Le Ministre d’État flambé
L’Autre monde — Les Mazarinades
Il faut bien qu’un chien de lutinMe mette la puce en l’oreille,De prôner dessus le destinD’un homme qui fait le mutin,Qui se saoûle d’une bouteille,Qui ne sait ni grec ni latin,Et qui n’est propre qu’à Marseille .
D’où diable me vient cette humeur ?Mon âme n’est-elle point dupée ?Moi qui ne suis qu’un escrimeur,
Suis-je bien devenu rimeur ?Où ma verve est-elle occupée ?Et faut-il, dans cette rumeur,Joindre ainsi la plume à l’épée ?
Page, vite, ôte-moi mon pot.Il me servira d’écritoire ;Mais pour bien barbouiller ce sot,Non pas en style de Marot,Mais en style bouffi de gloire.Et pour le peindre en Astarot,Cherche de l’encre la plus noire !
Sans savoir ni qui, ni comment,Je sens en moi quelqu’un qui jase :C’est une Muse assurément,Qui pour Mazarin seulement,Me monte aujourd’hui sur Pégase…Mais, à ce nom, quel changement !Ce cheval tremble pour un aze.
Hé ! quoi, plus je le veux pousser,Et plus il se jette en arrière ;Je ne puis le faire avancer.Descendons, il le faut laisserSans entrer dedans la carrière,Et Mazarin, sans finesser,Lui pourroit sangler la croupière.
Laissons donc là tout cet atour.J’entends déjà mon petit Page…En as-tu ? Quel heureux retour !Cette encre est noire comme un four…Oh ! le favorable présage !Ce mauvais démon de la CourEn aura dessus le visage.
Ha ! ha ! je vous tiens, Mazarin,Esprit malin de notre France,Qui pour obséder son destin.Faites le soir et le matin,
Main basse dessus sa pitance :À ce coup, vous serez très fin,Si vous évitez la potence.
Levez les yeux, regardez-moi,Et n’usez d’aucun artifice :Vous avez faussé votre foi,Vous avez enlevé le Roi,Vous avez trahi la justice,Et vous avez fait, sans la loi,Enchérir jusqu’au pain d’épice.
Vos malices ont eu leur cours,Presque par toute la nature ;Vous avez fait cent mauvais toursVous avez joué tous les joursEt Créateur et créature,Et vous avez fait à reboursLe gaillard péché de luxure.
C’est où vous êtes trop savant,Cardinal à courte prière :Priape est chez vous à tout vent ;Vous tranchez des deux bien souvent,Comme un franc couteau de tripière,Et ne laissez point le devantSans escamoter le derrière.
Des clergeons , par vous caressés,Vous ont tenu lieu de coquettes ;À cent pages intéressés.Que vos confidents ont dressés,Vous avez conté des sornettes,Et vous ne les avez laissésNi mains pures, ni grègues nettes.
Vous vous êtes servi d’un sortPour chiffonner fesses et mottes ;Pour enchâsser dedans un fortLe généreux duc de Beaufort ;
Pour faire des sots et des sottes,Et pour vous asservir d’abordEt les caleçons et les cottes.
Au Sabbat, chaque vendredi,Vous présentez une bougie ;Vous vous crevez, le samedi,De chair aussi bien qu’au jeudi ;Votre prière est une orgie,Et Grandier, Fauste et GaufrediVous ont enseigné la magie.
Vous n’avez jamais eu chez vousQue gens indignes de louange :Vos Pages sont de jeunes fous ;Vos Estafiers, de vrais filous ;Votre Suisse, une bête étrange ;Vos confesseurs, des loups-garous,Et le Diable est votre bon ange.
La Seine et le Rhin par vos loisVont aussi mal que la Tamise ;Vous avez donné sur les doigtsDu Parlement deux ou trois fois,Et par la dernière entreprise,Vous pensiez le mettre aux abois,Ou du moins le mettre en chemise.
Hélas ! quel complot inhumain !Quelle étrange rodomontade !Quel vœu passé de main en main,De prier monsieur Saint-Germain ,De conduire cette boutade,Et de mettre le lendemainTout Paris en capilotade !
Oui, vous tranchiez du Fierabras,Et pensiez dans ce mal extrême,Nous couper et jambes et bras,Nous égorger entre deux draps,
Traiter Noble et Bourgeois de même,Et réduire le Mardi grasCette année à faire carême.
Ce point n’étoit point débattuPar les plus scrupuleuses âmes ;Vous trouviez moindre qu’un fétuLa résistance et la vertuDe nos filles et de nos femmes,Et vous prétendiez mettre à cuLe renom de toutes nos Dames.
Au mot de Paris, vos RomainsEn troubloient l’air de cris de joie,Et les Sarmates inhumains ,Quoiqu’ils prennent à toutes mains,Aimoient mieux en avoir la proieQue d’en faire, avec les Germains,Ce que les Grecs firent de Troie.
