IRETRAITE DE MONSIEUR LE DUC DE LONGUEVILLEEN SON GOUVERNEMENT DE NORMANDIE.
(1649.)
Monsieur de Longueville, entrant dans le Vieux-palais, rencontra d’abord M. de Saint-Luc, qu’on avoit envoyé de Saint-Germain au marquis d’Hectot, pour tâcher de le remettre dans les intérêts de la cour. Il lui dit, avec un visage plein de joie : Saint-Luc, il n’y a pas longtemps que je vous haïssois bien. — Et moi, monsieur, repartit Saint-Luc, je ne vous hais pas moins présentement, que vous ne me haïssiez en ce temps-là. Si l’on ne m’avoit trompé, vous ne seriez pas ici ; et si l’on ne vous eût trompé le premier, on ne m’y eût pas souffert.
Ce petit discours fini, M. de Longueville voulut aller au parlement, qui s’assembloit pour délibérer si on le devoit recevoir. Quelques-uns de ses amis s’y opposèrent, alléguant qu’en se commettant, il alloit commettre toute la fortune du parti. On fit monter des gens sur une tour fort élevée, pour observer la contenance du peuple ; et comme on lui eut rapporté qu’on entendoit de toutes parts des cris de joie, il sortit aussitôt, accompagné de ceux qui l’avoient suivi, et se rendit au Palais, après avoir reçu partout mille acclamations.
Il surprit Messieurs du parlement, qui n’attendoient pas une aventure si inopinée ; et après avoir pris sa place, il parla de cette sorte : Vous ayant toujours beaucoup honorés et chéris, je suis venu, avec tout le péril où un homme de ma qualité se peut exposer, vous offrir mon bien et ma vie, pour votre conservation. Je sais que la plupart des gouverneurs n’en usent pas ainsi, et que tirant de vous tout le service qu’ils en peuvent tirer, dans un temps paisible, ils vous abandonnent, aussitôt qu’ils vous voient dans le danger. Pour moi, qui vous ai mille obligations, je prétends ici les reconnoître ; et en qualité de gouverneur, et comme une personne sensiblement obligée, je viens vous rendre tout le service que je pourrai, dans une conjoncture si périlleuse.
Le premier président ne répondant rien à cette harangue, et témoignant assez par le chagrin de son visage, combien la présence du duc l’affligeoit, tous les Messieurs lui donnèrent des témoignages de joie, qui furent animés par la bouche d’un conseiller de la grande chambre, appelé du Mesnilcôté, qui lui fit ce beau discours : La même différence qui se rencontre entre le loup et le berger, prince débonnaire, la même se trouve entre le comte d’Harcourt et Votre Altesse, en cette occasion. Le comte d’Harcourt est venu, soit comme loup, soit comme lion, mais toujours en bête ravissante, pour nous dévorer : nous n’avons pas voulu lui ouvrir nos portes, de peur de recevoir l’ennemi dans nos entrailles ; pour toute grâce, nous lui avons laissé faire le tour de nos murs, ce qu’il a fait, en jetant sur nous des yeux tout étincelants de colère, tanquam leo rugiens. Pour vous, grand prince, vous êtes venu en véritable berger, pour mettre à couvert toute votre bergerie ; bonus pastor ponit animam pro ovibus suis. Il est trop vrai que vous en userez de même ; atque ideo, monseigneur, nous vous commettons la garde de cette ville et le salut de toute la province ; c’est à vous à veiller à notre conservation, et à nous d’aider vos soins de toutes les assistances qui sont en notre pouvoir.
La harangue finie, M. de Longueville se leva, et, après avoir salué chaque particulier, avec son affabilité ordinaire, il sortit du palais, accompagné de ses amis et suivi du peuple, qui le conduisoit avec de nouvelles acclamations.
Messieurs du parlement, faisant réflexion sur la joie qu’avoient eue les bourgeois de recevoir leur gouverneur, commencèrent de craindre une servitude entière ; et, pour empêcher ce malheur-là, ils firent dessein d’assurer leurs conditions avec lui ; mais, soit que M. de Longueville eût pénétré leur intention, soit pour établir une entière confiance, il les voulut prévenir, et les assurer qu’ils auroient toujours la disposition de toutes choses. Il leur dit que les affaires dont il s’agissoit, étoient proprement celles des parlements, et non pas les siennes ; qu’il ne vouloit ni ne devoit avoir autre emploi que celui de conduire une armée, pour le bien de l’État, et pour leur service particulier ; que toutes les levées se feroient par leurs ordres ; qu’ils établiroient eux-mêmes des commissaires de leur compagnie, pour la recette, et pour la distribution des deniers ; et enfin, que comme ils avoient le principal intérêt au succès des affaires, il étoit raisonnable qu’ils eussent une entière participation de tous les conseils.
