La poésie classique

Les Chinois peints par eux-mêmes

Le religieux et moi nous nous sommes unisDans une même pensée.Nous avions épuisé ce que la parole peut rendre,Nous demeurions silencieux.Je regardais les fleurs, immobiles comme nous ;J’écoutais les oiseaux suspendus dans l’espaceEt je comprenais la grande vérité.

La lumière pure d’une belle matinéePénètre déjà dans le vieux couvent.Déjà la cime éclairée des grands arbresAnnonce le retour du soleil :C’est par de mystérieux sentiersQu’on arrive à ce lieu solitaire,Où s’abrite la cellule du prêtreAu milieu de la verdure et des fleurs !

* Je tombe dans une rêverie profonde :Combien de temps durent la jeunesse et l’âge mûr ?Et contre la vieillesse que pouvons-nous ?

* Je me sens ému d’une tristesse profonde,Je m’assieds sur l’herbe épaisse.Je commence un chant où ma douleur s’épanche,Les larmes me gagnent et coulent en abondance...Hélas ! dans ce chemin de la vieQue chacun parcourt à son tour,Qui donc pourrait marcher longtemps ?

* Écoutez là-bas, sous les rayons de la lune,Le singe accroupi qui pleureTout seul sur un tombeau !Et maintenant remplissez mon verre :Il est temps de le vider d’un seul trait !

* En toute sa vie il n’ouvre pas un seul livre,Et il sait courir à la chasse ;Il est adroit, fort et hardi,Quand il galope, il n’a plus d’ombreQuel air superbe et dédaigneux !. . . . . . . . . . . . . . .

Combien nos lettrés diffèrentDe ces promeneurs intrépides

Eux qui blanchissent sur les livresDerrière un rideau tiré,Et, en vérité, pour quoi faire ?

* Il n’y a qu’un printemps dans chaque année !Et pendant cent annéesCombien voit-on d’hommes de cent ans ?Combien de fois pouvons-nous nous enivrerAu milieu des fleurs ?Ce vin coûterait cherQu’il n’en faudrait pas regretter le prix !

Le soleil a franchi, pour se coucher,La chaîne des hautes montagnes.Bientôt toutes les vallées se sont perduesDans les ombres du soir.La lune surgit au milieu des pins.Amenant la fraîcheur,Le vent qui souffle et les ruisseaux qui coulentRemplissent mes oreilles de sons enchanteurs.

Ne pensons qu’à accorder nos luths,Le temps que nous sommes réunisDans cette heureuse demeure !Je ne veux songer aux routes qui m’attendentQu’à l’heure où il faudra nous séparer,Quand la lune brillante aura disparuDerrière les grands arbres !

Devant mes yeux passent toujoursDe nouveaux peuples et des rivières.Mais hélas ! mon pauvre villageNe se montre pas !Tandis que le grand fleuve KiangPousse vers l’Orient des flots rapides,Les jours de l’exilé s’allongentEt semblent ne pas s’écouler.

Une femme resplendissante de beauté,Issue d’une noble origine,S’est retirée dans la solitude d’une montagneOù elle vit, abandonnée, au milieu des herbes,Ses seules compagnes.Un jour, disait-elle, une révolutionÉclata aux frontières de l’empire,Mes frères ont été tués !Hélas ! à quoi sert-il d’être élevé aux honneurs !On n’a même pas pu recueillir leurs ossements.Toute chose a une fin ! Les exploits d’un héros sont semblablesA l’éclat d’une flammeQu’un souffle peut éteindre.Mon mari, l’infidèle ! m’a abandonnée.Et sa nouvelle femme est jolie comme le jade.Il n’a de regards que pour le sourire de cette femme,Il est insensible à mes soupirs !Ainsi le limpide cristal d’une sourceSort obscurci des flancs de la montagne.La servante a vendu mes perlesEt revient couvrir de pailleLe toit de ma chaumière...Je cueille des fleurs, mais je n’en parerai pasMes sombres cheveux.Moi-même de mes deux mainsJe ramasse le bois mort,Et pour résister au froid,Je n’ai que mes manches transparentes ;

Cependant je m’appuie contre les bambousEt j’attends,Mes tristes yeux fixés sur le soleil couchant !

Aux rives parsemées de petites herbesSur lesquelles souffle la brise,Mon navire solitaire flotte.Dans la nuit, sa grande mâture, seule,Projette son ombre.Le firmament étoile développeUn univers immense ;La lune se brise en mille parcellesQui scintillent et coulent avec les vagues.Je songe que la renomméeNe se fonde pas sur le talent seul...La vieillesse peut causer la disgrâce,El aujourd’hui, errant dans l’univers.Je ressemble à un cygne sur les eaux.

