La Mort du Moine
Derniers Poèmes de Leconte de Lisle — Derniers Poèmes
La Mort du Moine
Les reins liés au tronc d’un hêtre séculairePar les lambeaux tordus de l’épais scapulaire,Le moine était debout, tête et pieds nus, les yeuxGrands ouverts, entouré d’hommes silencieux,Kathares de Toulouse et d’Albi, vieux et jeunes,En haillons, desséchés de fatigue et de jeûnes,Horde errante, troupeau de fauves aux aboisQue la meute pourchasse et traque au fond des bois.Et tous le regardaient fixement. C’était l’heureOù le soleil, des bords de l’horizon, effleure,Par jets de pourpre sombre et par éclats soudains,Les monts dont la nuit proche assiège les gradins ;Et la tête du moine immobile, hantéeD’yeux caves, semblait morte et comme ensanglantée.
Or, le chef des Parfaits fit un pas et tenditLe bras vers le captif, et voici ce qu’il dit :— Frères, voyez ce moine ! Il a la face humaine,Mais son cœur est d’un loup, chaud de rage et de haine.Il est jeune, et plus vieux de crimes qu’un démon.Celui qui l’a pétri de son plus noir limonPour être dans la main de la ProstituéeUne bête de proie au meurtre habituée,Et pour que, de l’aurore à la nuit, elle fûtToujours soûle de sang et toujours à l’affût,Fit du rêve hideux qui hantait sa cervelleUn blasphème vivant de la Bonne Nouvelle.Frères ! Notre Provence, ainsi qu’aux anciens temps,Souriait au soleil des étés éclatants ;Sur les coteaux, le long des fleuves, dans les plaines,Les moissons mûrissaient, les granges étaient pleines,Et les riches cités, orgueil de nos aïeux,Florissaient dans la paix, sous la beauté des cieux ;Et nous coulions, heureux, nos jours et nos années,Et nos âmes vers Dieu montaient illuminées,Vierges du souffle impur de la grande BabelPar qui saigne Jésus comme autrefois Abel,Et qui, dans sa fureur imbécile et féroce,Étrangle avec l’étole, assomme avec la crosse,Ou, pareille au César des siècles inhumains,De flambeaux de chair vive éclaire ses chemins !Mais nos félicités, hélas ! sont non moins brèvesQue les illusions rapides de nos rêves,
Et, dans l’effroi des jours, l’épouvante des nuits,Les biens que nous goûtions se sont évanouis,Quand l’Antéchrist Papal, hors du sombre repaire,Eut déchaîné ce loup sur notre sol prospère.Il est venu, hurlant de soif, les yeux ardents,La malédiction avec la bave aux dents,Et poussant, comme chiens aboyeurs sur les pistes,L’assaut des mendiants et des voleurs papistesÀ qui tous les forfaits sont gestes familiers :Princes bâtards, barons sans terre et chevaliers,Pillards, chassés du Nord pour actions perverses,Et routiers vagabonds d’origines diverses.Et tous se sont rués en affamés sur nous !Et ce boucher tondu, le sang jusqu’aux genoux,Pourvoyeur de la tombe et monstrueux apôtre,Le goupil d’une main et la torche de l’autre,Sans merci ni relâche, en son furieux vol,A promené massacre, incendie et viol !Frères, souvenez-vous ! Nos villes enflamméesVomissent au ciel bleu cris, cendres et fumées ;Nos mères, nos vieillards, nos femmes, nos enfants,Par milliers, consumés dans les murs étouffants,Pendus, mis en quartiers, enfouis vifs sous terre,Font du pays natal un charnier solitaireD’où les corbeaux repus s’envolent, et qui dortDans l’horreur du supplice et l’horreur de la mort,Mais qui gémit vers Dieu plus haut que le tonnerre !Or, voici l’égorgeur et le tortionnaire.La Justice tardive en nos mains l’a jeté.Parle donc, Moine, au seuil de ton éternité !
L’heure est proche. Réponds. Repens-toi de tes crimes,Et que Jésus t’absolve au nom de tes victimes. —Et le Moine écoutait l’homme impassiblement,Tête haute, au milieu d’un sourd frémissementDe vengeance certaine et de plaisir farouche.Puis, un amer mépris lui contractant la boucheEt gonflant sa narine, il parla d’une voixGrave et dure :— J’entends un insensé ! Je voisDe galeuses brebis, loin du Berger qui pleure,Dans la vivante mort s’enfoncer d’heure en heure,Et je leur dis ceci par ultime pitié :Gémissez ! Déchirez votre corps châtié,Lavez de votre sang les souillures de l’âme ;Et, peut-être, échappés à l’éternelle flamme,Dans quelques milliers de siècles, mais un jour,Serez-vous rachetés par le divin Amour,En vertu de la longue épreuve expiatoireEt des heureux tourments du sacré Purgatoire.Faites cela. J’ai dit. Sinon, chiens obstinés,Chair promise à l’Enfer pour qui vous êtes nés,Maudits septante fois, rebut du monde, écumeD’infection, qui sort de l’abîme et qui fumeDe la gorge du Diable, allons ! Ne tardez plus,Frappez ! Couronnez-moi du nimbe des Élus ;Faites votre œuvre aveugle, ô misérable resteDe réprouvés, hideuse engeance, opprobre et pesteDes âmes ! Hâtez-vous ! Pour un homme de moins,
L’Église ni Jésus ne manquent de témoins.Mille autres surgiront du sang de mon cadavre,Mille autres brandiront le glaive qui vous navre ;Et je vois, au delà de ce siècle, approcherLe jour où, dans le feu du suprême bûcher,Le dernier d’entre vous, qu’un autre feu réclame,Aux vents du Ciel vengé rendra sa cendre infâme.Tuez ! Je vous défie et vous hais.— Qu’il soit faitAinsi que tu le veux, Moine ! dit le Parfait.Au nom des justes morts, crève, bête enragée !Va cuver tout le sang dont ta soif s’est gorgée.Ô monstrueux bâtard, fruit impur et charnelDe Rome la Ribaude et de Satanaël,Sans qu’il puisse jamais la revomir au monde,Rends-lui, plus maculée encor, ton âme immonde ;Et, du fond de l’abîme où tes dents grincerontSous le reptile en feu qui rongera ton front,Entends crier vers toi, de la terre où nous sommes,Les exécrations des siècles et des hommes !Va ! Meurs ! —Et le couteau tendu, rigide et lent,Du sinistre martyr troua le cœur sanglant.Et lui, plein d’un frisson d’inexprimable extase,Renversa doucement sa tête blême et rase ;Un sourire de joie et de ravissementSur ses lèvres erra voluptueusement ;Son regard s’en alla vers la voûte infinie
Et dans un long soupir de sereine agonie,Il dit :— Lumière ! Amour ! Paix ! Chants délicieux !Salut ! Emportez-moi, saints Anges, dans les Cieux ! —
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