Texte entier
Translated from Spanish by A. Germond de Lavigne
La Célestine
Le silence cache et protègeEt absence d’esprit et inhabileté du langage ;Bavardage, défaut contraire, porte grand préjudiceÀ qui parle beaucoup sans beaucoup réfléchir.Comme fait la fourmi qui dédaigne la terre,Honteuse de son existence prévoyante et paisible,Et fière de ses ailes nouvelles qui causeront sa mort,Légère, elle s’élance sans savoir où aller.
Ivre de liberté, elle parcourt les airs,Et bientôt devient la proie des oiseaux,Repentante, mais trop tard. Ainsi ses ailesFurent le fatal instrument de sa perte.Et de même à ma plume adviendra pareil sort.Rebelles aux bons conseils, fières de battre l’air,Nées de ce matin seulement, mes ailes trop délicatesÀ ma ruine me vont conduire.
Notre fourmi ne songeait qu’au plaisir :D’acquérir honneur et gloire je me suis fait une fête,D’une même illusion il nous advient même malheur.Elle a trouvé le trépas, et moi, je recevrai sans douteReproches, sermons et blâme. Si j’eusse gardé le silence,On me les eût épargnés. Je persiste, je pressens déjàJalousie, attaques sans nombre, et je me ferme la retraiteÀ chaque pas que je fais en avant.
Si vous voulez savoir les motifs qui m’animent,À quelles passions je déclare la guerre,Connaître enfin mon but, et le dieu qui m’inspire,Haut et puissant Phébus, ou Diane, ou Cupidon,Étudiez longuement le sujet de ce livre ;Veuillez, si l’aimez mieux, n’en lire que l’argument.Amans, vous trouverez au milieu d’un joyeux récitLes conseils les plus étendus pour vous garder des dangers.
Ainsi l’on doit, avec un malade difficile,Cacher le remède sous un aliment agréable,Opposer l’adresse et la ruse à l’aversion,Ménager, flatter le goût et guérir en trompant.
Excitant de même manière la curiosité du lecteur,De ma plume s’échappe des récits joyeux et lascifs.Ils entourent et déguisent le but de mon travail ;En amusant l’esprit, ils guérissent le cœur.
De craintes entouré, poussé par un ardent désir,Et voulant terminer une œuvre savamment commencée,Criminellement j’ai tenté d’appliquer une fausse dorureÀ ce travail d’or fin, et d’enfouir sous des chardonsLes roses qui le décorent.Il me faut maintenant demander grâce aux sagesSi j’ai mal réussi, et réclamer des simples respect,Tolérance surtout, pour une œuvre qu’ils ne peuvent juger.
Étant à Salamanque, j’ai trouvé cet écritEt fus tenté d’y mettre fin ;Trois raisons m’y poussèrent, j’étais en vacances,Ma vanité m’engageait à imiter un homme d’esprit,Enfin depuis longtemps j’étais peiné de voirLes hommes de tous les âges victimes des peines de l’amour.Il me sembla qu’ils trouveraient dans cette œuvre achevéeBons conseils contre les entremetteuses et les valets.
Étudiant avec soin l’écrit que j’avais découvertEt qui est profond et spirituel autant que bref,Émerveillé, j’y découvris au moins deux mille sentencesToutes doublées de grâce, d’esprit et de gaîté.Non, Dédale, adroit par excellence, n’eût pu faire jamaisAucun travail plus remarquable et mieux finiQu’eût été l’œuvre de Cota ou de Mena, si l’un d’eux,Unique et inimitable écrivain, eût pu l’achever.
Il n’exista jamais dans la langue romaineTant d’esprit ni un style aussi riche et aussi beau ;Dans tous mes souvenirs et dans ceux de personneAucune œuvre n’est digne de celle-là,Ni grecque, ni toscane, ni même castillane.Ses sentences vaudront à l’auteur une éternelle renommée ;Louanges lui soient données par Jésus Christ,Et qu’il l’accueille dans sa gloire au nom de sa passion.
Bons et crédules amants, prenez ce livre pour exemple ;Opposez aux dangers les armes qu’il vous indique ;Unissez vos efforts pour ne pas succomber ;Rendez hommage à Dieu en visitant son temple ;Gardez-vous de céder aux exemples pernicieuxDe ceux que les séductions de l’amour ont entraînés,Elles sont votre perte, et vous poussent vers la tombe.Mon cœur se déchire quand il songe à tout cela !
Ô dames et matrones, jeunes gens et maris,Ne perdez jamais de vue cette triste aventure !Tenez sous vos yeux le souvenir de cette fin désastreuse ;À d’autres pensées qu’à l’amour consacrez vos loisirs ;Livrez à ceux qu’il aveugle le secret de sa tyrannie ;Vivez avec prudence, avec sagesse et chastetéAfin d’être toujours heureux. Et que le dieu CupidonNe vous prenne jamais pour but de ses flèches dorées.
Du sommet du rocher Tarpéien,Néron voit à ses pieds Rome en flammes,Enfants, vieillards poussent des cris affreux,Mais Néron ne s’émeut de rien .
