Amour breton

… C’est ici la chanson d’amourQu’on chante au coin des cheminées,L’hiver, sur le déclin du jour,Dans les maisons abandonnées…

Hyménée, ô joie, hymen, hyménée !La nuit de mon cœur s’est illuminée.

Et ce fut d’abord, d’abord en mon cœur,Des hymnes confus qui chantaient en chœur.

Ils chantaient la vie et l’amour de vivre,Le miel des baisers, si doux qu’il enivre.

Et je tressaillais, sans savoir pourquoi.Comme si la vie allait naître en moi.

Alors un grand vent déchira les nues.Vous chantiez toujours, ô voix inconnues

Et j’avais le cœur plus troublé qu’avant,Lorsque l’aube d’or parut au levant.

Et l’aube éclaira de sa flamme douceUne enfant couchée en un lit de mousse.

L’enfant se dressa sur l’horizon clairEt tendit vers moi la fleur de sa chair.

Elle aura dix-huit ans le jour,Le jour de la fête votiveDu bienheureux monsieur saint Yve,Patron des juges sans détour ;

Elle est née en pays de lande,À Lomikel, où débarquaDans une belle auge en micaMonsieur saint Efflam, roi d’Irlande ;

Elle est sous l’invocationDe Madame Marie et d’Anne,Lis de candeur, urnes de manne,Double vaisseau d’élection.

Setu ma teu tré bars ann tiMamm Doue, ar Werc’hes Vari…

Elle est née un joli dimanche de printemps.Son père qui croyait en Dieu, comme au bon temps,Et sa mère, cœur simple et plein de rêverie,Pieusement l’avaient nommée Anne-Marie,Du nom, choisi par eux entre les noms d’élus,Des deux saintes du ciel qu’ils vénéraient le plus.Car en Basse-Bretagne on prétend que ces saintes,Quand le terme est venu pour les femmes enceintes,Se tiennent en prière aux deux côtés du lit.L’une pose un baiser sur le front qui pâlit

Ou d’un flocon de pure et fine ouate étancheLe ruisseau de sueur qui coule sur la hanche ;L’autre, tout occupée avec l’enfantelet,Bordant les bons draps blancs sur ses membres de lait,L’enveloppe, âme et corps, dans un réseau de joie ;Et toutes deux ainsi, sans qu’un autre œil les voieQue celui de la mère et celui de l’enfant,Vont et viennent, du lit au berceau, réchauffantLes petits pieds, calmant un cri d’une caresse,Et rien, dégoût, fatigue, amertumes, serait-ceAu fond d’un taudis sombre et nu, ne les retient.Si la femme est honnête et si l’homme est chrétien.

…Et les yeux des jeunes fillesy sont comme ces claires fontainesoù sur un fond d’herbes ondulées semire le ciel.

Je compare vos yeux à ces claires fontainesOù les astres d’argent et les étoiles d’orFont miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

Vienne à glisser le vent sur leur onde qui dort,Il faut que l’astre émigre et que l’étoile meure,Pour renaître, passer, luire et s’éteindre encor.

Si cruels maintenant, si tendres tout à l’heure,Vos beaux yeux sont pareils à ces flots décevants,Et l’amour ne s’y mire et l’amour n’y demeure

Que le temps d’un reflet sous le frisson des vents.

Douce, plus douce que mias,Cist lais, qui est boens et bias,Por vos fu feis tos novias.

Puisque je sais que vous m’aimez,Je n’ai pas besoin d’autre chose.Mes maux seront bientôt calmés,Puisque je sais que vous m’aimezEt que j’aurai les yeux fermésPar vos doigts de lys et de rose.Puisque je sais que vous m’aimez,Je n’ai pas besoin d’autre chose.

Je voudrais mourir à présentPour vous avoir près de ma couche,Allant, venant, riant, causant.Je voudrais mourir à présent,Pour sentir en agonisantLe souffle exquis de votre bouche.Je voudrais mourir à présentPour vous avoir près de ma couche.

