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Impressions et souvenirs

À lutter contre toi d’où vient que je m’obstine,Ô sang celte qui bats en ma veine latine,Si, pour rendre à ton flot sa native âcreté,Il m’a suffi de voir au fond du crépuscule,Comme au fond d’un immense et brumeux ergastule,La lune d’août ouvrir son œil ensanglanté ?

Entre les fûts des pins qui rayaient son orbiteEt semblaient les barreaux d’une herse subiteQue l’on eût abaissée aux deux côtés du rail,Tandis que nous roulions vers la Ville Éternelle,Elle collait sa rouge et tragique prunelle,Comme un Gaulois blessé derrière un soupirail.

Et j’ai senti que Rome et la molle ItalieEt Florence, où l’automne est sans mélancolie,Et Baïes, dont tout cœur d’amant s’extasia,Dans mon âme d’un soir s’étaient soudain voiléesEt qu’en elle un vaincu des anciennes mêléesPleurait encor, pleurait toujours Alésia.

Viens au soleil, mon doux ami : console-toi.Efface de tes yeux la lune acariâtre.Il fallait que la foudre incendiât le toitEt que le vent soufflât sur l’âtre.

Les clos d’Alésia ne sont-ils plus en fleur ?Le drame magnifique et cruel devait être.Ce n’est que dans le sang et parmi la douleurQue l’auguste enfant pouvait naître :

L’enfant qui, mariant le sensible au divin,Mira le rêve celte au fil latin de l’ondeEt, sous le plus léger des firmaments, devintL’honneur et la beauté du monde.

À Saint-Blaize, à la ZuecaVous étiez, vous étiez bien aise.

Au cap d’Eze,À la Lodola,Qu’on était bien aise !Qu’on était bien là !

VintimilleAux citrons dorés,Plage de familleEt prix modérés.

Bordighère,Ospedaletti,Je vous vis naguèreBlancs de confetti.

Nice, Canne,Menton, Taggia,Que de RoxelaneEt d’Ophélia

Vous m’offrîtes,Au subtil relentD’ail, de pâtes fritesEt d’ylang-ylang !

Vieille Antibe,Où l’enfant gauloisDeux fois, dit le scribe,Dansa, plut deux fois,

Salut, veuveD’un passé trop lourdPour l’épaule neuveDe ton clair faubourg !

Ta corniche,Endoume, un moment,M’ouvrit, verte niche,Son recueillement.

À Théoule,Les porphyres rouxChantaient sous la houleUn air lent et doux.

La Fontvieille,Bandol, VallesclutCaressent l’oreilleComme un son de luth.

Mais la palmeTe revient encor,Alme nom de l’almeEt grecque Anthéor !

De Montmaure à Lus,Dans l’ombre, à toute heure,On dirait que pleureUn glas lent, un glas…

Mais, au Vapellas,Mon cœur, comme en rêve,Croit ouïr sans trêveUn clair angélus.

— Quel est ce rébus ?Dites-vous, Nanette,Ma fine brunetteAux beaux yeux lilas.

— C’est qu’au VapellasVous m’aimiez encore,Et c’est qu’à MontmaureVous ne m’aimiez plus.

Adieu, mon joli cœur de rêve !Souvenez-vous du Val-AndréEt de l’heure exquise et trop brèveOù le soir mourait sur la grèveComme un andante de Fauré.

D’où veniez-vous, mon gentil page ?De Criquetot… ou de Paris ?Moi j’arrivais d’un long voyageAu pays des cœurs en veuvage,Au pays des cœurs défleuris.

C’est là-bas sur une âpre côte,Chez un vieux peuple aux yeux d’enfant.À basse mer comme à mer haute,L’amour à toute heure y sanglote :Rien qu’à l’ouïr, le cœur se fend.

Avant que le ciel ne se brouille,Partez, mon cœur, mon cœur joli.La brume file sa quenouille ;Craignez l’automne aux doigts de rouille,Tisseurs de silence et d’oubli.

Qu’il fait noir, ô Zenon, et que la côte est dure !…— Va tout de même ton cheminEt dis-toi que le jour le plus sombre ne dureQue jusqu’au lendemain.

