Mireille — Chant III
CHANT TROISIÈMELE DÉPOUILLEMENT DES COCONS
Les récoltes provençales. — Au Mas des Micocoules, une joyeuse réunion de jeunes filles détache des rameaux les cocons des vers à soie. — Jeanne-Marie, mère de Mireille. — Tavèn, la sorcière des Baux. — La mauvaise œillade. — Les dépouilleuses de cocons, pour passer le temps, font des châteaux en Provence. — La fière Laure, reine de Pamparigouste. — Clémence, reine des Baux. — Le Ventour, le Rhône, la Durance. — Azalaïs et Violane. — La Cour d’amour. — Les amours de Mireille et de Vincent divulgués par Norade. — Railleries des jeunes filles. — La sorcière Tavèn leur impose silence : l’ermite du Lubéron et le saint pâtre. — Nore chante Magali.
Quand les récoltes sont honnêtes, — qu’à pleins barils les vergers d’oliviers — dans les jarres d’argile épanchent l’huile rousse ; — quand, par les champs et les chemins, — du ramasseur de gerbes qui erre çà et là — le grand chariot geint et cahote, — et heurte de toute part avec son front altier ;
Nu et vigoureux comme un lutteur, — quand Bacchus vient, et des fouleurs — conduit la farandole aux vendanges de Crau ; et, de la fouloire comble, — quand la boisson bénie, — sous les jambes barbouillées de moût, — dans l’écumante cuve échappe à pleine bonde ;
Et, diaphanes, sur les genêts — quand les vers à soie montent en fête — pour filer leurs prisons blondes ; et que rapidement — ces chenilles, artistes consommées, — s’ensevelissent à milliers — dans leurs berceaux si subtils — qu’ils semblent tissus d’un rayon de soleil ;
Alors, en terre de Provence, — il y a, plus que jamais, ébaudissement ! — Le bon muscat de Baume et le Ferigoulet — alors se boivent à la régalade ; — alors on chante et l’on banquette ; — alors se voient garçons et filles — au son du tambourin former leurs rondes.
— « Moi, clairement, je suis heureuse ! — Sur mes claies de roseaux où la bruyère en berceaux s’entrelace, — quels bouquets de cocons !… Une ramée plus soyeuse, — une plus riche récolte, — je ne l’avais plus vue dans la ferme, — voisines, depuis mon jeune âge, — depuis l’an de Dieu que nous nous mariâmes. »
Pendant que le cocon se dépouille, — ainsi disait Jeanne-Marie, — du vieux Maître Ramon épouse honorée, — mère orgueilleuse de Mireille ; — et les voisines et les commères, — en train de rire et de détacher (les cocons), — étaient autour d’elle, dans la magnanerie.
On faisait la récolte : elle-même, — Mireille, à tout moment, aux femmes — présentait les brindilles de chêne-nain, les touffes de romarin, — où, (attirée) par la senteur de la montagne, — si volontiers avec son écheveau — la noble chenille s’emprisonne, — que, semblables à des palmes d’or, elles en étaient pleines.
— « Sur l’autel de la Bonne Mère , — disait donc à ses commères Jeanne-Marie, — hier, femmes, j’allais porter en hâte — le plus beau de mes brins, pour dîme. — Ainsi je fais toutes les années ; — car, après tout, c’est elle qui, avec largesse, — commande, lorsqu’il lui plaît, aux vers à soie de monter. »
— « Pour moi, dit Iseult du Mas de l’Hôte, — j’ai grande peur qu’il ne m’en coûte ! — Le jour que tant soufflait ce grand vent d’Est, — (de ce jour affreux qu’il vous souvienne !) — j’avais laissé, par mégarde, — tout ouverte la fenêtre de l’appartement… — tantôt j’en ai compté vingt, blanchis sur la litière ! »
Tavèn, pour donner son aide, — était aussi venue des Baux. — Tavèn dit à Iseult : « En toute chose, plus que les vieillards, — vous croyez, jeunes gens, de connaître ! — Mais il faut que l’âge nous afflige, — il faut pleurer, il faut gémir : — alors, mais beaucoup trop tard, on voit et on connaît.