Jà déjà ces buffles du Rhin,Et ces bonnets du Borysthène ,Ont mis en feu meule et moulin,Où Daillè, Faucheur, Aubertin ,Font chanter à perte d’haleine ;Et se sont promis, dans le vin,D’y brûler un bras à la Seine.
Leur luxure et leur cruautéTrouvent partout de la matière ;C’est pour eux un point arrêté,Que l’abondance et la beautéLeur doivent une chère entière ;Et dans cette nécessité,Tout est bordel et cimetière.
Jamais siècle n’a découvertDe plus grands abatteurs de quilles ;Par eux tout passage est ouvert :Priape, comme Jean de Vert ,
Prend sans quartier garçons et filles,Et le grand diable de VauvertAuroit moins honni de familles.
Voilà le fruit de vos leçons,Que pratiquent vos bons apôtres,Par qui l’on voit en cent façonsDanser harnois ou caleçonsAvec nos dames et les vôtres,Et par qui filles et garçonsS’enfilent comme patenôtres !
Voilà les beaux charivarisDont votre faveur est suivie !Faut-il que femmes et marisDans neuf mois entendent les crisD’une race à peine assouvie,Et qu’une moitié de ParisEn doive l’autre à Cracovie ?
Mais passons nos beaux tortillonsEt ces grands casseurs de raquettesQui volent comme papillons,Qui courent comme postillonsAprès l’argent de nos layettes ,Et laissons tous ces cotillonsÀ la merci de ces brayettes.
Par vous, pernicieux Agent,Nos chevaux jeûnent à la crèche ;Vous avez volé notre argent ;Il n’est endroit où le sergentN’ait fait quelque mortelle brèche.Et par vous le peuple indigentNe sait de quel bois faire flèche.
Les impôts ont flux et refluxSur nos précieuses tavernes,Et par vos injustes refus,Vous avez rendu si confus
Tous les officiers subalternes,Que ces pauvres gens ne vont plusQue la nuit comme des lanternes.Un prince en vain vous demandaDu secours pour la Catalogne ,Et le siège de LeridaQui nous fit chanter des oui-da !D’une folle et piteuse trogne,Fit voir que l’argent n’abordaQu’au port de l’Hôtel de Bourgogne .
Ce fut lorsque les délicatsVirent bien votre perfidie,Que vous riiez à tour de brasDes farceurs dont vous faisiez cas,Pour quelque sotte comédie,Cependant qu’ailleurs nos soldatsJouoient leur propre tragédie.
Les François étoient réjouisQue notre France fût pourvueD’un si grand nombre de louis ;Mais ils se sont évanouisPar votre avarice imprévue,Et les ont si bien éblouis,Qu’ils en ont tous perdu la vue.
Le marchand, partout endetté,N’a plus personne à sa boutique,Cicéron n’est plus écouté ;Saint-Côme n’est plus consulté ;Saint-Yves reste sans pratique ;Et dans leur mérite enchantéLa Fortune leur fait la nique.
Le meilleur bocan du MaraisDevient presque une solitude ;La Decombe y régente en paix :Gens d’épée et gens de Palais
N’y causent plus d’inquiétude,Et Priape y casse du grèsAux filles qu’il mit à l’étude.
La poule d’Inde et le cochonNe leur doivent plus rien de rente ;Marotte, Cataut et Fanchon,Qui vendent jusqu’à leur manchon,Y sont vaines tables d’attente,Et Babè, Margot et NichonN’y font’pas plus que la servante .
Le Brétilleux est sans chalands,Morel n’enseigne plus à lire ,Boisseau n’étale plus d’écrans ,Martial ne vend plus de gants,Rangouze ne sait plus qu’écrire ,Richard ne va plus chez les grands,Et Vinot n’a plus de quoi frire .
Neuf-Germain ne dit pas un mot :Les Muses ne l’ont plus pour môme :Le Savoyard plaint chaque écot ,L’Orviétan est pris pour sot ,Il n’a ni théâtre ni baume ;Et Cousin, Saumur et SercotNe gagnent plus rien à la paume.
Cardelin semble être perclus :Son corps n’opère plus merveille ;Carmeline , en un coin reclus,Voit ses policans superflus ;Le Coutelier même sommeille,Et Champagne ne coiffe plusQue la poupée ou la bouteille.
Sur le Pont-Neuf, Cormier en vainPlaint sa gibecière engagée ;La Roche y prône pour du pain ;La pauvre Foire Saint-Germain
Fait des cris comme une enragée,Et les pages n’ont plus de mainPour en escroquer la dragée.
Le crédit, par vous occupé,Fait partout de sanglantes courses ;Tout notre bonheur est fripé ;Notre cher espoir est dupé ;Nos malheurs n’ont plus de ressources,Et notre heureux sort usurpéA fait des ballons de nos bourses.