S’il fallait, comme au temps jadis.Franchir des monts, sauter des fleuves.Combattre en plaine un contre dix.S’il fallait, comme au temps jadis,Jouer pour vous les Amadis,Mon cœur bénirait ces épreuves.S’il fallait, comme au temps jadis.Franchir des monts, sauter des fleuves.

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,Ou roses blanches de l’Écosse,Fleurs d’églantier, fleurs de cédrat,Jasmins d’Aden, œillets d’HydraDites-moi les fleurs qu’il faudra,Les fleurs qu’il faut pour notre noce,Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,Ou roses blanches de l’Écosse.

Sur les lacs et dans les forêts,Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,J’irais les cueillir tout exprès,Sur les lacs et dans les forêts.Hélas ! et peut-être j’auraisLe bonheur de mourir en route.Sur les lacs et dans les forêts,Pieds nus, la nuit, coûte que coûte…

Seul un plus ferme accent annonçait le pays,Mais c’était une grâce encore…

Hélas ! tu n’es plus une paysanne ;Le mal des cités a pâli ton front,Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,Les gens du pays te reconnaîtront.

Car ton corps n’a point de grâces serviles ;Tu n’as pas changé ton pas nonchalant ;Et ta voix, rebelle au parler des villes,A gardé son timbre augural et lent.

Et je ne sais quoi dans ton amour même,Un geste fuyant, des regards gênés,Évoque en mon cœur le pays que j’aime,Le pays très chaste ou nous sommes nés.

Comme elle a le cœur éprisDe la tristesse des grèves,Je crois souvent dans mes rêvesQu’elle n’est plus à Paris.

Je lui vois la coiffe blancheEt le justin lamé d’orDont les filles du TrégorSe pavoisent le dimanche.

Et, son rosaire à la main,Elle marche, diaphane,Vers une église romaneQui s’estompe à mi-chemin.

Oh ! ce toit rongé de lèpres,Ces murs taillés en plein roc !C’est l’église de Saint-RochOù les chrétiens vont à vêpres.

Toujours pieuse de cœur,Elle entre avec eux, se signeEt, courbant son cou de cygne,S’agenouille au bas du chœur.

Et je suis là derrière elle.Derrière elle, tout tremblant.Son teint de lis est si blancQu’elle a l’air surnaturelle !

Les Bretonnes au cœur tendrePleurent au bord de la mer ;Les Bretons au cœur amerSont trop loin pour les entendre.

Mais vienne Pâque ou Noël,Les Bretons et les BretonnesSe retrouvent près des tonnesD’eau-de-vie et d’hydromel.

La tristesse de la raceS’éteint alors dans leurs yeux ;Ainsi les plus tristes lieuxOnt leur sourire et leur grâce.

Mais ce n’est pas la gaietéAérienne et sans voilesQui chante et danse aux étoilesDans les belles nuits d’été.

C’est une gaieté farouche,Un rire plein de frissons,Ferment des âpres boissonsQui leur ont brûlé la bouche.

Plaignez-les de vivre encor ;Ce sont des enfants barbares,Ah ! les dieux furent avaresPour les derniers-nés d’Armor !

Παπαπᾶ, πλέως μὲν οἴνου,Γάνυμαι.

Nous sommes partis ce matin,Sans savoir où, pédétentin,

Au diable !J’en étais moi-même effaré,Tant la route avait un air e-

ffroyable !

Des flaques, de la boue, et puisUn ciel noirâtre comme un puits

De mine,Ce ciel mi-breton, mi-normand,Qui fait perpétuellement

La mine.

Ajoutez, surcroît de malheur,Nous crachant au visage leur

Décharge,Sur nos côtés, sur nos devants,Le tourbillon des âpres vents

Du large !

Mais, si noir, si triste et si laidQue fût le chemin, il fallait

Voir commeNous étions, quoique fatigués,Gais, très gais, énormément gais

En somme !

Nanette a des goûts vagabonds,Qui la poussent par sauts et bonds,

Sans crainteQue son pied ne heurte un caillouQui l’érafle, qui l’éraille ou

L’éreinte.