« Vous, femmes étourdies, — si l’éclosion paraît belle, — vite, vite par la rue allez bavardant : — « Mes vers à soie, c’est incroyable — comme ils sont beaux ! Venez les voir ! » — L’Envie ne reste pas en arrière : — derrière vous, à la chambre, elle monte en grommelant.
— « Ils font plaisir (à voir) ! te dira la voisine ; — il est tout clair que tu es née coiffée ! » — Mais sitôt que d’à côté d’elle tu auras tourné le pied, — l’envieuse leur darde — une œillade venimeuse — qui te les brûle et te les noue. — « C’est le vent, direz-vous ensuite, qui me les plâtra ! »
— « Je ne dis pas que cela n’y fasse, — répondit Iseult. Quoi qu’il en soit, — que n’ai-je, ce jour-là, clos ma fenêtre ! » — « Des maléfices que l’œil lance, — lorsqu’il brille et danse dans la tête, — répliqua Tavèn, tu en doutes donc ?… » — Et sur Iseult, en même temps, elle lançait des yeux ardents.
— « Oh ! insensés ! qui, avec le scalpel — fouillant la mort, croient savoir — la vertu de l’abeille et le secret du miel ! — Sais-tu bien si, avant terme, — ne peut, un regard luisant et fixe, — tordre le germe de la femme, — des vaches mamelues tarir les pis ?
« Les oisillons sont ensorcelés — à l’aspect seul de la chouette ; — au regard du serpent, (du ciel) tombent soudain — les oies,… et, toi, sous l’œil de l’homme, — tu veux qu’un ver ne s’endorme pas ?… — Mais, contre l’œil du jeune homme, — lorsqu’il en jaillit l’amour, la flamme ou l’enthousiasme,
« Où est la vierge assez savante — pour se défendre ? » Quatre jouvencelles — laissèrent de leurs mains échapper les cocons : — « Que ce soit en juin ou en octobre, — il faut sans cesse que ton aiguillon soit à l’œuvre, — eh ! vieille couleuvre ! lui crièrent-elles… — Les garçons ?… dis-leur d’approcher tant soit peu !
« Non ! s’écriait le gai troupeau de filles, — nous n’en voulons point ! n’est-ce pas Mireille ? » — « La récolte des cocons n’a pas lieu, répondit-elle, tous les jours : — je sais une bouteille, dans le cellier, — que vous allez trouver fort agréable. » — Et Mireille, légère, — descend dans la maison pour cacher sa rougeur.
— « Eh bien ! mes bonnes (amies), je suis bien pauvre, moi ! — commença la fière Laure. — Mais si de n’écouter personne j’avais résolu, — quand le roi de Pamparigouste — me ferait offre de sa main, — ma volupté, ma délectation serait — de le voir sept ans à mes pieds agoniser d’amour !
— « Non pas moi ! dit là Clémence. — Si quelque roi, par hasard, — de moi devenait amoureux, il pourrait bien se faire, — surtout s’il était jeune, brillant, — et le plus beau de son empire, — que, sans tant de caprices, — je me laissasse emmener par lui dans son palais.
« Mais dès qu’il m’aurait mise — impératrice et souveraine, — avec un manteau magnifique, à ramages d’orfroi, — et (qu’il aurait) ceint ma tête ardente — d’une couronne qui éblouit — de perles et d’émeraudes, — je m’en viendrais, moi la reine, aux Baux, mon pauvre pays !
