Nouvelles Fleurs du mal
Lecteur paisible et bucolique,Sobre et naïf homme de bien,Jette ce livre saturnien,Orgiaque et mélancolique.
Si tu n’as fait ta rhétoriqueChez Satan, le rusé doyen,Jette ! tu n’y comprendrais rien,Ou tu me croirais hystérique.
Mais si, sans se laisser charmer,Ton œil sait plonger dans les gouffres,Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;
Âme curieuse qui souffresEt vas cherchant ton paradis,Plains-moi !… sinon, je te maudis !
La pendule, sonnant minuit,Ironiquement nous engageÀ nous rappeler quel usageNous fîmes du jour qui s’enfuit :— Aujourd’hui, date fatidique,Vendredi, treize, nous avons,Malgré tout ce que nous savons,Mené le train d’un hérétique ;
Nous avons blasphémé Jésus,Des Dieux le plus incontestable !Comme un parasite à la tableDe quelque monstrueux Crésus,Nous avons, pour plaire à la brute,Digne vassale des Démons,Insulté ce que nous aimons,Et flatté ce qui nous rebute ;
Contristé, servile bourreau,Le faible qu’à tort on méprise ;Salué l’énorme Bêtise,La Bêtise au front de taureau ;Baisé la stupide MatièreAvec grande dévotion,Et de la putréfactionBéni la blafarde lumière ;
Enfin, nous avons, pour noyerLe vertige dans le délire,Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,Dont la gloire est de déployerL’ivresse des choses funèbres,Bu sans soif et mangé sans faim !…— Vite soufflons la lampe, afinDe nous cacher dans les ténèbres !
Que m’importe que tu sois sage ?Sois belle ! et sois triste ! Les pleursAjoutent un charme au visage,Comme le fleuve au paysage ;L’orage rajeunit les fleurs.
Je t’aime surtout quand la joieS’enfuit de ton front terrassé ;Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;Quand sur ton présent se déploieLe nuage affreux du passé.
Je t’aime quand ton grand œil verseUne eau chaude comme le sang ;Quand, malgré ma main qui te berce,Ton angoisse, trop lourde, perceComme un râle d’agonisant.
J’aspire, volupté divine !Hymne profond, délicieux !Tous les sanglots de ta poitrine,Et crois que ton cœur s’illumineDes perles que versent tes yeux !
Je sais que ton cœur, qui regorgeDe vieux amours déracinés,Flamboie encor comme une forge,Et que tu couves sous ta gorgeUn peu de l’orgueil des damnés ;
Mais tant, ma chère, que tes rèvesN’auront pas reflété l’Enfer,Et qu’en un cauchemar sans trèves,Songeant de poisons et de glaives,Éprise de poudre et de fer,
N’ouvrant à chacun qu’avec crainte,Déchiffrant le malheur partout,Te convulsant quand l’heure tinte,Tu n’auras pas senti l’étreinteDe l’irrésistible Dégoût,
Tu ne pourras, esclave reineQui ne m’aimes qu’avec effroi,Dans l’horreur de la nuit malsaineMe dire, l’âme de cris pleine :« Je suis ton égale, ô mon Roi ! »
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hancheEst large à faire envie à la plus belle blanche ;A l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton dieu t’a fait naître,Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs ;Et, dès que le matin fait chanter les platanes,D’acheter au bazar ananas et bananes.Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nusEt fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?Toi, vêtue à moitié de mousselines frèles,Frissonnante là-bas sous la neige et les grèles,Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,Il te fallait glaner ton souper dans nos fangesEt vendre le parfum de tes charmes étranges,L’œil pensif, et suivant, dans les sales brouillards,Des cocotiers aimés les fantômes épars !
Tout homme digne de ce nomA dans le cœur un Serpent jaune,Installé comme sur un trône,Qui, s’il dit : « Je veux ! » répond « : Non ! »
Plonge tes yeux dans les yeux fixesDes Satyresses ou des Nixes,La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »
Fais des enfants, plante des arbres,Polis des vers, sculpte des marbres,La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »
Quoi qu’il ébauche ou qu’il espère,L’homme ne vit pas un momentSans subir l’avertissementDe l’insupportable Vipère.
À la très-chère, à la très-belleQui remplit mon cœur de clarté,À l’ange, à l’idole immortelle,Salut en immortalité !
Elle se répand dans ma vieComme un air imprégné de sel,Et dans mon âme inassouvieVerse le goût de l’éternel.
