CHAPITRE VDes forces qui agissent sur notre ame.
L’expérience seule peut nous découvrir quelles sont ces forces. Elle nous apprend que la paresse est naturelle à l’homme ; que l’attention le fatigue et le peine ; qu’il gravite sans cesse vers le repos, comme les corps vers un centre ; qu’attiré sans cesse vers le centre, il s’y tiendroit fixement attaché, s’il n’en étoit à chaque instant repoussé par deux sortes de forces qui contrebalancent en lui celles de la paresse et de l’inertie, et qui lui sont communiquées, l’une par les passions fortes, et l’autre par la haine de l’ennui.
L’ennui est dans l’univers un ressort plus général et plus puissant qu’on ne l’imagine : de toutes les douleurs c’est sans contredit la moindre ; mais enfin c’en est une. Le desir du bonheur nous fera toujours regarder l’absence du plaisir comme un mal. Nous voudrions que l’intervalle nécessaire qui sépare les plaisirs vifs, toujours attachés à la satisfaction des besoins physiques, fût rempli par quelques unes de ces sensations qui sont toujours agréables lorsqu’elles ne sont pas douloureuses. Nous souhaiterions donc, par des impressions toujours nouvelles, être à chaque instant avertis de notre existence, parceque chacun de ces avertissements est pour nous un plaisir. Voilà pourquoi le sauvage, dès qu’il a satisfait ses besoins, court au bord d’un ruisseau, où la succession rapide des flots qui se poussent l’un l’autre font à chaque instant sur lui des impressions nouvelles ; voilà pourquoi nous préférons la vue des objets en mouvement à celle des objets en repos ; voilà pourquoi l’on dit proverbialement, Le feu fait compagnie, c’est-à-dire qu’il nous arrache à l’ennui.
C’est ce besoin d’être remué, et l’espece d’inquiétude que produit dans l’ame l’absence d’impression, qui contient en partie le principe de l’inconstance et de la perfectibilité de l’esprit humain, et qui, le forçant à s’agiter en tous sens, doit, après la révolution d’une infinité de siecles, inventer, perfectionner les arts et les sciences, et enfin amener la décadence du goût.
En effet, si les impressions nous sont d’autant plus agréables qu’elles sont plus vives, et si la durée d’une même impression en émousse la vivacité, nous devons donc être avides de ces impressions neuves qui produisent dans notre ame le plaisir de la surprise : les artistes jaloux de nous plaire et d’exciter en nous ces sortes d’impressions doivent donc, après avoir en partie épuisé les combinaisons du beau, y substituer le singulier, que nous préférons au beau, parcequ’il fait sur nous une impression plus neuve, et par conséquent plus vive. Voilà, dans les nations policées, la cause de la décadence du goût.
Pour connoître encore mieux tout ce que peut sur nous la haine de l’ennui, et quelle est quelquefois l’activité de ce principe, qu’on jette sur les hommes un œil observateur, et l’on sentira que c’est la crainte de l’ennui qui fait agir et penser la plupart d’entre eux ; que c’est pour s’arracher à l’ennui qu’au risque de recevoir des impressions trop fortes, et par conséquent désagréables, les hommes recherchent avec le plus grand empressement tout ce qui peut les remuer fortement ; que c’est ce desir qui fait courir le peuple à la Greve, et les gens du monde au théâtre ; que c’est ce même motif qui, dans une dévotion triste, et jusques dans les exercices austeres de la pénitence, fait souvent chercher aux vieilles femmes un remede à l’ennui : car Dieu, qui par toutes sortes de moyens cherche à ramener le pécheur à lui, se sert ordinairement avec elles de celui de l’ennui.
Mais c’est sur-tout dans les siecles où les grandes passions sont mises à la chaîne, soit par les mœurs, soit par la forme du gouvernement, que l’ennui joue le plus grand rôle : il devient alors le mobile universel.
Dans les cours, autour du trône, c’est la crainte de l’ennui, jointe au plus foible degré d’ambition, qui fait des courtisans oisifs de petits ambitieux, qui leur fait concevoir de petits desirs, leur fait faire de petites intrigues, de petites cabales, de petits crimes, pour obtenir de petites places, proportionnées à la petitesse de leurs passions ; qui fait des Séjan, et jamais des Octaves ; mais qui d’ailleurs suffit pour s’élever jusqu’à ces postes où l’on jouit à la vérité du privilege d’être insolent, mais où l’on cherche en vain un abri contre l’ennui.
Telles sont, si je l’ose dire, et les forces actives et les forces d’inertie qui agissent sur notre ame. C’est pour obéir à ces deux forces contraires qu’en général nous souhaitons d’être remués sans nous donner la peine de nous remuer ; c’est par cette raison que nous voudrions tout savoir, sans nous donner la peine d’apprendre ; c’est pourquoi, plus dociles à l’opinion qu’à la raison, qui, dans tous les cas, nous imposeroit la fatigue de l’examen, les hommes acceptent indifféremment en entrant dans le monde toutes les idées vraies ou fausses qu’on leur présente ; et pourquoi enfin, porté par le flux et reflux des préjugés tantôt vers la sagesse et tantôt vers la folie, raisonnable ou fou par hasard, l’esclave de l’opinion est également insensé aux yeux du sage, soit qu’il soutienne une vérité, soit qu’il avance une erreur. C’est un aveugle qui nomme par hasard la couleur qu’on lui présente.
On voit donc que ce sont les passions et la haine de l’ennui qui communiquent à l’ame son mouvement, qui l’arrachent à la tendance qu’elle a naturellement vers le repos, et qui lui font surmonter cette force d’inertie à laquelle elle est toujours prête à céder.
Quelque certaine que paroisse cette proposition, comme en morale ainsi qu’en physique c’est toujours sur des faits qu’il faut établir ses opinions, je vais, dans les chapitres suivants, prouver par des exemples que ce sont uniquement les passions fortes qui font exécuter ces actions courageuses et concevoir ces idées grandes qui sont l’étonnement et l’admiration de tous les siecles.
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