Moi-même j’ai, pour ces jours-là,Outre mon béret de gala,

Des bottes,

Qui ne m’abandonnent jamaisDans le cours sinueux de mes

Ribotes.

Or, tandis que nous dévalonsPar les taillis et les vallons

Que baigne,Jusqu’à son prochain confluent.De son flot visqueux et gluant,

La Beigne,

Nous faisons, comme des marmots,Des phrases sans queue et des mots

Sans tête,Moi, lui disant : « Turlututu ! »Elle, me répondant : « Que tu

Es bête ! »

Ainsi vont nos pas imprudents.Qu’importe qu’on patauge dans

La boue ?Quand on a le cœur plein d’azur.Qu’importe un soufflet du vent sur

La joue ?

L’horloge a tinté quatre fois.Qu’est-ce donc, ces folles risées ?Comme un cygne aux ailes rosées,L’aurore glisse au ras des bois.

Ce sont les filles de Pont-CroixQui caquettent à leurs croisées.L’horloge a tinté quatre fois…Qu’est-ce donc, ces folles risées ?

Et c’est mon coq — le bon Gaulois ! —Qui lance, comme des fusées,Emmi son trio d’épousées,Les gammes claires de sa voix.L’horloge a tinté quatre fois.

Le soir a tendu de sa brumeLes peupliers de Keranroux.La première étoile s’allume :Viens-t’en voir les peupliers roux.

Fouettés des vents, battus des grêles,Et toujours sveltes cependant,Ils lèvent leurs colonnes grêlesSur le fond gris de l’occident.

Et, dans ces brumes vespérales,Les longs et minces peupliersFont rêver à des cathédralesQui n’auraient plus que leurs piliers.

Elle est comme la rose franche,Qu’un jeune pasteur par oubliLaisse flétrir dessus la branche,Sans se parer d’elle au dimanche,Sans fleurer le bouton cueilli.

Pour bercer son sommeil mystique de Bretonne,Au fond du petit lit où l’on se pelotonne,Je lui chante à mi-voix les chansons de jadis,Viviane aux yeux pers, Merlin ou le Roi d’Ys,Qu’étreignait un démon accroupi sur sa selle.Mais la chanson qu’elle aime entre toutes est celleDe Margot, d’une enfant qui mourut en souciDe n’avoir pas trouvé d’épouseur. La voici :

Une chanson vient d’être écriteEn dialecte léonard,Une chanson sur Marguerite

De Keronar.

C’était la plus riche héritièreQu’on connût chez nos paysans.On l’a menée au cimetière

À vingt-deux ans.

— Margot, Margot, que je te gronde !Où sont passés ta lèvre en fleurs,Tes fins cheveux, ta gorge ronde

Et tes couleurs ?

— C’est votre faute à vous, ma mère,On vous l’a dit et répété :Rien n’est, hélas ! plus éphémère

Que la beauté.

À quoi me sert d’être jolieComme un fruit mûr en sa saison,Si par vos ordres l’on m’oublie

À la maison ?

Le plus beau tissu devient loque.C’est le destin qu’ont nos appas.Mariez-nous quand c’est l’époque :

N’attendez pas !…

Je veux qu’on m’enterre un dimanche.Creusez ma tombe et semez-yDe l’aubépin, de la pervenche

Et du souci.

Pour vous dont les cœurs infidèlesOnt fui tout à coup de mon toit,Comme on voit fuir les hirondelles

Au premier froid,

Puisque aujourd’hui dans nos campagnes,Fermier, gentilhomme ou valet.Vous avez trouvé les compagnes

Qu’il vous fallait,

Ô jeunes gens de ma paroisse.Je prierai Jésus, mon Seigneur,Qu’il favorise et qu’il accroisse

Votre bonheur !

Et maintenant sonnez l’antienne.Oignez mon corps d’ambre et de nard.Je n’ai plus rien qui me retienneÀ Keronar… —

Elle mourut sur ces paroles,Un soir que les vents attiédisJouaient dans les branches des saules :De profundis !