Repose et dors, cœur affligé.L’amour a fermé tes blessures,Tu viens de recevoir l’aveuDe celle que tu aimes tant.Le plaisir succède à la peine,Et tu ne la connaîtras plus,Tu es enfin le favoriDe Mélibée.
Heureuse toi qui cultivesToutes ces brillantes fleurs,Et qui le matin les cueillesPour en orner tes amours.
Parez-vous de vos couleurs,Beaux œillets de ce jardin ;Répandez tous vos parfums,Le bien-aimé va venir.
Joyeux est l’homme altéréQui rencontre une fontaine ;Plus joyeuse est MélibéeQuand Calixte vient la voir.
Lorsque la nuit tend ses voiles,Son bonheur est d’être à lui.De le presser sur son cœurQuand il descend auprès d’elle !
Le loup saute d’allégresseQuand il trouve les moutons,Les agneaux quand vient leur mère,Mélibée quand vient Calixte.
Jamais de celle qu’il aimeFut amant plus désiré ;Ni jardin plus visité ;Jamais nuit plus fortunée.
Beaux arbres à l’épais feuillage,Lorsque vous verrez les doux yeuxDe celui que vous désirez,Courbez-vous pour lui rendre hommage.
Étoiles qui, brillant au ciel,L’éclairez du soir au matin,Si mon bien-aimé dort encore.Pourquoi ne l’éveillez-vous pas ?
Rossignols, oiseaux d’harmonie,Qui chantez quand paraît l’aurore,Allez dire à mon bien-aiméQu’ici je gémis à l’attendre.
La nuit rapidement s’écoule,Il n’est pas encore arrivé ;Dites-moi si près d’elle une autreL’aura retenu, enchaîné.
La lyre d’Orphée et sa douce harmonieAttirait et déplaçait les rochers ;Elle ouvrit les portes du triste palais de Pluton,Arrêta immobiles les eaux des torrents.Les oiseaux cessaient de voler, les animaux cessaient de paître.Animées par la voix de ce chantre divin,Les pierres à l’envi, sur les remparts de Thèbes,S’amoncelaient sans le secours des mains.
il continue et compare :
Mais ta voix peut faire encore plus,Lecteur, avec le livre qu’ici je te présente :En le lisant tu sauras amollirUn cœur plus dur que l’acier ;Tu guériras de l’amour celui que l’amour tourmente,Tu rendras gai le malheureux,Tu donneras l’esprit, la prudence à celui qui n’en a pas :Travaux plus merveilleux que d’animer les pierres.
il continue :
Jamais le comique talentDe Nevius ou de Plaute, ces hommes prudents et sages,Ne dépeignit si bien dans la langue romaineLes ruses des valets et des femmes.Cratinus, Menandre et Magnès l’ancienNe purent, dans la langue d’Athènes,Peindre ces mœurs aussi exactementQue le fit ce poëte en dialecte castillan.
il indique de quelle manière doit se lire cette tragi-comédie :
Si tu aimes, si tu veux, en récitant le rôle de Calixte,Attirer l’attention et toucher tes auditeurs,Sache en lisant parler entre les dents,Tantôt avec gaité, espérance et passion,
Tantôt avec colère et grand désespoir.Prends en parlant mille tons différents,Questionne et réponds par la bouche de tous,Pleurant ou riant à propos.
il fait connaître le secret que l’auteur a caché dansles vers qui précèdent le livre :
Ma plume ne veut pas et la raison défendQue demeure inconnu plus longtempsLe nom de ce grand écrivain,Et que sa gloire soit incomplète.Or, prenez dans ces onze strophesLa première lettre de chaque vers ;Réunies, elles vous diront clairementSon nom, son pays, sa patrie.
LAUS DEO.
il indique à quelle époque ce livre fut imprimé :
Le char de Phébus, autour de la terre,Avait fait quinze cent un voyages ;Le dieu, parcourant l’espace,Chez Castor et Pollux avait fait une halte,Lorsque ce divin ouvrage,Bien revu et bien corrigé,Avec grand soin relu et ponctué,Fut à Séville imprimé.
Gratia quæ tarda est, ingrata est gratia ; namqueCum fieri properat, gratia grata magis.Si benè quid facis, facias citò, nam citò factumGratum erit. Ingratum gratia tarda facit.
Que dirons-nous du bonhomme Virgile,Que tu pendis si vrai que l’ÉvangileDans ta corbeille jadis en ta fenestre.Dont tant marri fut qu’estoit possible estre ?A lui qui estoit homme de grand honneurNe fis-tu pas un très-grand deshonneur ?Hélas ! si feis, car c’estoit dedans RomeQue là pendu demeura le pauvre homme,Par ta cautelle et ta déception,Un jour qu’on fit grosse processionParmy la ville, donc dudit personnageQui ne s’en rit ne fut réputé sage.
Al sabidor Virgilio, como dise en el texto,Engañó le la dueña, cuando lo colgó en el cesto,Coidando que lo sobia á su torre for esto.
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