La Dame en pierre

Le Parnasse contemporain — 1869

Sur ce couvercle de tombeauElle dort. L’obscur artisteQui l’a sculptée a vu le beauSans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureuxSous le voile des paupières,Elle a des rêves amoureuxDans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,La chair apparaît rebelle,N’oubliant pas complétementQu’elle était belle.

Ramenés sur le sein glacéCes bras, en d’étroites manches,Rêvent l’amant qu’ont enlacéLeurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefoisAttendant une caresse,Dort blotti contre les pieds froidsDe sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je voisLes splendeurs seigneuriales,Les écussons & les pavoisDes grandes salles,

Les hauts plafonds de bois, bordésD’emblématiques sculptures,Les chasses, les tournois brodésSur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souciDes gens dont la chambre est pleine,À quoi peut donc rêver ainsiLa châtelaine ?

Ses yeux où brillent par momentLes fiertés intérieures,Lisent mélancoliquementUn livre d’heures.

Quand une femme rêve, ainsiFière de sa beauté rare,C’est quelque drame sans merciQui se prépare.

Peut-être à temps, bien qu’en sa fleur,Celle-ci fut mise en terre.Sa mort est le moindre malheurQu’elle ait pu faire.

Son amant n’a pas vu se ternir,Au souffle de l’infidèle,La pureté du souvenirQu’il avait d’elle.

La mort n’a pas atteint le beau.La chair perverse est tuée ;Mais la forme est, sur un tombeau,Perpétuée.

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