Sachet toujours frais qui parfumeL’atmosphère d’un cher réduit,Encensoir oublié qui fumeEn secret à travers la nuit,
Comment, amour incorruptible,T’exprimer avec vérité ?Grain de musc qui gis, invisible,Au fond de mon éternité !
A la très-bonne, à la très-belleQui fait ma joie et ma santé,A l’ange, à l’idole immortelle,Salut en l’immortalité !
Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,Babel sombre, où roman, science, fabliau,Tout, la cendre latine et la poussière grecque,Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.Deux Voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme),Te faire un appétit d’une égale grosseur. »Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,Au delà du possible, au delà du connu ! »Et celle-là chantait comme le vent des grèves.Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.Je te répondis : « Oui ! » douce Voix ! C’est d’alorsQue date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaieEt ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,Je vois distinctement des mondes singuliers,Et de ma clairvoyance extatique victime,Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,J’aime si tendrement le désert et la mer ;Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous ;Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes,Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »
Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle !(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !
Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase,A la gloire de Dieu rallume ton extase ;C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »
Et l’Ange, châtiant autant, ma foi ! qu’il aime,De ses poings de géant torture l’anathème ;Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante.Reste longtemps, sans les rouvrir,Dans cette pose nonchalanteOù t’a surprise le Plaisir.Dans la cour le jet d’eau qui jaseEt ne se tait ni nuit ni jour,Entretient doucement l’extaseOù ce soir m’a plongé l’amour.
La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges fleurs.
Ainsi ton âme, qu’incendieLe vif éclair des voluptésS’élance, rapide et hardie,Vers les vastes cieux enchantés ;Puis, elle s’épanche, mourante,En un flot de triste langueur,Qui, par une invisible pente,Descend jusqu’au fond de mon cœur.
La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges fleurs.
O toi que la nuit rend si belle,Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,D’écouter la plainte éternelleQui sanglote dans les bassins !Lune, eau sonore, nuit bénie,Arbres qui frissonnez autour,Votre pure mélancolieEst le miroir de mon amour.
La gerbe épanouieEn mille fleurs,Où Phœbé réjouieMet ses couleurs,Tombe comme une pluieDe larges fleurs.
Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuitJe ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !
Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiquesOù, derrière l’amas des ombres léthargiques,Scintillent vaguement des trésors ignorés.
Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes,Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de FoiQui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
L’homme a, pour payer sa rançon,Deux champs au tuf profond et riche,Qu’il faut qu’il remue et défricheAvec le fer de la raison ;
Pour obtenir la moindre rose,Pour extorquer quelques épis,Des pleurs salés de son front grisSans cesse il faut qu’il les arrose.
L’un est l’Art, et l’autre l’Amour.— Pour rendre le Juge propice,Lorsque de la stricte justiceParaîtra le terrible jour,
Il faudra lui montrer des grangesPleines de moissons, et des fleursDont les formes et les couleursGagnent le suffrage des Anges.
C’est ici la case sacréeOù cette fille très-parée,Tranquille et toujours préparée,
D’une main éventant ses seins,Et son coude dans les coussins,Écoute pleurer les bassins ;
C’est la chambre de Dorothée.— La brise et l’eau chantent au loinLeur chanson de sanglots heurtéePour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin,Sa peau délicate est frottéeD’huile odorante et de benjoin.— Des fleurs se pâment dans un coin.
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :Une atmosphère obscure enveloppe la ville,Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,Va cueillir des remords dans la fête servile,Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.— Hélas ! tout est abîme, — action, désir, rêve,Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relèveMaintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,Le silence, l’espace affreux et captivant…Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savantDessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,Jalouse du néant l’insensibilité.— Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !
Les amants des prostituéesSont heureux, dispos et repus ;Quant à moi, mes bras sont rompusPour avoir étreint des nuées.
C’est grâce aux astres nonpareils,Qui tout au fond du ciel flamboient,Que mes yeux consumés ne voientQue des souvenirs de soleils.
En vain j’ai voulu de l’espaceTrouver la fin et le milieu ;Sous je ne sais quel œil de feuJe sens mon aile qui se casse ;
Et brûlé par l’amour du beau,Je n’aurai pas l’honneur sublimeDe donner mon nom à l’abîmeQui me servira de tombeau.
En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,Partout l’homme subit la terreur du mystère,Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.
En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,Plafond illuminé par un opéra bouffeOù chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
Terreur du libertin, espoir du fol ermite :Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmiteOù bout l’imperceptible et vaste Humanité.
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