Je t’apporte un cœur bien las.Ne me dis plus que tu m’aimes ;Une autre m’a dit, hélas !Les mêmes choses, les mêmes.

C’était avec ses yeux d’orL’enfant la plus ingénue.Nous nous aimerions encor,Si tu n’étais pas venue.

Mais tu m’as conquis d’un coup.Ton sourire exalte et grise.Aux doigts noués à mon couLes tiens ont fait lâcher prise.

Ce sont de douces amours.Mais je sens qu’aux mêmes heuresUn remords trouble toujoursNos caresses les meilleures.

Et je t’ai fait cet aveu,L’âme d’angoisse envahie,Pour que nous pleurions un peuSur l’enfant que j’ai trahie.

Et tu m’as dit : Pourquoi revenir sur ces choses ?Le golfe aux blanches eaux rit sous le soleil blond.Il fait si doux de vivre au bord des grèves roses !Un tel apaisement coule du ciel profond !

Regarde ! Les rocs noirs, effroi des solitudes,Sous leur crinière noire ont l’air de grands lionsÉtirant au soleil d’énormes lassitudes,Jusqu’au temps assigné pour leurs rébellions.

Et regarde ! Les vents eux-mêmes n’ont plus d’aile,ils dorment. Oh ! comme eux, clos ta pauvre aile, hélas !Puisque la blanche mer repose et que près d’elleLa grève blonde étend son corps humide et las.

Et le soleil aussi s’endort. Des clartés fauvesVont s’épandant du lit où le dieu s’est couché.Sur les récifs tournoie un dernier vol de mauves ;Un grand sloop file au ras des eaux, le mât penché.

Et son éperon lisse et fin comme une lancePique les flots cabrés qui hennissent autour ;Et c’est du haut du pont un matelot qui lanceAu clocher entrevu l’hollaï du retour.

Et rien, plus rien ! Le bec enfoui sous son aile,Seul, un héron qui dort s’éveille au cri jeté,Darde sur l’horizon l’éclair de sa prunelleEt reprend tout d’un coup son immobilité.

Les jours lumineux de nos fiançailles,Les beaux jours que rien n’est venu ternir,Mon cœur, ô mon cœur, comme tu tressailles

À leur souvenir !

Ô la triste vie, ô la vie amère,Comme j’ai souffert avant ces jours-là !Hélas ! à part toi, ma mère, ma mère,

Qui me consola ?

Songes-y, mon cœur, ô cœur fier de battre,Songe à ce passé plein de désarroi.Les remords confus qui hantaient mon âtre,

Rappelle-les-toi !

Et toute ma vie et ses équivoques,Mes longues erreurs à travers l’amour,Il faut, ô mon cœur, que tu les évoques

Chacune à son tour.

Car elle a tout su des maux que tu caches,Un par un compté mes pas inquiets,Et tu serais, toi, le dernier des lâches

Si tu l’oubliais.

… Où planent, évaporées,Les jeunesses des vieux lilas.

Il neige à nos vitres glacées ;Mais viens ! Durant les mauvais mois,Les âmes des fleurs trépasséesHabitent encore dans les bois.

L’air s’imprègne d’odeurs plus douces.Voici le lilas et voici,Avec la silène des mousses,La fleur dolente du souci.

Et de toutes ces fleurs ensemble,Par je ne sais quels lents accords,Émane un parfum qui ressembleAu parfum secret de ton corps.

L’amour, comme les cailles, vientet s’en va aux temps chauds…

Ainsi c’est vous que l’on marieAu mois prochain ?Qui donc épousez-vous, Marie ?Chose ou Machin ?

Chose ou Machin, il ne m’importe.La vérité,C’est que je suis mis à la porteEn plein été.

Oui, cet hymen va se conclure,Et MessidorBalance au vent la chevelureDes épis d’or !

Et c’est au moment où sur terreTout reverdit,Que vous passez devant notaireL’acte susdit !