Les étoiles du soir et du matinNe se rencontrent pas.Ainsi, dit-on, en est-il des hommes.Quelle est donc cette soiréeQui nous réunit tous les deuxA la lumière des lampes ?Combien de temps a duré le temps de la jeunesse .’Nos cheveux ont déjà blanchi.Nos anciens amis dont nous demandonsDes nouvelles sont tous morts, hélas !Qui pouvait prévoir, il y a vingt ans,Que je serais revenu dans ta demeure ?

Je t’ai quitté non marié...Et tes enfants sont nombreux.Les voilà qui tous, d’un air joyeux,Accourent et m’appellent leur oncle,Et me demandent d’où je viens !Pendant ma causerie avec les tiensLe festin est déjà préparé ;Tu es allé couper toi-même les légumesPendant la pluie de la nuit,Et tu m’as préparé le riz de la nouvelle récolte.Puisque la rencontre est si difficile,Tu m’as dit qu’il fallait vider dix tasses...Mais ce n’est pas pour m’enivrer,Mais pour me faire éprouverL’ardeur de ton ancienne amitié.Hélas ! nous serons séparés de nouveau, demain,Par une multitude de montagnes,Et le monde deviendra immense !

L’empereur Ming-Noang désirait posséderLa beauté la plus parfaite de son empire.Mais, durant plusieurs années,Ses recherches étaient restées infructueuses.Cependant, dans la famille de Yong, existaitUne jeune fille, déjà nubile, resplendissante de beauté.Mais elle restait chez ses parents et n’était pas connue.La beauté créée par la natureNe peut pas rester ignorée :Elle fut choisie et conduite à l’empereur.Mille grâces naissaient de son sourire :A la cour, la beauté la plus vantée pâlissait auprès de la sienne.Lorsque, à la fraîcheur du printemps,Elle se baignait dans l’étang de Hoa-TscingOn eût dit que son corps était diaphane,Et quand elle sortait de l’eau tiède,Elle semblait s’élever, comme un être idéal, sans pesanteur.Elle était accablée de la faveur du souverain ;Ses cheveux flottaient comme des nuages ;Son visage avait l’éclat des fleurs ;Sa démarche était ailée.Auprès d’elle les heures s’écoulaient trop vite.Partout où l’empereur allait, même en voyage.Elle l’accompagnait : tout était pour elle.L’empereur lui a fait bâtir une maison d’orEt des pavillons de jade ;Ses frères, ses sœurs ont été anoblis,Sa famille élevée aux honneurs.De la tour la plus haute du pavillonOn entendait l’harmonie de sa joyeuse musiqueEt la danse et les chants

Charmaient tous les instants de l’empereur.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Tout à coup, les tambours battent :Une révolte a éclaté qui interrompt ces plaisirs :La poussière s’élève au loin, au-delà des villes ;Les chariots et les chevaux se précipitent vers le Sud-Est.L’équipage impérial a parcouru déjàPlus d’une centaine de lieues ;Il est arrêté : tous refusent de continuer la marche.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .L’empereur doit se résigner à la mort de sa favorite.Tous ses bijoux sont éparpillés sur la terre ;Le souverain, les deux mains sur son visage,Fleurait dés larmes de sang,En assistant à cette triste scène,Sans pouvoir sauver celle qu’il aimait.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Au milieu de la poussière jauneQue soulève un vent violent,On arrive enfin, par des chemins détournés et escarpés,A gagner une halte.Au pied de la montagne, les voyageurs sont rares :Les drapeaux ne brillent plus sous le soleil pâle ;L’eau bleue du fleuve, la verdure des champs,Augmentent encore la tristesse de l’empereur ;Son cœur se brise, à la douce clarté de la lune ;Il s’agite convulsivement.Enfin l’empereur rentre dans sa capitale ;En passant près de la tombeOù repose sa bien-aiméeEt ne voyant plus cette figure si chère à son cœur,

Il s’arrête immobile.Et le souverain et les serviteursSe regardaient, les yeux pleins de larmes !Au palais, la vue des souvenirs,Qui n’ont pas subi de changement,Excite de nouveaux soupirs :Les pivoines, qui rappellent la fraîcheur de son teint,Et les saules, ses sourcils,Font couler les larmes ;Les feuilles jaunies jonchent les allées du jardin .Tous les musiciens paraissent blanchis ;Les serviteurs ont vieilli.Le soir, les vers luisants voltigentAutour de cette désolation ;Et les lampes finissent de brûlerSans que l’empereur ait pu s’endormir.Que les soirées sont longues !Il compte les veilles, jusqu’à ce que les étoiles pâlissent.La gelée couvre les toits de givre,Son lit lui semble froid comme la pierre,Hélas ! la séparation date depuis des années.Et jamais l’âme de la favoriteN’est revenue dans son rêve !. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Un prêtre de Ling-KungAyant le pouvoir de communiquer avec les esprits,A appris que l’empereur est agité par des penséesD’amour : il s’offre pour rechercherL’esprit de la favorite.Il traverse l’espace ; il marche, comme les éclairs,Sur les nuages ;il monte au ciel ; il pénètre dans les entrailles de la terre ;Il ne trouve nulle part dans l’immensité l’esprit de la favorite.Tout d’un coup il apprend qu’il existe sur la mer,Une montagne idéale habitée par les immortelles.

