fangeComme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.On entend çà et là les cuisines siffler,Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,Et forcer doucement les portes et les caissesPour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,Et ferme ton oreille à ce rugissement.C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissentLeur destinée et vont vers le gouffre commun ;L’hôpital se remplit de leurs soupirs. — Plus d’unNe viendra plus chercher la soupe parfumée,Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.

Encore la plupart n’ont-ils jamais connuLa douceur du foyer et n’ont jamais vécu !

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,Pâles, le sourcil peint, l’œil câlin et fatal,Minaudant, et faisant de leurs maigres oreillesTomber un cliquetis de pierre et de métal ;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustresEt d’énormes quinquets projetant leurs lueursSur des fronts ténébreux de poëtes illustresQui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;

Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturneJe vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,De ces vielles putains la funèbre gaîté,Et tous gaillardement trafiquant à ma face,L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !

Et mon cœur s’effraya d’envier maint pauvre hommeCourant avec ferveur à l’abîme béant,Et qui, soûl de son sang, préférerait en sommeLa douleur à la mort et l’enfer au néant !

Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature,Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,Elle a la nonchalance et la désinvoltureD’une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,S’écroule abondamment sur un pied sec que pinceUn soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,Défend pudiquement des lazzi ridiculesLes funèbres appas qu’elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.— Ô charme d’un néant follement attifé !

Aucuns t’appelleront une caricature,Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,L’élégance sans nom de l’humaine armature.Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,Éperonnant encor ta vivante carcasse,Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,Et viens-tu demander au torrent des orgiesDe rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?

Inépuisable puits de sottise et de fautes !De l’antique douleur éternel alambic !À travers le treillis recourbé de tes côtesJe vois, errant encor, l’insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterieNe trouve pas un prix digne de ses efforts ;Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !

Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,Exhale le vertige, et les danseurs prudentsNe contempleront pas sans d’amères nauséesLe sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n’a serré dans ses bras un squelette,Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,Cadavres vernissés, lovelaces chenus,Le branle universel de la danse macabreVous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voirDans un trou du plafond la trompette de l’AngeSinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t’admireEn tes contorsions, risible Humanité,Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,Mêle son ironie à ton insanité ! »

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,Au chant des instruments qui se brise au plafondSuspendant ton allure harmonieuse et lente,Et promenant l’ennui de ton regard profond ;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,Où les torches du soir allument une aurore,Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,

Je me dis : Qu’elle est belle ! et bizarrement fraîche !Le souvenir massif, royale et lourde tour,La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche,Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines ?Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?

Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques,Qui ne recèlent point de secrets précieux ;Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !

Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité ?Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence ?Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.

Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,Notre blanche maison, petite mais tranquille ;Sa Pomone de plâtre et sa vieille VénusDans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,Contempler nos dîners longs et silencieux,Répandant largement ses beaux reflets de ciergeSur la nappe frugale et les rideaux de serge.

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,Tandis que, dévorés de noires songeries,Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiverEt le siècle couler, sans qu’amis ni familleRemplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,Si, par une nuit bleue et froide de décembre,Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre

Grave, et venant du fond de son lit éternelCouver l’enfant grandi de son œil maternel,Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

Ô fins d’automne, hivers, printemps trempés de boue,Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loueD’envelopper ainsi mon cœur et mon cerveauD’un linceul vaporeux et d’un vague tombeau

Dans cette grande plaine où l’autan froid se joue,Où par les longues nuits la girouette s’enroue,Mon âme mieux qu’au temps du tiède renouveauOuvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n’est plus doux au cœur plein de choses funèbres.Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,Ô blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l’aspect permanent de vos pâles ténèbres,— Si ce n’est, par un soir sans lune, deux à deux,D’endormir la douleur sur un lit hasardeux.

La diane chantait dans les cours des casernes,Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisantsTord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,La lampe sur le jour fait une tache rouge ;Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,Imite les combats de la lampe et du jour.Comme un visage en pleurs que les brises essuient,L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer.Les femmes de plaisir, la paupière livide,Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.