« Des Baux je ferais ma capitale ! — Sur le rocher où il rampe aujourd’hui, — je rebâtirais à neuf notre vieux château en ruine : — j’y ajouterais une tourelle, — qui, de sa pointe blanche, — atteignît les étoiles ! — Et puis, quand je voudrais un peu de soulas,
« Au donjon de ma tourelle, — sans couronne ni mantille, seule — avec mon prince, j’aimerais à monter. — Seule avec lui, ce serait, je vous jure ! — chose plaisante et délicieuse — (que) de perdre au loin sa vue, — contre le parapet, coude à coude, appuyés !
« De voir en plein, disait Clémence, — mon gai royaume de Provence, — tel qu’un clos d’orangers, devant moi s’épanouir ; — et sa mer bleue mollement étendue — sous ses collines et ses plaines, — et les grandes barques pavoisées — cinglant à pleine voile au pied du Château d’If.
« Et le Ventour que laboure la foudre, — le Ventour qui, vénérable, élève — sur les montagnes blotties au-dessous de lui — sa blanche tête jusqu’aux astres, — tel qu’un grand et vieux chef de pasteurs — qui, entre les hêtres et les pins sauvages, — accoté de son bâton, contemple son troupeau ;
« Et le Rhône, où tant de cités, — pour boire, viennent à la file, — en riant et chantant, plonger leurs lèvres, tout le long ; — le Rhône si fier dans ses bords, — et qui, dès qu’il arrive à Avignon, — consent pourtant à s’infléchir, — pour venir saluer Notre-Dame des Doms ;
« Et la Durance, cette chèvre, — ardente à la course, — farouche, vorace, — qui ronge en passant et cades et argousiers ; — cette fille sémillante — qui vient du puits avec sa cruche, — et qui répand son onde — en jouant avec les gars qu’elle trouve par la route. »
Tout en disant ceci, Clémence, — la gentille reine de Provence, — quitta sa chaise, et dans la corbeille — alla vider son tablier plein. — Azalaïs, brune fillette, — et Violane, sa jumelle, — (leurs parents, du château d’Estoublon conduisaient le domaine) ;
Azalaïs , brune fillette, — et Violane, sa jumelle, — au Mas des Micocoules venaient souvent ensemble. — L’Amour, ce terrible lutin — qui, aux âmes tendres et naïves, — ne se plaît qu’à faire des niches, — les avait enflammées pour le même jeune homme.
Azalaïs leva la tête : — « Jeunes filles, puisque nous sommes en fête, — admettons, dit-elle, qu’à mon tour je sois reine, moi ! — et que Marseille avec ses voiles, — et la Ciotat, qui rit avec elle, — et Salon et ses amandes, — Beaucaire avec son Pré, tout cela m’appartienne !
— « Demoiselles et filles des champs, — d’Arles, des Baux, de Barbentane, — dirais-je, à mon palais volez comme des oiseaux ! — Je veux choisir les sept plus belles, — et elles pèseront dans la balance — l’amour trompeur ou brûlant de désir… — Toutes les sept, venez gaiement tenir conseil ! »
« N’est-ce pas décourageant, — s’il est un couple qui bien s’agrée, — que, la moitié du temps, il ne puisse s’unir ? — Mais moi, Azalaïs la reine, — dans mon empire, je vous l’atteste ! — par quelque gêne injuste, odieuse, — si jamais un couple se voit contrarié,
« Au tribunal des sept jeunes filles — il trouvera loi de clémence ! — Pour joyau ou pour or, de sa robe d’honneur — qui fera pacte ; à son amante — qui fera insulte ou trahison, — au tribunal des sept baillives — trouvera loi terrible et vengeance d’amour !
« Et quand, pour une, il se rencontre — deux amants ; ou au contraire, — lorsqu’on voit deux jeunes filles amoureuses du même, — je veux que le conseil désigne — qui mieux aime, qui mieux courtise — et qui est plus digne d’être aimé. — Enfin, et pour compagnie aux belles demoiselles,
« Je veux qu’il vienne sept poëtes ; — et avec des mots qui s’accordent, — et dans lesquels ils exalteront le noble chœur, — je veux qu’ils écrivent sur des écorces — ou sur des feuilles de vigne sauvage — les lois d’amour ; et tel — le bon miel coule des ruches, tels vont couler leurs couplets. »
Jadis, sous le couvert des pins, — ainsi Fanette de Gantelme — devait parler assurément, quand son front étoilé — des Alpines et de Homanin — illuminait les collines ; — ainsi la Comtesse de Die , — lorsqu’elle tenait cour d’amour, assurément devait parler.