Ces Messieurs lui rendirent grâce de l’honneur qu’il leur faisoit ; l’assurèrent qu’ils donneroient autant d’Arrêts qu’il voudroit, sans rien examiner ; qu’étant tuteurs des rois, ils disposeroient à son gré du bien du pupille ; qu’ils hasarderoient toutes choses pour son service, à condition qu’il feroit supprimer le Semestre, et remettroit la compagnie dans son ancien état. Le premier président et l’avocat général se croyant inutiles au service du roi, allèrent à Saint-Germain rendre compte de leur impuissance.
Cependant M. de Longueville, qui se voyoit assuré du peuple et du parlement, ne songea plus qu’à faire des troupes ; mais, comme il n’avoit pas encore de fonds, il voulut toujours distribuer les charges, pour entretenir tout le monde ; et on commença à travailler à l’état d’une armée, qui n’étoit alors qu’en imagination. Les plus considérables étant assemblés, « il leur rendit grâces de la chaleur qu’ils témoignoient à son service ; que, pour lui, il reconnoîtroit toute sa vie l’affection de ceux qui s’attachoient à sa fortune ; et qu’en attendant qu’il les put obliger, par des grâces essentielles, il étoit prêt de leur commettre les plus importants emplois. »
À ces douces paroles, tant d’illustres personnes firent de profondes révérences. Un moment après, ce ne furent que compliments, qui allèrent insensiblement aux assurances de fidélité, et aux protestations de répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Il se fit ensuite plusieurs beaux discours, sur l’état présent des affaires ; et quelques-uns, possédés du zèle qu’ils avoient pour le parti, ouvrirent un avis considérable. Pourquoi, dirent-ils, ne pas battre le fer tandis qu’il est chaud ? Vous avez, monseigneur, quantité de jeunes gens dans la ville ; vous pouvez faire un gros de gentilshommes, un gros de leurs valets de chambre, auxquels vous joindrez la Cinquantaine et les Archers, deux gros bataillons des meilleurs bourgeois, et avec ces troupes aller surprendre le roi, dans Saint-Germain. — Oui, répondit M. de Longueville, il sera bon ; mais, comme c’est notre principale entreprise, il faut penser à la bien conduire : nous en parlerons au premier conseil. Cependant, pour éviter la confusion, qui ruine d’ordinaire tous les partis, il faut distribuer les charges, afin que chacun soit assuré de son emploi.
Varicarville, si considéré des esprits forts, ne voulut prendre aucun emploi, ayant appris de son Rabbi que, pour bien entendre le Vieux Testament, il y faut avoir une application entière ; et même se réduire à ne manger que des herbes, pour se dégager de toute vapeur grossière. Néanmoins, l’aversion qu’il avoit pour les favoris ne lui permettant pas d’être inutile, dans ces occasions, il voulut prendre soin de la police, et régler toutes choses, selon les Mémoires du prince d’Orange ; mais, comme il arrive toujours cent malheurs, il avoit oublié à Paris un manuscrit du comte Maurice, dont il eût tiré de grandes lumières, pour l’artillerie et pour les vivres : ce qui fut cause, vraisemblablement, qu’il n’y eut ni munitions ni pain, dans cette armée-là.
Saint-Ibal demandoit l’honneur de faire entrer les ennemis en France ; et on lui répondit que MM. les généraux de Paris se le réservoient. Il demanda un plein pouvoir de traiter avec les Polonois, les Tartares, les Moscovites, et l’entière disposition des affaires chimériques : ce qui lui fut accordé.
Le comte de Fiesque, fertile en visions militaires, outre la charge de lieutenant-général qu’il avoit eue dès Paris, obtint une commission particulière pour les enlèvements de quartier, et autres exploits brusques et soudains, dont la résolution se peut prendre en chantant un air de la Barre, et dansant un pas de ballet.
Le marquis de Beuvron fut fait lieutenant-général, à condition qu’il demeureroit au Vieux-palais : la place et le gouvernement étant tous deux de si grande importance, qu’on ne pouvoit les conserver avec trop de soin.
Le marquis de Matignon, toujours illustre par sa suffisance, et présentement fameux par le mémorable siége de Valogne, commandoit les troupes du Cotentin : disant qu’il vouloit avoir sa petite armée, et être aussi indépendant de M. de Longueville, que le Wallenstein l’étoit de l’empereur.