Le marais dort, crispé d’un gel tardif. Au loin,Dans la brume qui s’épaissit et se dilateTour à tour, la Sologne étend sa glèbe plate…Nous sommes là depuis une heure, l’arme au poing.

Et tout à coup, tandis qu’une étoile clignote,Puis deux, puis trois, puis des centaines, des milliers,Voici qu’éclaboussant de pourpre les halliersJaillit sur l’horizon la lune solognotte.

Dans l’air glacé du soir elle monte sans bruitAu-dessus des champs d’orge et des carrés d’avoine,Si rouge qu’on dirait une énorme pivoineMagiquement éclose au jardin de la Nuit.

Un chien transi, là-bas, hurle au fond d’une grange ;Et nous-mêmes, chasseurs endurcis et sans foi,Nous nous défendons mal contre un obscur émoiÀ l’apparition de cette fleur étrange…

II

Paysages du ciel, si beaux et si divers,Nous habitons trop près de vos profondeurs bleues ;L’homme ne compterait ni les jours ni les lieues,S’il devait vous chercher au bout de l’univers.

Nous vous connaissons trop, couchants, aubes fleuries :L’habitude a blasé nos yeux sur vos beautés,Et c’est en vain que sur les champs et les citésVous déployez l’azur et l’or de vos féeries ;

C’est en vain que, trouant la nue à coup d’épieu,Le Jour, tel un veneur, sort du fourré nocturneEt, sur l’aiguail des monts essuyant son cothurne,Se dresse et, brusquement, bondit dans l’air en feu.

Blancs cirrus qui broutez l’aérien pacage,Lune en fleur, astres d’or, il faut comme ce soir,Pour forcer nos regards à vous apercevoir,Quelque affût solitaire au bord d’un marécage.

Il faut la frissonnante immensité des nuits…Tant de magnificence est rassemblée en elleQue notre âme d’antan, notre âme originelle,Remonte tout à coup dans nos yeux éblouis,

L’âme que nous avions aux premiers jours du monde,Quand le viel Ouranos était l’unique dieu,Les nuages son char, le soleil son moyeu,Et qu’au creux de l’éther tonnait sa voix profonde.

Hélas ! presque aussitôt l’ombre en nous redescend…Plus captif que jamais, Platon, dans la caverne,L’homme habile aujourd’hui, le front bas et l’œil terne,Une création dont le ciel est absent.

Je vous envoie une brancheDe cet ajonc grêle et rasQu’ici l’on nomme algeiras,Dont la fleur est presque blanche.

Plante ingrate au teint roussiPar l’ardente canicule,Chez nous le vent la bouscule :Le soleil la brûle ici.

Mais c’est bien la même plante,Le même air déshéritéEt, fût-ce au cœur de l’été,La même âme violente.

Rien en elle n’a changé,Sauf la couleur des pétales,Et, loin des landes natales,L’ajonc reste un insurgé.

Stal vraz ar bed…(Abbé Le Lay.)

Sans qu’il t’en coûte rien, Lucy,Que l’humble dépense d’un geste,Veux-tu dans ta demeure agresteCouler des jours francs de souci ?

Chaque matin, à la secondeOù le soleil, tel un marchand,Ouvre au bout de ton petit champLa grande boutique du monde,

Lève-toi d’un bond comme lui,Sur les siens mesurant tes sommes :La caille appelle dans les chaumesOù traîne encore un peu de nuit.

Et pousse aussitôt tes persiennesBravement. Geste essentiel !Lui court déjà les champs du ciel :Règle tes veilles sur les siennes

Et, quand sur les monts violetsLa première étoile tremblotte,Tandis qu’il boucle sa roulotte,Comme lui ferme tes volets.

[C’est sur un vieux cahier d’école déchiréQue j’ai trouvé cet âpre et lourd miserere,Confession d’un cœur défaillant sous la honte.L’auteur — paix à sa cendre ! — habitait Roscané.Je ne sais ni son nom, ni s’il fut pardonné,Ni comment, au milieu des chutes qu’il raconte,Son cœur, son faible cœur de Celte et de marin,Oublieux de la douce femme au front sereinQui l’attendait, filant sa laine à la chandelle,Pouvait, en la trompant, se croire encor fidèle.]