Mais, à la main tenant un flacon, — belle comme le jour de Pâques, — dans la chambre des femmes, pendant ce temps-là, — Mireille, de nouveau, était venue : — « Allons ! n’est-il pas temps de boire ? — Ça égaye le travail, — dit-elle ; femmes, tendez (la coupe), avant de poursuivre. »
Et du flacon garni de sparterie — la liqueur qui réchauffe, — dans la tasse, tour à tour, coula comme un fil d’or. — « J’ai fait moi-même cet élixir, — dit Mireille ; il s’élabore — quarante jours sur la fenêtre, — afin que le soleil en adoucisse l’âcreté.
« Il y entre de trois herbes de montagne, — et le surmoût qui les baigne — en garde une senteur qui embaume la poitrine. » — « Mais écoute, Mireille ! soudain dit l’une (d’elles) — à celle-ci, vois-tu, chacune, — si quelque jour elle était dans l’opulence, — nous a dit ce que, reine, elle aurait le mieux aimé ;
« Toi aussi, dis vite, Mireille, — dis-nous de même ton idée ! » — « Que voulez-vous que je vous dise ?… Heureuse avec mes parents, — contente en notre mas de Crau, — il n’est rien autre qui me tente. » — « Ah ! dit lors une jouvencelle, — il est vrai, ce qui te plaît n’est ni d’or ni d’argent !
« Mais, un matin, je me souviens… — (pardonne-moi, si je ne le tais, — Mireille !) C’était un mardi ; je venais de glaner des bûchettes ; — comme j’allais être à la Croix-Blanche, — (portant) sur la hanche mon fagot de bois, — je t’entrevis dans les branchages — parlant avec quelqu’un, assez dégourdi ! »
— « Qui ? qui ? crièrent-elles, d’où était-il ? » — « Avec les arbres du terrain, — repartit Norade, j’avais peine à distinguer ; — mais si le paraître n’est pas trompeur, — il me sembla fort reconnaître — celui qui sait tisser les paniers, — ce (gars) de Valabrègue qu’on appelle Vincent. »
— « Oh ! la friponne, la friponne ! — dirent les jeunes filles en riant aux éclats ; — elle avait envie, apparemment, d’un joli corbillon, — et elle a fait accroire au vannier — qu’elle le voulait pour amant ! — Oh ! la plus belle du terroir — qui a choisi pour galant Vincent le va-nu-pieds ! »
Et elles la plaisantaient. Aussitôt, — et sur le visage de chacune — promenant, tout autour, un regard oblique : — « Maudites soyez-vous, pécores ! — s’écria Tavèn. La Roumèque — puisse-t-elle, toutes, vous stupéfier ! — Passerait le bon Dieu dans son chemin élyséen,
« Qu’elles s’en moqueraient, les folles ! — De ce Vincent, inconsidérément, — il est beau, n’est-ce pas ? de rire !… Et savez-vous ce qui est en lui, — quelque pauvre qu’il soit ?… Écoutez l’oracle : — devant son tabernacle même — Dieu une fois montra miracle ! — Je puis vous l’affirmer, (cela) s’est passé de mon temps.
« C’était un pâtre : toute sa vie, — il l’avait passée, sauvage, — dans l’âpre Luberon , en gardant son troupeau. — Enfin devers le cimetière — sentant son corps de fer ployer, — à l’ermite de Saint-Eucher — il voulut se confesser, comme c’était son devoir.
