À la duchesse Mazarin, sur la caducité

Œuvres mêlées de Saint-Évremond — Poésie

XIIIÀ LA DUCHESSE MAZARIN, SUR LA CADUCITÉ.

(1692.)

Flatté d’une douce espérance,Que me donnoit la belle Hortense,Je lui cachois mes cheveux gris,

De peur d’attirer ses mépris.Mais détrompé de sa parole,Qui n’a plus rien qui me console,Je lui montre des cheveux blancs,Triste ouvrage de mes vieux ans ;Je lui montre tout l’équipageDe la caducité de l’âge :Lunettes, calotte, en effet,Qui pourroit servir de bonnet ;Tous les secours que la natureCherche, dans mon infirmité,Pour éloigner la sépulture,Sont montrés devant sa beauté ;Et j’ose nommer défaillanceFuneste, mortelle langueur,Ce qu’autrefois en sa présenceJe nommois simplement vapeur.Ô belle, ô charmante duchesse !Je vous remets votre promesse ;Puisqu’il plaît au grand Pescator,Ce maître de la destinée,Tuer tous les vieillards à la fin de l’année,Je vais céder mes droits sur votre cher trésor ;Ne me demandez point à qui je les résigne :C’est celui que vos yeux en doivent juger digne,Celui que vous voyez si soumis à vos lois…Je hais le faux honneur des amours éternelles ;Peut-on aimer longtemps, sans être dégoûtéDu mérite ennuyeux de la fidélité ?On voit comme une fleur, sur les amours nouvelles,Semblable à la fraîcheur de ces fruits délicats,

Qu’on aime à regarder et qu’on ne touche pas.Mais, après les douceurs qu’on goûte à leur naissance,Quand les yeux ont usé leurs innocents plaisirs,Que le cœur a senti la tendre violenceDe l’amoureux tourment que donnent les désirs :Enfin, la volupté, la pleine jouissance…Un autre pourra l’exprimer,Je ne mérite pas même de la nommer.Faveur, qu’on m’a fait trop attendre,Vous viendriez hors de saison :Adieu, je cesse de prétendreUn si rare et glorieux don.Mais, pour ne fermer pas tout accès à la joie,Souffrez, Hortense, au moins, souffrez que je vous voie ;Et quand la foiblesse des yeuxMe rendra difficile un bien si précieux,Quand les divins appas dont vous êtes pourvueÉchapperont, hélas ! à ma débile vue,Ne vous offensez pas qu’afin de les mieux voir,J’appelle à mon secours lunettes et miroir.Je n’en demande point pour lire :Entretenir les morts est un triste entretien ;J’en veux aussi peu pour écrire :L’écriture m’a fait plus de mal que de bien.Je n’en veux faire aucun usage,Que pour voir le plus beau visage,Pour admirer les plus beaux traitsQue nature forma jamais.

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