Tout corrodés d’affreux genièvresEt gardant sur leurs matelas,Dans le pli tourmenté des lèvres,Un sourire idiot et las,

On voit au Havre, dans les bougesDu triste quartier Saint-François,Des matelots aux faces rougesQui sont couchés les bras en croix.

Pauvres gens qui n’ont pas d’histoire,Pas même de foyer souvent,Dont la vie est un purgatoireDans l’embrun, la houle et le vent !

Comment, au sortir de ces geôles,Eussent-ils pu, seuls, sans appui,Flageolant sur leurs jambes molles,Parer les pièges de la nuit ?

Soutiers, chauffeurs, que la consigneBloquait depuis six mois à bord,Tels arrivaient en droite ligneD’Iquique ou de la Corne d’or ;

Barbes fauves, prunelles claires.Couleur des fiords trop contemplés,D’autres, vieux baleiniers polaires,Débarquaient d’ultimes Thulés ;

Et d’autres, au masque de lie.Émergeaient de l’enfer banquais…Ah ! ce vent, ce vent de folieQui souffle ici le long des quais !…

Des filles rôdaient sur les berges ;L’air était lourd d’âcres senteurs ;Aux devantures des aubergesFlambaient les alcools tentateurs.

Et ce fut la grande bordée,La ronde ivre qui chaque soir,Avec des cris de possédée,Roule de comptoir en comptoir,

Jusqu’à l’heure tardive où l’aubeMonte, virginale et sans bruit,Essuyer aux pans de sa robeLe front profané de la nuit…

II

J’aurais beau dire le contraire,Chère femme aux yeux indulgents,Tu sens bien que je suis leur frèreMalgré tout, à ces pauvres gens.

J’ai comme eux sur des mers amies,En de nonchalants Hellesponts,Connu les longues accalmies,Les sommeils lourds des entreponts ;

Les mêmes vents gonflaient mes voilesDu même souffle âpre ou joyeuxEt la paix blanche des étoilesCoulait pareille dans mes yeux…

Et voilà que l’on criait : « Terre ! »Voilà qu’à ce cri fascinantSortaient tout à coup du mystèreLes villes chaudes du Ponant :

Le Havre plein de bruits d’enclumes,Nantes d’odeurs de caroubiers,Et Brest, la Suburre des brumes,Pâmée aux bras de ses gabiers.

Elles se levaient frissonnantesSur l’eau morne de mon ennui.Était-ce au Havre, à Brest, à Nantes ?Ailleurs où là, c’était la nuit…

Et, sous l’or de ta toison fauve,Immobile comme un bouddha,je t’évoque au fond d’une alcôve,Monstrueuse et blanche Amanda ;

D’autres, d’autres, des faces peintes,Hâves et dont l’œil charbonnaitParmi les chopes et les pintesDe quelque ignoble estaminet ;

Tout un tas de chairs anonymes,Brunes, rousses, les seins pendants,Des yeux où stagnaient de vieux crimes,Des nez ous’ qu’il pleuvait dedans…

Ô dérisoire litanie !Et comment croiras-tu jamais,Toi la sage, toi la bénie,Chère femme, que je t’aimais ?

Ne me dis pas que je blasphèmeEt tourne tes yeux vers les flots :Je t’aimais, hélas ! comme on aimeChez mes frères les matelots…

III

J’ai jeté l’ancre dans ta rade,Sagesse, Paix, Sérénité.Accueille-le, ce cœur nomade,Que les courants t’ont rapporté.

Ce n’est plus la folle gabareQui dansait sur les flots légers,Avec l’Espérance à sa barreEt mes vingt ans pour passagers.

Sa voile en loque où le vent gronde,Ses flancs meurtris par tant d’écueilsDisent assez aux yeux du mondeLa défaite de ses orgueils.

Mais la rade est profonde et sûreOù s’est ancré le vieux pontonEt, pour étancher sa blessure,Voici le soir, le soir breton,

Le soir qui se penche à sa poupe,Inspecte son flanc démoliEt le calfate avec l’étoupe,La grise étoupe de l’oubli…

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