Le Corbeau (traduit par Maurice Rollinat)

Translated from English by Charles Baudelaire; Stéphane Mallarmé

Vers le sombre minuit, tandis que fatiguéJ’étais à méditer sur maint volume rarePour tout autre que moi dans l’oubli relégué,Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,Il se fit tout à coup comme un tapotementDe quelqu’un qui viendrait frapper tout doucementChez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :« C’est quelque visiteur — oui — qui frappe à ma porte :C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’étaitPar un âpre décembre — au fond du foyer pâle,Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,En brodant le plancher du reflet de son râle.Avide du matin, le regard indécis,J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terreOn ne nommera jamais plus !

Et les rideaux pourprés sortaient de la torpeur,Et leur soyeuse voix si triste et si menueMe faisait tressaillir, m’emplissait d’une peurFantastique et pour moi jusqu’alors inconnue :Si bien que pour calmer enfin le battementDe mon cœur, je redis debout : « ÉvidemmentC’est quelqu’un attardé qui, par ce noir décembre,Est venu frapper à la porte de ma chambre ;C’est cela même et rien de plus. »

Pourtant, je me remis bientôt de mon émoi,Et sans temporiser : « Monsieur, dis-je, ou madame,Madame ou bien monsieur, de grâce, excusez-moiDe vous laisser ainsi dehors, mais, sur mon âme,Je sommeillais, et vous, vous avez tapotéSi doucement à ma porte, qu’en véritéÀ peine était-ce un bruit humain que l’on entende ! »Et cela dit, j’ouvris la porte toute grande :Les ténèbres et rien de plus !

Longuement à pleins yeux, je restai là, scrutantLes ténèbres ! rêvant des rêves qu’aucun hommeN’osa jamais rêver ! stupéfait, hésitant,Confondu et béant d’angoisse — mais, en somme,Pas un bruit ne troubla le silence enchantéEt rien ne frissonna dans l’immobilité ;Un seul nom fut soufflé par une voix : « Lenore ! »C’était ma propre voix ! — l’écho, plus bas encore,Redit ce mot et rien de plus !

Je rentrai dans ma chambre à pas lents, et, tandisQue mon âme, au milieu d’un flamboyant vertige,Se sentait défaillir et rouler, — j’entendisUn second coup plus fort que le premier. — Tiens ! dis-je,On cogne à mon volet ! Diable ! je vais y voir !Qu’est-ce que mon volet pourrait donc bien avoir ?Car il a quelque chose ! allons à la fenêtreEt sachons, sans trembler, ce que cela peut être !C’est la rafale et rien de plus !

Lors, j’ouvris la fenêtre et voilà qu’à grand bruit,Un corbeau de la plus merveilleuse apparenceEntra, majestueux et noir comme la nuit.Il ne s’arrêta pas, mais plein d’irrévérenceBrusque, d’un air de lord ou de lady, s’en vintS’abattre et se percher sur le buste divinDe Pallas, sur le buste à couleur pâle, en sorteQu’il se jucha tout juste au-dessus de ma porte…Il s’installa, puis rien de plus !

Et comme il induisait mon pauvre cœur amerÀ sourire, l’oiseau de si mauvais augure,Par l’âpre gravité de sa pose et par l’airProfondément rigide empreint sur sa figure,Alors, me décidant à parler le premier :« Tu n’es pas un poltron, bien que sans nul cimierSur la tête, lui dis-je, ô rôdeur des ténèbres,Comment t’appelle-t-on sur les rives funèbres ? »L’oiseau répondit : « Jamais plus ! »

J’admirai qu’il comprît la parole aussi bienMalgré cette réponse à peine intelligibleEt de peu de secours, car mon esprit convientQue jamais aucun homme existant et tangibleNe put voir au-dessus de sa porte un corbeau,Non, jamais ne put voir une bête, un oiseau,Par un sombre minuit, dans sa chambre, tout justeAu-dessus de sa porte installé sur un buste,Se nommant ainsi : « Jamais plus ! »