Le marquis d’Hectot demanda le commandement de la cavalerie : ce qui lui fut accordé, parce qu’il étoit mieux monté que les autres ; qu’il étoit environ de l’âge de M. de Nemours, lorsqu’il la commandoit en Flandre, et qu’il avoit une casaque, en broderie, toute pareille à la sienne.
On choisit Haussonville pour gouverneur de Rouen, comme un homme entendant civilement bien la guerre, et aussi propre à haranguer militairement les peuples, que le Plessis-Besançon. Le gouverneur fut fait maréchal de camp, pour ne pas obéir aux autres ; et le maréchal de camp gouverneur, pour ne pas quitter la ville : car c’étoit une de ses maximes, qu’il ne devoit sortir pour quoi que ce fût ; et il alléguoit plusieurs villes considérables, qui s’étaient perdues par l’absence des gouverneurs.
Hannery et Caumesnil demandèrent qu’on les fît maréchaux de camp : Hannery, fondé sur ce qu’il avoit pensé être enseigne des gendarmes du roi ; Caumesnil, sur ce qu’il s’en étoit peu fallu qu’il n’eût été mestre de camp du régiment de Monsieur.
Boucaule ne pouvoit pas dire qu’il eût jamais vu d’armée ; mais il alléguoit qu’il avoit été chasseur toute sa vie, et que la chasse étant une image de la guerre, selon Machiavel, quarante ans de chasse valoient bien, pour le moins, vingt campagnes. Il voulut être maréchal de camp, et le fut.
Flavacourt disoit que, pour être bon capitaine, il falloit avoir vu des déroutes, aussi bien qu’avoir gagné des combats, suivant que Barrière avoit lu, dans le livre de M. de Rohan. Cela étant, il prétendoit que personne ne lui pouvoit disputer l’avantage de sa propre expérience, tout le monde se souvenant assez du désordre où il se trouva, quand d’Estauge fut fait prisonnier.
On voulut donner le commandement de l’artillerie à Saint-Évremond ; et, à dire vrai, dans l’inclination qu’il avoit pour Saint-Germain, il eût bien souhaité de servir la cour, en prenant une charge considérable où il n’entendoit rien. Mais, comme il avoit promis au comte d’Harcourt de ne point prendre d’emploi, il tint sa promesse, tant par honneur, que pour ne ressembler pas aux Normands, qui avoient presque tous manqué de parole. Ces considérations lui firent généreusement refuser l’argent qu’on lui offroit, et qu’on ne lui eût pas donné.
Campion ne s’attacha pas aux grands emplois : il demanda seulement d’être maréchal de bataille, pour apprendre le métier ; avouant ingénument qu’il ne le savoit pas, mais se faisant fort de savoir le pays, jusqu’aux petits ruisseaux et aux moindres passages ; laquelle science il avoit apprise à la chasse, avec M. de Vendôme.
Sévigny se contenta du même emploi ; mais il fut la dupe de sa modération, quand il vit que, pour être maréchal de camp, il ne falloit pas être habile homme : il s’érigea de plus en goguenard, et eut l’honneur de faire rire Son Altesse.
Rucqueville, cet ancien serviteur, ne voulut rien faire ; et sa longue expérience à la guerre demeura inutile, sous prétexte de ses vapeurs. M. de Longueville, pour adoucir le chagrin qu’il avoit de n’être pas gouverneur de Caen, augmenta ses pensions : mais ce fut en vain, Rucqueville disant hautement qu’il prendroit assez l’argent de son maître, mais que pour s’empêcher d’en dire du mal, il ne le feroit jamais.
Franquetot-Barberousse demeura longtemps sans prendre parti, Boncœur entretenant son incertitude par l’amitié du maréchal de Grammont. Durant ses longues délibérations, il ne laissoit pas de s’ériger insensiblement en rendeur de bons offices, se flattant avec joie de la vanité d’un faux crédit. Depuis, étant informé par les lettres de ses amis, qu’on travailloit sérieusement à la paix, il fit dessein de quitter le personnage neutre : il lut les mémoires de César, pour fortifier son esprit, qui n’étoit pas encore bien résolu. Quand il vint au passage du Rubicon, il s’arrêta tout court, comme avoit fait ce grand capitaine ; et, après avoir un peu rêvé, il s’écria comme lui : Le Rubicon est passé : à tout perdre, il n’y a qu’un coup périlleux. Il sort là-dessus, avec une émotion extrême, sans regarder Boncœur, sans regarder le petit Henry : sachant bien que la vue des femmes et des enfants peut amollir les plus fiers courages. Sans rien dire à pas un de ses amis, il va trouver le duc de Longueville et lui tenir ce discours : J’ai toujours été votre serviteur, mais non pas avec un attachement si particulier, que cela m’obligeât de vous servir, en cette rencontre. Aujourd’hui, je veux entrer dans vos intérêts, et viens assurer Votre Altesse que je me donne entièrement à elle.
