Le dernier Dieu

Le dernier Dieu

ien au delà des Jours, des Ans multipliés,Du vertige des Temps dont la fuite est sans trêve,Voici ce que j’ai vu, dans l’immuable rêveQui me hante, depuis les songes oubliés.J’errais, seul, sur la Terre. Et la Terre était nue.L’ancien gémissement de ce qui fut vivant,Le sanglot de la mer et le râle du ventS’étaient tus à jamais sous l’immobile nue.Par le Vide sans fin, le globe décharné,À bout de désespoir, de misère et de force,Bossuant le granit de sa rugueuse écorce,S’en allait, oublieux qu’un jour il était né.

Les Îles d’autrefois hérissaient de leurs cimes,Le gouffre monstrueux des océans taris,Où s’étaient desséchés la fange et les débrisDes siècles engloutis au fond des vieux abîmes.Funéraire flambeau d’un sépulcre muet,Le soleil épuisé, pendu dans le ciel blême,Baignait lugubrement de sa lueur suprêmeL’immense solitude où rien ne remuait.Et j’errais en esprit, Ombre qui rôde et passe,Sans regrets, sans désirs, au hasard emporté,Reste de l’éphémère et vaine humanitéDont un souffle a vanné la cendre dans l’espace.Et je vis, au plus haut d’un mont, silencieux,Impassible, plus froid que la neige éternelle,Un Spectre qui couvait d’une inerte prunelleL’univers mort couché sous le désert des cieux.Majestueux et beau, ce spectre, auguste imageDes Rois olympiens, enfants des siècles d’or,Se dressait, tel qu’au temps où l’Homme heureux encorSaluait leurs autels d’un libre et fier hommage.Mais l’Arc, d’où jaillissaient les désirs créateurs,Gisait parmi les blocs de neige, avec les AilesQui portaient vos baisers, ô blanches Immortelles,De la bouche des Dieux aux lèvres des pasteurs !

Mais le front n’avait plus ses roses de lumière,Mais rien ne battait plus dans le sein adoréQui versait sur le monde à son matin sacréTes flots brûlants et doux, ô Volupté première !Et le charme et l’horreur, le souvenir amerDes pleurs sanglants après les heures de délice,Tous les enivrements du céleste suppliceMe reprirent au cœur d’une étreinte de fer ;Et je connus, glacé sur la terre inféconde,Que c’était là, rigide, endormi sans retour,Le dernier, le plus cher des Dieux, l’antique Amour,Par qui tout vit, sans qui tout meurt, l’Homme et le monde.

Comments

Loading comments…