C’était l’heure où parmi le froid et la lésineS’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;Comme un sanglot coupé par un sang écumeuxLe chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;Une mer de brouillards baignait les édifices,Et les agonisants dans le fond des hospicesPoussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.

L’aurore grelottante en robe rose et verteS’avançait lentement sur la Seine déserte,Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,Un chant plein de lumière et de fraternité !

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,De peine, de sueur et de soleil cuisantPour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j’éprouve une joie immense quand je tombeDans le gosier d’un homme usé par ses travaux,Et sa chaude poitrine est une douce tombeOù je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanchesEt l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?Les coudes sur la table et retroussant tes manches,Tu me glorifieras et tu seras content ;

J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;À ton fils je rendrai sa force et ses couleursEt serai pour ce frêle athlète de la vieL’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,Pour que de notre amour naisse la poésieQui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

Souvent, à la clarté rouge d’un réverbèreDont le vent bat la flamme et tourmente le verre,Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeuxOù l’humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,Buttant, et se cognant aux murs comme un poëte,Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,Terrasse les méchants, relève les victimes,Et sous le firmament comme un dais suspenduS’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,Éreintés et pliant sous un tas de débris,Vomissement confus de l’énorme Paris,

Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !Et dans l’étourdissante et lumineuse orgieDes clairons, du soleil, des cris et du tambour,Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !

C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivoleLe vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;Par le gosier de l’homme il chante ses exploitsEt règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l’indolenceDe tous ces vieux maudits qui meurent en silence,Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

Le regard singulier d’une femme galanteQui se glisse vers nous comme le rayon blancQue la lune onduleuse envoie au lac tremblant,Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;

Le dernier sac d’écus dans les doigts d’un joueur ;Un baiser libertin de la maigre Adeline ;Les sons d’une musique énervante et câline,Semblable au cri lointain de l’humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,Les baumes pénétrants que ta panse fécondeGarde au cœur altéré du poëte pieux ;

Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,— Et l’orgueil, ce trésor de toute gueuserie,Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.

Sans cesse à mes côtés s’agite le DémonIl nage autour de moi comme un air impalpable ;Je l’avale et le sens qui brûle mon poumonEt l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,La forme de la plus séduisante des femmes,Et, sous de spécieux prétextes de cafard,Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,Haletant et brisé de fatigue, au milieuDes plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusionDes vêtements souillés, des blessures ouvertes,Et l’appareil sanglant de la Destruction !

Au milieu des flacons, des étoffes laméesEt des meubles voluptueux,Des marbres, des tableaux, des robes parfuméesQui traînent à plis somptueux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre,L’air est dangereux et fatal,Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verreExhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,Sur l’oreiller désaltéréUn sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuveAvec l’avidité d’un pré.

Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombreEt qui nous enchaînent les yeux,La tête, avec l’amas de sa crinière sombreEt de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,Repose ; et, vide de pensers,Un regard vague et blanc comme le crépusculeS’échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étaleDans le plus complet abandonLa secrète splendeur et la beauté fataleDont la nature lui fit don ;

Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,Comme un souvenir est resté ;La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitudeEt d’un grand portrait langoureux,Aux yeux provocateurs comme son attitude,Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étrangesPleines de baisers infernaux,Dont se réjouissait l’essaim de mauvais angesNageant dans les plis des rideaux ;

Et cependant, à voir la maigreur éléganteDe l’épaule au contour heurté,La hanche un peu pointue et la taille fringanteAinsi qu’un reptile irrité,

Elle est bien jeune encor ! — Son âme exaspéréeEt ses sens par l’ennui mordusS’étaient-ils entr’ouverts à la meute altéréeDes désirs errants et perdus ?

L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,Malgré tant d’amour, assouvir,Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisanteL’immensité de son désir ?

Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roidesTe soulevant d’un bras fiévreux,Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froidesCollé les suprêmes adieux ?

— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,Loin des magistrats curieux,Dors en paix, dors en paix, étrange créature,Dans ton tombeau mystérieux ;

Ton époux court le monde, et ta forme immortelleVeille près de lui quand il dort ;Autant que toi sans doute il te sera fidèle,Et constant jusques à la mort.

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochéesOnt de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, cœurs épris des longues confidences,Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,Vont épelant l’amour des craintives enfancesEt creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et gravesÀ travers les rochers pleins d’apparitions,Où saint Antoine a vu surgir comme des lavesLes seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,Qui dans le creux muet des vieux antres païensT’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulairesQui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,De la réalité grands esprits contempteurs,Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,Prodigues de baisers et riches de santé,Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenillesSous l’éternel labeur n’a jamais enfanté.

Au poëte sinistre, ennemi des familles,Favori de l’enfer, courtisan mal renté,Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmillesUn lit que le remords n’a jamais fréquenté.

Et la bière et l’alcôve en blasphèmes fécondesNous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.

Quand veux-tu m’enterrer, Débauche aux bras immondes ?Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,Ainsi qu’une fontaine aux rhythmiques sanglots.Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

À travers la cité, comme dans un champ clos,Il s’en va, transformant les pavés en îlots,Désaltérant la soif de chaque créature,Et partout colorant en rouge la nature.

J’ai demandé souvent à des vins captieuxD’endormir pour un jour la terreur qui me mine ;Le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine !

J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux ;Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguillesFait pour donner à boire à ces cruelles filles !

C’est une femme belle et de riche encolure,Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,Dans ses jeux destructeurs a pourtant respectéDe ce corps ferme et droit la rude majesté.Elle marche en déesse et repose en sultane ;Elle a dans le plaisir la foi mahométane,Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,Elle appelle des yeux la race des humains.Elle croit, elle sait, cette vierge infécondeEt pourtant nécessaire à la marche du monde,Que la beauté du corps est un sublime donQui de toute infamie arrache le pardon.Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,Elle regardera la face de la Mort,Ainsi qu’un nouveau-né, — sans haine et sans remord.

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,Comme je me plaignais un jour à la nature,Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,J’aiguisais lentement sur mon cœur le poignard,Je vis en plein midi descendre sur ma têteUn nuage funèbre et gros d’une tempête,Qui portait un troupeau de démons vicieux,Semblables à des nains cruels et curieux.À me considérer froidement ils se mirent,Et, comme des passants sur un fou qu’ils admirent,Je les entendis rire et chuchoter entre eux,En échangeant maint signe et maint clignement d’yeux :

— « Contemplons à loisir cette caricatureEt cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,Le regard indécis et les cheveux au vent.N’est-ce pas grand’pitié de voir ce bon vivant,Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,Parce qu’il sait jouer artistement son rôle,Vouloir intéresser au chant de ses douleurs

Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,Réciter en hurlant ses tirades publiques ? »

J’aurais pu (mon orgueil aussi haut que les montsDomine la nuée et le cri des démons)Détourner simplement ma tête souveraine,Si je n’eusse pas vu parmi leur troupe obscène,Crime qui n’a pas fait chanceler le soleil !La reine de mon cœur au regard nonpareil,Qui riait avec eux de ma sombre détresseEt leur versait parfois quelque sale caresse.

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeuxEt planait librement à l’entour des cordages ;Le navire roulait sous un ciel sans nuages,Comme un ange enivré du soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,Eldorado banal de tous les vieux garçons.Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

— Île des doux secrets et des fêtes du cœur !De l’antique Vénus le superbe fantômeAu-dessus de tes mers plane comme un arome,Et charge les esprits d’amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,Vénérée à jamais par toute nation,Où les soupirs des cœurs en adorationRoulent comme l’encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d’un ramier !— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.J’entrevoyais pourtant un objet singulier !

Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;

Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez prèsPour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâtureDétruisaient avec rage un pendu déjà mûr,Chacun plantant, comme un outil, son bec impurDans tous les coins saignants de cette pourriture ;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondréLes intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,L’avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;Une plus grande bête au milieu s’agitaitComme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,Silencieusement tu souffrais ces insultesEn expiation de tes infâmes cultesEt des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,Comme un vomissement, remonter vers mes dentsLe long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoiresDes corbeaux lancinants et des panthères noiresQui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

— Le ciel était charmant, la mer était unie ;Pour moi tout était noir et sanglant désormais,Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé deboutQu’un gibet symbolique où pendait mon image…— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courageDe contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !

L’Amour est assis sur le crâneDe l’HumanitéEt sur ce trône le profane,Au rire effronté,

Souffle gaîment des bulles rondesQui montent dans l’air,Comme pour rejoindre les mondesAu fond de l’éther.

Le globe lumineux et frêlePrend un grand essor,Crève et crache son âme grêleComme un songe d’or.

J’entends le crâne à chaque bullePrier et gémir :« Ce jeu féroce et ridicule,Quand doit-il finir ?

Car ce que ta bouche cruelleÉparpille en l’air,Monstre assassin, c’est ma cervelle,Mon sang et ma chair ! »

Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmesQui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?Comme un tyran gorgé de viande et de vins,Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

Les sanglots des martyrs et des suppliciésSont une symphonie enivrante sans doute,Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,Les cieux ne s’en sont point encor rassasiés !

— Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !Dans ta simplicité tu priais à genouxCelui qui dans son ciel riait au bruit des clousQue d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

Lorsque tu vis cracher sur ta divinitéLa crapule du corps de garde et des cuisines,Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épinesDans ton crâne où vivait l’immense Humanité ;

Quand de ton corps brisé la pesanteur horribleAllongeait tes deux bras distendus, que ton sangEt ta sueur coulaient de ton front pâlissant,Quand tu fus devant tous posé comme une cible,

Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beauxOù tu vins pour remplir l’éternelle promesse,Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,

Où, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance,Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,Où tu fus maître enfin ? Le remords n’a-t-il pasPénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?

— Certes, je sortirai, quant à moi, satisfaitD’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait !

Race d’Abel, dors, bois et mange ;Dieu te sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fangeRampe et meurs misérablement.

Race d’Abel, ton sacrificeFlatte le nez du Séraphin !

Race de Caïn, ton suppliceAura-t-il jamais une fin ?

Race d’Abel, vois tes semaillesEt ton bétail venir à bien ;

Race de Caïn, tes entraillesHurlent la faim comme un vieux chien.

Race d’Abel, chauffe ton ventreÀ ton foyer patriarcal ;

Race de Caïn, dans ton antreTremble de froid, pauvre chacal !

Race d’Abel, aime et pullule !Ton or fait aussi des petits.

Race de Caïn, cœur qui brûle,Prends garde à ces grands appétits.

Race d’Abel, tu crois et broutesComme les punaises des bois !

Race de Caïn, sur les routesTraîne ta famille aux abois.

Ah ! race d’Abel, ta charogneEngraissera le sol fumant !

Race de Caïn, ta besogneN’est pas faite suffisamment ;

Race d’Abel, voici ta honte :Le fer est vaincu par l’épieu !

Race de Caïn, au ciel monteEt sur la terre jette Dieu !

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,Guérisseur familier des angoisses humaines,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,Enseignes par l’amour le goût du Paradis,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,Engendras l’Espérance, — une folle charmante !