« Seul, perdu dans la Valmasque , — depuis ses premières pâques, — dans église ou chapelle il n’était plus entré ; — avaient fui de sa mémoire — même ses prières !… De sa cabane — il monta donc à l’ermitage, — et devant l’ermite jusqu’à terre il se courba.
— « De quoi vous accusez-vous, mon frère ? » — dit le chapelain. — « Hélas ! — répondit le vieillard, (voici ce dont) je m’accuse : une fois — dans mon troupeau, une bergeronnette — (qui est un oiseau ami des bergers) — voletait. Par malheur, — je tuai avec un caillou le pauvre hoche-queue ! »
— S’il ne le fait à dessein, — cet homme doit être idiot ! — pensa l’ermite. Et aussitôt, brisant la confession : — « Allez suspendre à cette perche, — lui dit-il en étudiant son visage, — votre manteau, car je vais maintenant, — mon frère, vous donner la sainte absolution. »
La perche que le prêtre, — afin de l’éprouver, lui montrait, — était un rayon de soleil qui tombait obliquement — dans la chapelle. De son manteau — le bon vieux pâtre se décharge, — et, crédule, en l’air le jette… — Et le manteau resta, suspendu au rayon lisse !
— « Homme de Dieu ! » s’écria l’ermite… — Et aussitôt de se précipiter — aux genoux du saint pâtre, en pleurant à chaudes larmes : — « Moi, se peut-il que je vous absolve ? — Ah ! que l’eau pleuve de mes yeux ! — et sur moi que votre main se meuve, — car vous êtes, vous, un grand saint, et moi un pécheur ! »
Et Tavèn termina son récit. — Aux jeunes filles elle avait coupé le rire. — « Cela montre, lors ajouta Laurette, — cela montre, et je ne le conteste pas, — qu’il ne faut point se moquer de l’habit, — et qu’(il peut) de tout poil (y avoir) bonne bête… — Mais, filles, revenons. Comme un grain de raisin,
« Notre jeune maîtresse, — (je l’ai vu), est devenue vermeille, — sitôt que de Vincent le doux nom s’est ouï… — Là est quelque mystère… Voyons, belle, — combien de temps dura la cueillette ? — En étant deux, l’heure s’oublie ; — avec un amant, on a toujours du loisir ! »
— « Travaillez, détachez les cocons ! — N’est-ce point encore assez, railleuses ? — Mireille répondit ; vous feriez damner les saints ! — Oh ! mais, pour vous confondre, dit-elle, — plutôt que de me voir unir — à un mari, je veux me cacher — en un couvent de nonnes, à la fleur de mes ans. »
— « Tra la la ! tra la la ! — Toutes les filles chantèrent ensemble. — Allons ! ce sera là la belle Magali, — Magali, dont telle était l’horreur — pour l’amoureuse extase, — qu’en Arles, au couvent de Saint-Blaise, — elle aima mieux, toute vive, aller s’ensevelir.
« Allons ! Nore, toi qui chantes si bien, — toi qui, quand tu le veux, émerveilles l’ouïe, — chante-lui Magali, Magali qui à l’amour — échappait par mille subterfuges, — Magali qui se faisait pampre, — oiseau qui vole, rayon qui brille, — et qui tomba, pourtant, amoureuse à son tour. »
— « Ô Magali, ma tant aimée !… » — commença Nore ; et la maisonnée — à l’ouvrage redoubla de gaieté de cœur, — et telles, quand d’une cigale — bruit la chanson d’été, — toutes (les autres) en chœur reprennent, telles — les jeunes filles au refrain partaient toutes en chœur.
MAGALI
« Ô Magali, ma tant aimée. — mets la tête à la fenêtre ! — Écoute un peu cette aubade — de tambourins et de violons.