La joie de ce duc fut grande, et de celles qui, ne pouvant être renfermées dans le cœur, font d’ordinaire quelque impression sur le visage ; mais elle fut modérée, lorsque Barberousse se fut expliqué de cette sorte : La déclaration que je fais n’est pas si générale que je n’y mette encore une condition. Je prétends demeurer ici, quand vous irez à la guerre : ce qu’on ne doit point attribuer à faute de courage, mais à une malheureuse rétention d’urine qui m’empêche de monter à cheval. Ce n’est pas que je veuille être inutile dans le parti : je négocierai avec madame de Matignon, pour laquelle j’ai toujours conservé quelque espèce de galanterie ; et, de plus, comme vous n’avez ici personne qui sache faire de relations, je prendrai le soin de publier vos exploits. Ces dernières paroles remirent entièrement l’esprit du prince ; car, à dire vrai, la nécessité du gazetier étoit grande, et il fut bien aise d’en trouver un, si entendu dans la narration.
Fontrailles arriva tout à propos pour voir la grande occasion de la Bouille. Durant son séjour en Normandie, le duc de Longueville lui communiqua toutes choses, aussi bien qu’à Varicarville et au comte de Fiesque ; mais Fontrailles ne pouvoit goûter cette confiance, ayant peur de s’engager trop avant dans les intérêts du prince, et de devenir le confident d’une seconde entreprise sur Pontoise. Une si juste appréhension l’obligea de quitter et d’emmener avec lui le comte de Fiesque, auquel il représenta qu’au point qu’ils gouvernoient leur général, on leur imputeroit tous les désordres qui arriveroient, s’ils portoient les choses à l’extrémité.
Le duc de Retz dont on avoit attendu de si grands secours, vint accompagné seulement du page qui portoit ses armes et de ses deux fidèles écuyers. Quelques-uns trouvèrent à dire de le voir arriver sans troupes ; mais ils furent bientôt satisfaits, quand il leur montra une longue liste des barons qui demandoient de l’emploi. Il ne tint qu’à deux cent mille écus qu’il ne mît les Bretons en campagne ; et, manque de ce peu d’argent, le crédit d’un si grand seigneur ne servit de rien. Il est vrai qu’il promit de payer de sa personne, et de servir de Duc et Pair, dans l’armée de Rouen, avec la même assiduité qu’il avoit fait, dans celle de Flandre. Il assura de plus que Montplaisir viendroit bientôt, et donna même quelque espérance du Tapinois. Au reste, Belle-Isle étoit en fort bon état ; il y avoit garnison dans Machecoul, et l’on faisoit bonne garde à Montmirel. Sa façon de vivre avec les officiers fut tout à fait obligeante, et quiconque étoit assez heureux pour avoir un bufle ou une hongreline de velours noir, pouvoit s’assurer de son amitié.
Vous voyez les différents emplois des plus considérables personnes du parti. Si quelqu’un s’étonne que je ne dise rien de leurs actions, c’est que je suis exactement véritable ; et comme je n’ai vu autre chose, je n’ai rien dit davantage. Cependant, je me tiens heureux d’avoir acquis la haine de ces mouvements-là, plus par observation que par ma propre expérience. C’est un métier pour les sots, et pour les malheureux, dont les honnêtes gens, et ceux qui se trouvent bien, ne se doivent point mêler.
Les dupes viennent là tous les jours en foule : les proscrits, les misérables s’y rendent des deux bouts du monde ; jamais tant d’entretiens de générosité, sans honneur ; jamais tant de beaux discours, et si peu de bon sens ; jamais tant de desseins sans actions, tant d’entreprises sans effets : toutes imaginations, toutes chimères ; rien de véritable, rien d’essentiel, que la nécessité et la misère. De là vient que les particuliers se plaignent des grands qui les trompent, et les grands des particuliers qui les abandonnent. Les sots se désabusent par l’expérience, et se retirent ; les malheureux, qui ne voient aucun changement dans leur condition, vont chercher ailleurs quelque autre méchante affaire : aussi mécontents du chef de parti, que des favoris.
IILETTRE AU MARQUIS DE CRÉQUI SUR LA PAIX DES PYRÉNÉES.
(1659.)
Je voudrois bien pouvoir satisfaire votre curiosité, tant sur les véritables motifs de la paix, que sur tout ce qui s’est passé à la Conférence ; mais, à vous dire la vérité, vous deviez vous adresser
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