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et hautQui damne tout un peuple autour d’un échafaud,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais en quels coins des terres envieusesLe Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenauxOù dort enseveli le peuple des métaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont la large main cache les précipicesAu somnambule errant au bord des édifices,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux osDe l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des fillesLe culte de la plaie et l’amour des guenilles,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,Confesseur des pendus et des conspirateurs,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colèreDu paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteursDu Ciel, où tu régnas, et dans les profondeursDe l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,Près de toi se repose, à l’heure où sur ton frontComme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,Des divans profonds comme des tombeaux,Et d’étranges fleurs sur des étagères,Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,Qui réfléchiront leurs doubles lumièresDans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,Nous échangerons un éclair unique,Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,Viendra ranimer, fidèle et joyeux,Les miroirs ternis et les flammes mortes.

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;C’est le but de la vie, et c’est le seul espoirQui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;

À travers la tempête, et la neige, et le givre,C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;

C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiquesLe sommeil et le don des rêves extatiques,Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

Combien faut-il de fois secouer mes grelotsEt baiser ton front bas, morne Caricature ?Pour piquer dans le but, de mystique nature,Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?

Nous userons notre âme en de subtils complots,Et nous démolirons mainte lourde armature,Avant de contempler la grande CréatureDont l’infernal désir nous remplit de sanglots !

Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,Et ces sculpteurs damnés et marqués d’un affront,Qui vont te martelant la poitrine et le front,

N’ont qu’un espoir, étrange et sombre Capitole !C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.Plus allait se vidant le fatal sablier,Plus ma torture était âpre et délicieuse ;Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.

J’étais comme l’enfant avide du spectacle,Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…Enfin la vérité froide se révéla :

J’étais mort sans surprise, et la terrible auroreM’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?La toile était levée et j’attendais encore.

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,L’univers est égal à son vaste appétit.Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,Le cœur gros de rancune et de désirs amers,Et nous allons, suivant le rhythme de la lame,Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrentD’espace et de lumière et de cieux embrasés ;

La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partentPour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,De vastes voluptés, changeantes, inconnues,Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

Nous imitons, horreur ! la toupie et la bouleDans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeilsLa Curiosité nous tourmente et nous roule,Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »

Une voix de la hune, ardente et folle, crie :« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil

Chaque îlot signalé par l’homme de vigieEst un Eldorado promis par le Destin ;L’Imagination qui dresse son orgieNe trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,Ce matelot ivrogne, inventeur d’AmériquesDont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;Son œil ensorcelé découvre une CapouePartout où la chandelle illumine un taudis.

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoiresNous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,

Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?

Dites, qu’avez-vous vu ?« Nous avons vu des astresEt des flots ; nous avons vu des sables aussi ;Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,La gloire des cités dans le soleil couchant,Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquièteDe plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,Jamais ne contenaient l’attrait mystérieuxDe ceux que le hasard fait avec les nuages.Et toujours le désir nous rendait soucieux !

— La jouissance ajoute au désir de la force.Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,Cependant que grossit et durcit ton écorce,Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivaceQue le cyprès ? — Pourtant nous avons, avec soin,Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;Des trônes constellés de joyaux lumineux ;Des palais ouvragés dont la féerique pompeSerait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

Et puis, et puis encore ?

Et puis, et puis encore ?« Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;

L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;Le poison du pouvoir énervant le despote,Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,Comme en un lit de plume un délicat se vautre,Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,Et, folle maintenant comme elle était jadis,Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,Et se réfugiant dans l’opium immense !— Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapitPour tromper l’ennemi vigilant et funeste,Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autresQui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,Nous pourrons espérer et crier : En avant !De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des TénèbresAvec le cœur joyeux d’un jeune passager.Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendangeLes fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;Venez vous enivrer de la douceur étrangeDe cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Ces bouquets effrayants de Charles BaudelaireS’en iraient, déchirés au vent de la colère !…Non, messieurs ! — le Réel est ici le sujet.En brisant le miroir détruirait-on l’objet ?Sa peinture, après tout, n’est pas l’apologie.Le danger radical, c’est une sale orgieMasquée en beau gala ; c’est l’onduleux serpentQui caresse et qui bave, et s’élève, en rampant ;Le danger radical, c’est la page hypocrite,Pensée avec le fiel, avec le musc écrite ;C’est l’ongle venimeux qui sortira d’un gant ;C’est l’ulcère, que couvre un satin élégant ;C’est, au théâtre impur, une mielleuse enseigne.Voilà ce dont tout cœur et se révolte et saigne,S’il est encor trempé du sacre baptismal.Mais le livre, qui grave à son front : Fleurs du mal,