Vous étiez plus ferme qu’un roc,Quand vous heurtiez quelque personne ;Vous avez inventé le hocQui met la conscience au crocDès l’instant même qu’on s’y donne,Et le frère coiffé du frocVouloit l’être d’une couronne.
Vos nièces, trois singes ragotsQu’on vit naître de la besace,Plus méchantes que les vieux Goths,Et plus baveuses qu’escargots,Prétendoient ici quelque place,Et vous éleviez ces magots,Pour nous en laisser de la race.
Elles avoient fait leurs adieuxÀ leurs parents de gueuserie,Pour s’accoupler à qui mieux mieuxAux Candales, aux Richelieux,Aux grands maîtres d’artillerie,Ravis de voir en d’autres lieuxLes singes et la singerie.
Vous n’avez point encor jeûné,Ni vendredi saint, ni vigile ;L’innocent, par vous condamné,A bien plus souffert qu’un damné,
Que dis-je, un damné ? plus que mille :Ou, pour n’être pas malmené,Il a fallu qu’il ait fait gille .
Vous avez créé des impôtsSur les plus simples marchandises ;Vous avez fait mal à proposEnchérir la liqueur des pots,Pour qui je vendrois mes chemises,Et prenez de notre reposLes usures et les remises.
Vous voyez nos maux sans blêmir :Ils frappent en vain votre oreille ;Votre crédit veut s’affermirSur des taxes qui font frémir ;Et si votre fureur sommeille,Pour nous empêcher de dormir,Le Moine-bourru la réveille .
Par vous le Conseil infectéN’a plus rien de bon que la mine ;Il se porte à l’extrémité,Pour nous ôter la libertéD’avoir ici quelque farine,Et vous nous avez tout ôté,Hors la crainte de la famine .
Quoi qu’aient pu faire vos suppôtsPour nous envoyer la tempête.Parmi nos cris et nos sanglotsNous mêlons pourtant quelques rôts :Nous prenons du poil de la bêteQui fait enrager AtroposDepuis les pieds jusqu’à la tête.
En effet, quoique dès longtempsVous voliez tout à tire-d’ailes,Malgré vous et malgré vos dents,Nos convois nous rendent contents ,
Et tous nos Généraux fidèlesFont chez nous plus de pénitentsQue vous ne faites de querelles.
Vous pensiez, faute de morceaux,Mettre à nos jours de courtes bornes,Mais depuis peu, chapons et veaux,Bécasses, moutons, lapereaux,Nous empêchent bien d’être mornes ;Paris est fourni de pourceauxEt crève de bêtes à cornes.
Cependant La Pomme du Pin,La Chasse, L’Écharpe et La Coupe,L’Aigle, Les Faisans, Le Dauphin,Le Cormier et Le Gros RaisinOnt toujours depuis quelque troupe,Confuse de voir que le vinN’y reproche rien à la soupe.
C’est là que nous bénissons tousNos ressentiments légitimes ;Que nous voyons, à deux genoux,Les traits qu’Apollon contre vousDécoche tous les jours en rimes,Et qu’il s’y boit autant de coupsQue vous avez commis de crimes.
Mais c’est trop longtemps caqueterDe toutes parts le peuple aborde,Qui sans doute vient d’arrêterQu’on ne devoit point le traiterSur à l’aide ! miséricorde !Qui nous a fait souvent chanter :Qu’on peut être pendu sans corde.
Mazarins, quel étrange ennui !Voilà déjà qu’on me l’enlève.Il n’a plus d’espoir ni d’appui.Grès et leviers pleuvent sur lui,
Et s’il n’en reçoit quelque trêve,Maître Jean-Guillaume aujourd’huiN’officiera point à la Grève.
L’y voilà, pour notre intérêt ;Vite, bourreau, qu’on le secoue !Tout va bien, maître Jean est prêt.Ha ! parbleu, voilà qui me plaît !Ô justice, que je te loue !Mais, dans le bel état qu’il est,Il nous fait encore la moue.
Par Dieu ! ne te rebute pas :Fais paroître ici ta vaillance,Imprime tes pieds sur ses bras,Tiens-t’y droit comme un échalas :Achève en lui notre souffrance,Et ne te plains point d’être lasDe faire du bien à la France.
Encore trois ou quatre coups,Mon pauvre maître Jean-Guillaume,Pèse plus fort, contente-nous ;Fais si bien avec tes genoux,Que les carabins de Saint-CômeÉcorchent vite, au gré de tous,L’écorcheur de ce grand royaume.
Allons bénir Dieu promptementDans l’église de Notre-Dame.C’en est fait : ô l’heureux moment !Le Bourgeois et le ParlementNe craindront jamais cet infâme ;Le Bourreau prend son vêtement.Et le Diantre gobe son âme !
Ici gît pour longtemps ou plutôt pour jamaisUn homme dont chacun maudit la destinée :____Dieu lui veuille donner la paix ;____De même qu’il nous l’a donnée !
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