(Le ciel) est là-haut plein d’étoiles. — Le vent est tombé. — mais les étoiles pâliront — en te voyant. »
— « Pas plus que du murmure des branches — de ton aubade je ne me soucie ! — Mais je m’en vais dans la mer blonde — me faire anguille de rocher. »
— « Ô Magali, si tu te fais — le poisson de l’onde, — moi, le pêcheur je me ferai, — je te pêcherai ! »
— « Oh ! mais, si tu te fais pêcheur, — quand tu jetteras tes verveux, — je me ferai l’oiseau qui vole, — je m’envolerai dans les landes. »
— « Ô Magali, si tu te fais — l’oiseau de l’air, — je me ferai, moi, le chasseur, — je te chasserai. »
— « Aux perdreaux, aux becs-fins, — si tu viens tendre tes lacets, — je me ferai, moi, l’herbe fleurie, — et me cacherai dans les prés vastes. »
— « Ô Magali, si tu te fais — la marguerite, — je me ferai, moi, l’eau limpide, — je t’arroserai. »
— « Si tu te fais l’onde limpide, — je me ferai, moi, le grand nuage, — et promptement m’en irai ainsi — en Amérique, là-bas bien loin ! »
— « Ô Magali, si tu t’en vas — aux lointaines Indes, — je me ferai, moi, le vent de mer, — Je te porterai ! »
— « Si tu te fais le vent marin, — je fuirai d’un autre côté : — je me ferai l’échappée ardente — du grand soleil qui fond la glace ! »
— « Ô Magali, si tu te fais — le rayonnement du soleil, — je me ferai, moi, le verd lézard, — et te boirai. »
— « Si tu te rends la salamandre — qui se cache dans le hallier, — je me rendrai, moi, la lune pleine — qui éclaire les sorciers dans la nuit ! »
— « Ô Magali, si tu te fais — lune sereine, — je me ferai, moi, belle bruine, — je t’envelopperai. »
— « Mais si la brume m’enveloppe, — pour cela tu ne me tiendras pas ; — moi, belle rose virginale, — je m’épanouirai dans le buisson ! »
— « Ô Magali, si tu te fais — la rose belle, — je me ferai, moi, le papillon, — je te baiserai. »
— « Va, poursuivant, cours, cours ! — jamais, jamais tu ne m’atteindras. — Moi, de l’écorce d’un grand chêne — je me vêtirai dans la forêt sombre. »
— « Ô Magali, si tu te fais — l’arbre des mornes, — je me ferai, moi, la touffe de lierre, — je t’embrasserai ! »
— « Si tu veux me prendre à bras-le-corps, — tu ne saisiras qu’un vieux chêne… — Je me ferai blanche nonnette — du monastère du grand Saint Blaise ! »
— « Ô Magali, si tu te fais — nonnette blanche, — moi, prêtre, à confesse — je t’entendrai ! »
Là les femmes tressaillirent ; — les cocons roux tombèrent des mains, — et elles criaient à Nore : « Oh ! dis, dis ensuite — ce que fit, étant nonnain, — Magali, qui déjà, pauvrette ! — s’est faite chêne et fleur aussi, — lune, soleil et nuage, herbe, oiseau et poisson. »
— « De la chanson, reprit Nore, — je vais vous chanter ce qui reste. — Nous en étions, s’il m’en souvient, à l’endroit où elle dit — que dans le cloître elle va se jeter, — et où l’ardent chasseur répond — qu’il y entrera comme confesseur… — Mais de nouveau, oyez l’obstacle qu’elle (oppose) :
— « Si du couvent tu passes les portes, — tu trouveras toutes les nonnes — autour de moi errantes, — car en suaire tu me verras ! »
— « Ô Magali, si tu te fais — la pauvre morte, — adoncques je me ferai la terre, — là je t’aurai ! »
— « Maintenant je commence enfin à croire — que tu ne me parles pas en riant. — Voilà mon annelet de verre — pour souvenir, beau jouvenceau ! »
— « Ô Magali, tu me fais du bien !… — Mais, dès qu’elles t’ont vue, — ô Magali, vois les étoiles, — comme elles ont pâli ! »
Nore se tait ; nul ne disait mot. — Tellement bien Nore chantait, — que les autres, en même temps, d’un penchement de front — l’accompagnaient, sympathiques : — comme les touffes de souchet — qui, pendantes et dociles, — se laissent aller ensemble au courant d’une fontaine.