Ne dit-il pas d’abord tout ce qu’il porte au ventre ?Aux couvents, aux salons son nom défend qu’il entre ;Et, — sombre exception, — comme certain traitéDes docteurs de l’Église ou de la Faculté,Il proclame très haut, par sa seule cocarde,Que le monde avec lui doit se tenir en garde,Et qu’enfin, sa légende horrible, il ne la ditQu’au philosophe artiste, au penseur érudit.

Les livres ont leur cercle assigné. — L’ÉvangileEst pour tous les humains ; pour bon nombre, Virgile ;Juvénal, pour plusieurs ; d’autres, pour quelques-uns.Tous remèdes à tous ne sont pas opportuns.Et faut-il, pour cela, supprimer les dictâmesQui ne s’adresseraient qu’à vingt corps ou vingt âmes ?Et puis, Les Fleurs du mal, quel mal en craindrait-on ?Leur langage est le vers… qui donne peu le ton :C’est un préservatif… un mur inaccessible,Et la contagion, en vers, n’est pas possible.À moins qu’on ne les chante, — et ce n’est point le cas,Ou que des imprudents et des trop délicatsNe dénoncent la chose aux sots qu’ils électrisent,Et, voulant la punir, ne la popularisent.D’ailleurs, l’art est un voile, et c’est un fait connuQue toute poésie est chaste dans son nu.

Bien plus, il est des temps, à traîner sur la claie,Dont aucun baume, hélas ! ne peut sécher la plaie ;Il faut donc la sonder à toute profondeur,Et, pour seul antidote, étaler sa hideur.— Vous connaissez ce père, à bout de remontrance !Auprès d’un jeune fils, froid et sourd à ses transes,

Qu’appelait la débauche en son gouffre béant.Las de voir ses conseils, son exemple à néant,Le père, à l’hôpital des impudiques femmes,Un jour, mena son fils, et sur les lits infâmesLui montrant la torture et l’horreur de la chair :« Crois-tu que leurs plaisirs soient payés assez cher ? »Et de là, sous le toit des hommes, leurs complices,Épouvanta ses yeux par les mêmes supplices,Et, — ce que n’avaient fait prières ni sermons, —Le spectacle du mal, qu’en tremblant nous nommons,Rappela vers le bien le jeune homme en délire.

Cette cure terrible est le droit de la lyre.Le droit pour chaque vice… et le poëte aussi,Tuteur honni d’un siècle à mal faire endurci,Doit pétrir hardiment, comme un remède étrange,— Cynique par vertu, — le sang avec la fange,Sûr d’effrayer du moins ceux qu’il ne touche plus.— Tel est cet empirisme auquel tu te complus,Baudelaire, héroïque et sauvage système,Qu’un monde inattentif peut frapper d’anathème,Car il le faut creuser en toute liberté,Pour en bien concevoir l’âpre nécessité.Tu mis un grand talent au bout d’un grand courage,Et traversas ainsi le formidable orage.On le reconnaîtra, poëte ; on ne peut pasCondamner le chemin pour quelques mauvais pas…L’âme est un noir mystère, et peut-être la tienneCache-t-elle en ses plis toute la loi chrétienne.Seulement, tu devras, crois-moi, la dégager,Et, dans le champ du mal rapide passager,Loin de ce sombre enfer t’en aller, sur ton aile,

Ouvrant les régions de splendeur éternelle,Pour aborder enfin, cœur absous et guéri,Au Paradis profond de Dante Alighieri !

Comments

Loading comments…