Mais ce mot fut le seul que l’oiseau proféraComme s’il y versait son âme tout entière,Puis, sans rien ajouter de plus, il demeuraInertement figé dans sa raideur altière,Jusqu’à ce que j’en vinsse à murmurer ceci :— Comme tant d’autres, lui va me quitter aussi,Comme mes vieux espoirs que je croyais fidèles,Vers le matin il va s’enfuir à tire-d’ailes !L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Sa réponse jetée avec tant d’à-proposMe fit tressaillir. « C’est tout ce qu’il doit connaître,Me dis-je, sans nul doute il recueillit ces motsChez quelque infortuné, chez quelque pauvre maîtreQue le deuil implacable a poursuivi sans frein,Jusqu’à ce que ses chants n’eussent plus qu’un refrain,Jusqu’à ce que sa plainte à jamais désoléeComme un De profondis de sa joie envolée,Eût pris ce refrain : « Jamais plus ! »

Ainsi je me parlais, mais le grave corbeau,Induisant derechef tout mon cœur à sourire,Je roulai vite un siège en face de l’oiseau,Me demandant ce que tout cela voulait dire.J’y réfléchis, et, dans mon fauteuil de velours,Je cherchai ce que cet oiseau des anciens joursCe que ce triste oiseau, sombre, augural et maigre,Voulait me faire entendre en croassant cet aigreEt lamentable : « Jamais plus ! »

Et j’étais là, plongé dans un rêve obsédant,Laissant la conjecture en moi filer sa trame,Mais n’interrogeant plus l’oiseau dont l’œil ardentMe brûlait maintenant jusques au fond de l’âme,Je creusais tout cela comme un mauvais dessein,Béant, la tête sur le velours du coussin,Ce velours violet caressé par la lampe,Et que sa tête, à ma Lenore, que sa tempeNe pressera plus, jamais plus !

Alors l’air me sembla lourd, parfumé par unInvisible encensoir que balançaient des anges,Dont les pas effleuraient le tapis rouge et brun,Et glissaient avec des bruissements étranges.Malheureux ! m’écriai-je, il t’arrive du ciel,Un peu de népenthès pour adoucir ton fiel,Prends-le donc ce répit qu’un séraphin t’apporte,Bois ce bon népenthès, oublie enfin la morte !Le corbeau grinça : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur ! oiseau noir ou démon,Criai-je, que tu sois un messager du diable,Ou bien que la tempête, ainsi qu’un goémonT’ait simplement jeté dans ce lieu pitoyable,Dans ce logis hanté par l’horreur et l’effroi,Valeureux naufragé, sincèrement, dis-moi,S’il est, s’il est sur terre un baume de Judée,Qui puisse encor guérir mon âme corrodée ?Le corbeau glapit : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur, oiseau noir ou démon,Par ce grand ciel tendu sur nous, sorcier d’ébène,Par ce Dieu que bénit notre même limon,Dis à ce malheureux damné chargé de peine,Si dans le paradis qui ne doit pas cesser,Oh ! dis-lui s’il pourra quelque jour embrasserLa précieuse enfant que tout son corps adore,La sainte enfant que les anges nomment Lenore ?Le corbeau gémit : « Jamais plus ! »

Alors, séparons-nous ! puisqu’il en est ainsi,Hurlai-je en me dressant ! rentre aux enfers ! replongeDans la tempête affreuse ! Oh ! pars ! ne laisse ici,Pas une seule plume évoquant ton mensonge !Monstre ! fuis pour toujours mon gîte inviolé,Désaccroche ton bec de mon cœur désolé !Va-t-en ! bête maudite, et que ton spectre sorteEt soit précipité loin, bien loin de ma porte !Le corbeau râla : « Jamais plus ! »

Et sur le buste austère et pâle de Pallas,L’immuable corbeau reste installé sans trêve ;Au-dessus de ma porte il est toujours, hélas !Et ses yeux sont en tout ceux d’un démon qui rêve ;Et l’éclair de la lampe, en ricochant sur lui,Projette sa grande ombre au parquet chaque nuit ;Et ma pauvre âme, hors du cercle de cette ombreQui gît en vacillant — là — sur le plancher sombre,Ne montera plus, jamais plus !

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