Dans ces pavillons transparents,Élevés au milieu des nuages,Se trouvent des femmes d’une grande beauté.Parmi elles, une porte le nom de la favorite,Son visage a le même éclat ;Son corps est de neige comme le sien.Il s’y rend aussitôt et frappe à la porte de jade,A l’ouest de la maison d’or,Et se fait connaître………..Lorsque la favorite apprend, dans son sommeil,Que l’ambassadeur de l’empereurLa fait demander,Elle ne fait qu’un bond de son lit de déesse,Elle remet à la hâte ses vêtementsEt s’avance à travers les rideaux de perlesQui s’ouvrent sur son passage.Ses cheveux flottent comme des nuages ;Elle a l’air encore endormi ;La brise légère ondule ses larges manchesQui se rappellent encore les danses joyeuses d’autrefois.Les larmes coulaient sur son charmant visage attristé ;Elle ressemblait à la fleur de neigeFraîchement arrosée par la pluie.D’un air affectueux, les yeux fixés sur le messager,Elle demande des nouvelles de l’empereur,Et le remercie d’avoir encore pensé à elle.Elle dit que depuis la séparationTout lui a paru infini.Les faveurs et l’amour étaient bien finis,Elle se plaisait dans l’éternité de son séjour.Quelquefois elle se baissePour regarder vers la capitale ;Mais elle n’a vu que la poussière et le brouillard.Alors elle donne au messager,Pour les remettre à l'empereur,

En témoignage de son amour,Une épingle et un bracelet en or :Si le cœur de l’empereur mortel, dit-elle,Est aussi pur que cet or,Nous pourrons encore nous réunir,Sans qu’il y ait de frontières entre le ciel et la terre.Au moment de l’adieu,Elle confie à l’ambassadeur un vœu secretQu’elle lui recommande de rappeler à l’empereur :Qu’il se souvienne,Que le septième jour de la septième lune,Au milieu de la nuit, pendant le silence,Ils avaient fait le vœuD’être transformés au cielEn oiseaux volant toujours ensemble,Et sur terre en deux branches entrelacéesD’un même arbre.Et qu’ils avaient dit :« L’éternité aura peut-être une fin,Mais notre amour n’en aura pas. »

Je suis descendu, le soir,Du haut d'une montagne couverte de verdure.La lune m’a accompagné pendant le chemin,Et lorsque je me suis retourné,Pour contempler la route parcourue.Je n’ai vu qu’une plaine de verdure touffue.Tu m’as pris par la main ;Tu m’as conduit jusqu’à ta demeure champêtre.Tes enfants sont venus nous ouvrir.Après avoir traversé un sentier de bambousOù les plantes grimpantes accrochaient çà et làMon habit de voyage.Oh ! la charmante hospitalité !Quel délicieux vin nous buvons !Nous chantons avec force,En harmonie avec le ventQui agite les grands arbres,Semblable au bruit lointain des cascades,Et quand nos chants sont terminés,Nous nous apercevons que les étoilesCommencent à pâlir :Alors nous succombons tous les deux au sommeil,Et nous avons oublié l’Univers !

Les herbes sont vertes et finesComme des fils de soie.Le mûrier ouvre toutes ses feuilles verdoyantes.C’est le moment où tu dois songer à revenir,Et mon cœur se consume de tristesse,Mais le Zéphyr que je ne connais pas,Pourquoi donc est-il entré chez moi ?

La lumière au-dessus des montagnesS’obscurcit, par degrés, à l’ouest :Et la lune monte, à l’Est, doucement.Je dénoue mes cheveux :J’ouvre toutes grandes mes fenêtresPour respirer le frais de la nuit.La brise caressante m’apporte un doux parfumDes nénuphars ;Et des feuilles de bambous j’entends tomberLa rosée, goutte à goutte.Je voulais prendre mon instrumentPour en jouer, mais hélas !Personne ne peut m’entendre ni me comprendre.Ce qui fait que vous êtesL’objet de mes pensées et de mes rêvesJour et nuit !