— « Oh ! le beau temps qu’il fait dehors ! » — ajouta Nore en achevant. — « Mais déjà les faucheurs, à l’eau du vivier, — lavent la gomme de leurs faux… — Cueille-nous, Mireille, quelques pommes — de celles qui mûrissent à la Saint-Jean, et avec un fromage frais — nous irons, nous, goûter sous les micocouliers. »
NOTESDU CHANT TROISIÈME.
Le bon muscat de Baume (lou bon muscat de Baumo. Baume, village du département de Vaucluse, produit un vin muscat estimé.
Le Ferigoulet (lou Ferigoulet), excellent vin qu’on récolte sur un coteau des collines de Graveson (Bouches-du-Rhône). — Ferigoulo signifiant thym, en provençal, le vin de Ferigoulet, comme son nom l’indique, rappelle agréablement le parfum de cette plante.
La Bonne Mère (la Bono Maire), la sainte Vierge.
Canela (blanchis), se dit des vers à soie atteints de la terrible maladie appelée muscardine, due au développement d’une moisissure qui leur donne une apparence plâtrée.
Tu es née coiffée (as ta crespino). — Crespino, coiffe, membrane que quelques enfants portent sur la tête en venant au monde, et qui est aux yeux du peuple un indice de bonheur
Plâtra (engipè). (Voyez la note 4, même Chant.)
Pamparigouste (Pamparigousto). Pays imaginaire, comme celui de Cocagne.
Le Ventour (lou Ventour), haute montagne, à quarante-huit kilomètres au nord-est d’Avignon, s’élevant tout à coup à dix-neuf cent onze mètres au-dessus au niveau de la mer, isolée, escarpée, visible de quarante lieues, couronnée de neige durant six mois de l’année. C’est à tort que les géographes écrivent Ventoux au lieu de Ventour. Les populations voisines de cette montagne prononcent unanimement Ventour. Un de ses appendices porte le nom de Ventouret, et un certain vent du nord s’appelle la Ventoureso, parce qu’il vient de ce côté.
Azalaïs, forme provençale du nom propre Adélaïde.
Fanette de Gantelme. — Estéfanette, et par abréviation Fanette, de la noble famille des Gantelme, présidait, vers 1340, la Cour d’amour de Romanin. On sait que les Cours d’amour étaient des assises poétiques où les dames les plus nobles, les plus belles, les plus savantes en Gay-saber, jugeaient les questions de galanterie, les litiges d’amour, et décernaient des prix à la poésie provençale. La belle et célèbre Laure était la nièce de Fanette de Gantelme, et faisait partie du gracieux aréopage.
Non loin de Saint-Remy, au pied du versant septentrional des Alpines, on voit encore les ruines du château de Romanin.
La comtesse de Die, célèbre trouveresse du milieu du douzième siècle. Les chants qui nous restent d’elle contiennent des élans plus passionnés quelquefois et plus voluptueux que ceux de Sapho :
Bels amies, avenèns e bos,Quora’us tendrai en mon poder ?E que jaguès ab vos un ser,E que’us dès un bais amoros !
La Roumèque (la Roumèco), espèce de vampire méridional. Voici comment la décrit le marquis de Lafare-Alais, dans ses Castagnados :
Sus vint arpo d’aragnoS’escasso soun cors brun…Soun vèntre que regagno,De fèbre e de magagnoSuso l’orre frescun.
Luberon (Luberoun), chaîne de montagnes du département de Vaucluse.
Valmasque, (Vau masco, vallée des sorciers) ; vallée du Lubéron, habitée jadis par les Vaudois.
On trouvera à la fin du volume l’air populaire sur lequel a été composée la chanson de Magali.
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