Oh ! non, cela n’est pas possible,Mia bella,Et je suis fou d’être sensibleÀ ce point-là !Quoi ! parce qu’un barbon vous offre,Sincère ou non,Ses rhumatismes et son coffreAvec son nom,

Parce qu’il est prince ou vidame,Quoi ! par désirDe s’entendre appeler madameX… à loisir,

Vous troqueriez notre jeunesse,Échange vain !Nos beaux appétits de faunesseEt de Sylvain !

Non ! mille fois non, je le jure !Non, sarpejeu !Cet hymen n’est qu’une gageureEt n’est qu’un jeu !

Allons ! viens-nous-en, l’infidèle.Par les sentiersFleuris tout le long d’asphodèleEt d’églantiers.

Vois comme on est bien sur la mousse !Veux-tu t’asseoir ?Sens-tu glisser sur ta frimousseLe vent du soir ?

Il glisse, et ce sont des murmures.Et des frissons.Et des parfums volés aux mûresDans les buissons.

Il glisse ! Adieu, soucis moroses,Tristesse, émoi !Ma mie, ouvrez vos lèvres rosesEt baisez-moi.

Ô cœur ennemi de toi-même,Puisses-tu ne trouver jamais,Pauvre cœur, le mot du problème !

Jolis rayons d’aube, entrez dans mon âme :Elle a tant besoin de revoir le jour !— Sait-on ce qui dort dans des yeux de femme,Si c’est la colère ou si c’est l’amour ?

Ô rayons jolis, sous votre caresse,Mon âme autrefois s’emplissait de chants.— Hélas ! qu’avez-vous, ma chère maîtresse,Pour me regarder de ces yeux méchants ?

Ô rayons jolis, dissipez mes craintes ;Apaisez mon mal, tant qu’il n’est pas sûr.— Les yeux de ma mie ont toujours ces teintes,Ces teintes d’or sombre et de sombre azur.

Je voudrais souvent m’être tuet ne m’être point trouvé avecles hommes…

Viens-t’en nous aimer ailleurs,N’importe où, mais loin des villes ;Viens-t’en sous des cieux meilleurs.

Ici les âmes sont viles,Ici le vent est chargéDe conseils bas et serviles ;

Ici j’ai le cœur rongéD’un mal indéfinissable :Je ne sais pas ce que j’ai.

Ô chants des flots sur le sable,Vous m’aurez bientôt guéri,Si mon cœur est guérissable ;

Si mon cœur endoloriTrouve au bord des eaux calmantes,Si mon cœur trouve un abri.

Et toi, la fleur des amantes.Flambeau de ma vie, ô toi,Mon conseil dans les tourmentes,

À ce cœur en désarroiDonne un peu de ton courageEt donne un peu de ta foi !

Les vents mauvais ont fait rage.Toutes mes amours, débris !Et tous mes bonheurs, mirage !

Mon cœur, des bourreaux l’ont pris,Traîné, piétiné, de sorteQu’il n’est que haine et mépris.

Ô rêves morts, candeur morte !Lui ne s’est pas débattu,Tant sa souffrance était forte !

Longtemps, longtemps, il s’est tu.Pas une plainte ; aucun geste.Sois-lui fidèle : vois-tu,

C’est le seul bien qui lui reste.

Ce premier soir, pourquoi, pourquoiM’avais-tu dit, tout abattue,Qu’avant de te donner à moiUn autre que moi t’avait eue ?

Et comment, comment, ce soir-là.Faut-il que seul je me souvienneComment ma pitié te parla,Te parla de la faute ancienne ?

Ne nous revois-tu pas auprès,Assis auprès de ce vieux saule ?Ne sais-tu pas que tu pleuraisÉperdument sur mon épaule ?

Moi je sais que je bus tes pleursEt, t’emportant loin de la route.Quand je te couchai dans les fleurs,Je sais que tu défaillis toute.

C’était en Bretagne, voiciTrois ans passés depuis septembre,Un soir pareil à celui-ci.Dans les genêts aux gousses d’ambre.