Aux bords du fleuve Tcheng-Yang,Pendant la nuit, je reconduisais un ami.Les arbres et les roseaux,Agités par le vent d’automne,Murmurent tristement.J’étais descendu de cheval et j’accompagnaiMon ami sur son navire :Nous voulions boire une dernière fois,Avant de nous quitter.Mais sans musique on n’était pas gais,Et seulement cinq minutes nous séparaient du départ ;La lune répandait sur le fleuveUne clarté mélancolique.Tout d’un coup nous entendons le son d’une guitare.Mon ami et moi oublions l’heure du départ ;Et nous guidant d’après les sons,Nous cherchons à découvrir qui en joue.Nous approchons notre navire : nous appelons :Mais les accords se taisent : on hésite

A nous répondre.Cependant notre invitation est pressante ;Nous la renouvelons ; nous remettons le couvert ;Les lampes sont allumées.Enfin nous distinguons une femmeLa figure à moitié cachée par sa guitare ;Elle se décide à monter sur notre navire.Les premières notes qui vibrent,Lorsqu’elle cherche à accorder les cordes,Expriment déjà un sentiment :Chaque son est amorti, mais expressif ;Il est comme voilé par la tristesse.Puis elle a commencé à jouer.Les arpèges tracent des courbes sur les cordes,Elles vont, elles viennent,Elles montent et descendent les octaves.Les cordes majeures simulent une ondée :Les mineures un chuchotement.Tout d’un coup les notes deviennent brillantes ;On croirait entendre une pluie de perlesTombant sur un plateau de jade.La gamme ressemble au chant du rossignol,Ou bien aux chutes d’eau d’une cascade.Les silences expriment une tristesse qui glace.La fin de l’air ressemble à un vase briséD’où l’eau jaillit en abondance,Ou ressemble encore à la charge d’une cavalerieOù les armes et les cuirasses sonnent en même temps.En terminant, elle ramène l’archet sur les cordesQui vibrent d’un seul coup,Comme si on déchirait un morceau d’étoffe.À ce moment tous les bateaux, à l’est et à l’ouest,Sont silencieux : on ne voit que le clairDe lune, sur la surface de l’eau.Elle a fini : elle s’est levée pour saluer ses hôtes.

Elle dit qu’elle est de la capitale.A treize ans elle a appris à jouer de la guitare.Et son nom est devenu le premierParmi les artistes :Ses morceaux ravissaient toujours les connaisseurs.Elle excitait la jalousie de toutes les femmes.Tous les jeunes gens de la capitale l’admiraient.Chacun de ses morceaux était payéPar des présents inestimables ;Les bijoux remplissaient son appartement ;Sur ses jupons rouges, combien de foisLe vin s’est répandu !L’année se passait en fêtes ;Le printemps et l’automne s’écoulaientSans qu’elle s’en aperçût.Son frère est allé au service, sa mère est morte,De jour en jour sa jeunesse s’est effeuillée ;Devant sa porte les voitures et les chevauxSont devenus rares,Et elle s’est décidée à se marierAvec un marchand.Mais il n’aime que l’argent, ce marchand,Et ne sent pas les douleurs de la séparation.« Il est allé, il y a un mois, acheter du thé.Depuis son départ, je garde seule le navire,Autour duquel la lune et l’eauRépandent un froid effroyable ;Et ce soir, me rappelant ma jeunesse joyeuse,Si bien remplie, j’ai pleuré :J’ai joué pour me distraire. »J’avais éprouvé de la sympathieEn entendant le jeu de l’artiste :Mais, après son récit, je n’ai pu m’empècher de gémir.Nous sommes tous les déclassés de l’univers.Avons-nous besoin de nous connaître

Avant de nous rencontrer ?Moi-même, depuis un an que j’ai quitté la capitale,Je vis malade dans mon exilOù il n’y a pas de musique.Toute l’année je n’ai pas entendu un son mélodieux.Ma demeure, au bord du fleuve, est marécageuse,Les roseaux jaunes et les bambous l’entourent.Savez-vous qu’est-ce que j’entends, jour et nuit ?Des oiseaux qui pleurent, des singes qui gémissent.Malgré les fleurs du printemps et la lune d’automne,Je verse toujours seul le vin dans mon verre.J’entends bien le chant des montagnards,Et le son des chalumeaux des villageois ;Mais cette musique m’étourditSans me plaire.Ce soir en entendant votre guitare,Il m’a semblé que j’entendaisLe concert des anges, et j’ai été dans le ravissement.Jouez encore un air, je vous en prie,Afin que je puisse écrire cette heureuse rencontre.Touchée par ma prière, elle joua debout ;Son chant était triste ; toute l’assistanceÉtait émue, et moi-même j’ai pleuré.

Nous sommes tous les déclassés de l’univers.Avons-nous besoin de nous connaître,Avant de nous rencontrer !

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