A-t-on coupé les genêts verts ?Les amants suivent-ils encoreLe sentier qui mène au travers.De Keriel à Roudarore ?

De Roudarore à Keriel,Ô le bon sentier frais et sombre !L’air était doux comme le miel ;Des sources bruissaient dans l’ombre.

Moi je n’évoque qu’en tremblantCe coin de la terre bretonneEt ce beau soir, languide et blanc,Où mourait le soleil d’automne.

Ah ! ce soir, ce soir adoré,Ce soir qu’emplissaient nos deux âmes,Ah ! pauvres enfants, c’est donc vrai,C’est vrai que nous nous abusâmes !

Tous ceux que j’aimais sont partis.Je ne sais pas si j’en suis cause ;Mais sur mes yeux appesantisJe sens qu’un nouveau deuil se pose.

J’ai peur… Rassure-moi… Ce bruit,Ces pas furtifs près de la porte…Quelqu’un s’est levé dans la nuit.Si ce n’est pas toi, que m’importe ?

Et qui donc serait-ce, ô mon cœur ?Pour qui me tiendrais-je aux écoutes ?Quel autre éveillerait le chœurDe mes soupçons et de mes doutes ?

Toi qui fuis à pas inquiets,Je t’avais pardonné ta faute.Pourquoi t’en vas-tu ? Je croyaisQu’on devait vivre côte à côte.

Ô nuits, ô douces nuits d’antan,Où sont nos haltes et nos courses,Le vieux saule près de l’étangEt les genêts au bord des sources ?

C’est ici la chanson d’amourQu’on chante au coin des cheminées,L’hiver, sur le déclin du jour.Dans les maisons abandonnées…

Et nos deux cœurs battaient, comme battent les cœurs ;Et nos âmes étaient tristes, comme des âmes.

À Paimpol, un soir, tandis que la luneÉveillait au large un chant de marin,Nous avons tous deux cueilli sur la duneCes touffes de menthe et de romarin.

Et ces œillets-ci, c’est un soir, à Gâvre,Pris à la douceur qui s’exhalait d’eux,C’est un soir d’amour, à l’angle d’un havre,Que nous les avons cueillis tous les deux.

Mais ce triste brin de pariétaire,Je l’ai cueilli seul en pensant à toi,Un soir plein de cris, d’ombre et de mystère.Sur les rochers nus de Saint-Jean-du-Doigt.

Puisque le hasard m’y ramène,Pour mon malheur ou pour mon bien,je veux que tu saches combienMa maîtresse fut inhumaine.

Pour l’oublier, j’ai tour à tourTenté de noyer dans l’ivresse.Avec mon présent, ma détresse.Avec mon passé, mon amour.

Et depuis trois mois je suis ivre,Et ces trois mois d’indignité,Hélas ! je n’en ai rapportéQu’un immense dégoût de vivre.

J’ai vécu. Ce n’est pas que la mort m’épouvante.Mais en sondant mon cœur j’ai vu qu’à ses paroisLa fleur de poésie était toujours vivante,Dieu bon ! et que jamais sur sa tige mouvanteN’avaient autant germé de boutons à la fois.Elle avait pris racine au milieu des décombres.Ce n’était autour d’elle et près d’elle affaissésQue spectres, revenants, esprits, fantômes, ombres,Tumultueux chaos d’apparitions sombres,Où je reconnaissais tous mes rêves passés.

Chacun d’eux m’appelait ; chacun d’eux sous son aileMontrait le trou béant de quelque trahison.Vains efforts ! Ils n’ont pu détacher ma prunelleDe la rose d’Éden, de la rose éternelle,Qui poussait en mon cœur sa libre floraison !Et je n’ai pas eu tort, n’est-il pas vrai, mon frère,De comprimer en moi tout élan téméraire.De planter mes deux poings au fond de mes deux yeux,De fermer mon oreille aux voix du suicideEt d’invoquer si haut la Muse au front placideQu’elle ait à mon appel abandonné les cieux !

Comments

Loading comments…