Mireille — Chant IV

CHANT QUATRIÈMELES PRÉTENDANTS

La saison des violettes. — Les pêcheurs du Martigue. — Trois prétendants briguent la main de Mireille : Alàri, le berger ; Véran, le gardien de chevaux ; Ourrias, le toucheur de taureaux. — Alàri, ses richesses en brebis. — La tonte. — La transhumance : description d’un grand troupeau qui descend des Alpes. — Entrevue d’Alàri et de Mireille. — Le mausolée de Saint-Remy. — Offrande du berger, la coupe de buis sculpté. — Alàri est éconduit. — Véran, le gardien de chevaux. — Les cavales blanches de Camargue. — Véran demande Mireille à Maître Ramon. — Joie et bon accueil du vieillard ; refus de Mireille. — Ourrias, le dompteur de taureaux. — Les taureaux noirs sauvages. — La Ferrade. — Ourrias et Mireille à la fontaine. — Le toucheur est éconduit.

Vienne le temps où les violettes, — dans les fraîches prairies — éclosent à bouquets, ne manquent pas les couples — pour aller les cueillir à l’ombre ! — Vienne le temps où la mer — apaise sa fière poitrine, — et respire lentement de toutes ses mamelles,

Ne manquent pas les prames et les sicelandes — qui, du Martigue , à belles troupes, — partent, et vont de leurs paillotes entortiller le poisson, — et vont, sur l’aile de leurs rames, — s’éparpiller dans la mer tranquille. — Vienne le temps où, parmi les femmes, — l’essaim des jeunes filles fleurit et paraît,

Où pastourelles ou comtesses — prennent renom de beauté, — ne manquent pas les poursuivants, en Crau et aux manoirs ; — et rien qu’au Mas des Micocoules — il en vint trois : un gardien de cavales, — un pasteur de génisses — et un berger de brebis, tous les trois beaux garçons.

Vint d’abord le berger Alàri. — On dit qu’il possédait mille bêtes (à laine), — attachées, tout l’hiver, le long du lac d’Entressen , — aux bons gramens salés. — On dit qu’à l’époque où le froment forme ses nœuds, — dans les fraîches hauteurs des grandes Alpes — il les conduisait lui-même, dès que l’on sent mai.

On dit aussi, et je le crois, — que, vers la Saint-Marc, neuf tondeurs — trois jours tondaient (pour) lui, et des hommes fameux ! — Et j’omets celui qui enlève — les toisons de laine blanche et pesante ; — et le bergerot qui, sans relâche, — charriait aux tondeurs un broc promptement bu.

Mais lorsque ensuite la chaleur s’apaise, — et que la neige sur les grandes cimes — déjà tourbillonne aux pays montagnards, — de l’immense plaine de Crau — pour brouter l’herbe hivernale, — il fallait voir, des hautes vallées dauphinoises, — descendre ce riche troupeau !

Il fallait voir cette multitude — se développer dans le chemin pierreux ! — Au front de toute la troupe, les agneaux hâtifs — cabriolent par joyeuses bandes. — L’agnelier les dirige. — Les ânes portant sonnailles, — et les ânons, et les ânesses, en désordre les suivaient.

À califourchon sur la bardelle, — l’ânier en a la garde. — Dans les mannes de sparterie, ce sont eux, sur le bât, — eux qui portent les hardes, — et la boisson, et les vivres, — et du bétail qu’on écorche — la peau encore saignante, et l’agneau fatigué.

Capitaines de la phalange, — avec leurs cornes retroussées, — après venaient de front, en branlant leurs clarines, — et le regard de travers, — cinq fiers boucs à la tête menaçante ; — derrière les boucs viennent les mères, — et les folles chevrettes, et les blancs petits chevreaux.

Troupe gourmande et vagabonde, — le chevrier la commande. Les mâles des brebis, les grands béliers conducteurs, — dont les museaux dans l’air se dressent, — alors paraissent dans la voie ; — on les reconnait à leurs grandes cornes, — trois fois entortillées autour de l’oreille.

Et encore (honorable signe — qu’ils sont les sires du troupeau) — ils ont les côtes, ils ont le dos ornés de houppes. — En tête de la troupe marche — le chef des pâtres, de son manteau — s’enveloppant les deux épaules. — Mais le gros de l’armée arrive à la suite.

Et dans un nuage de poussière, — et précédant (la foule), et empressées, — courent les (brebis) mères, répondant par de longs bêlements — au bêlement de leurs petits ; — et, la nuque ornée de bouffettes rouges, — ensemble poudroient les antenois, — et les moutons laineux qui vont à pas lents ;

Les aides-bergers, d’intervalle en intervalle, — criant aux chiens : À la volte ! — et, le flanc marqué de poix, l’innombrable plèbe, — les adultes, les brebis qui mettent bas deux fois, — et celles dont deux fois les dents de marque ont percé, et celles qu’on a privées de leurs agneaux, — et les fécondes bessonnières — qui ont peine à traîner leur ventre embarrassant.

Escadron dépenaillé, — parmi les bréhaignes, les vieux béliers — qui ont été vaincus aux combats d’amour, — avec les édentées et les boiteuses, — ferment enfin l’arrière-garde, — béliers crevés, tristes débris, — qui ont perdu tout ensemble et les cornes et l’honneur.

Et tout cela, brebis et chèvres, — autant qu’en contenait la voie, — était à Alàri, tout, jeune et vieux, beau et laid… — Et devant lui lorsqu’elles descendaient, — qu’elles défilaient par centaines, — ses yeux se délectaient (à cette vue). — Il portait, comme un sceptre, un rondin d’érable.

Et, avec ses blancs et grands chiens de parc — qui le suivaient dans les pâturages, — les genoux boutonnés dans ses guêtres de peau, — et l’air serein et le front sage… — vous l’eussiez cru le beau roi David, — quand, vers le soir, au puits des aïeux, — il allait, dans sa jeunesse, abreuver les troupeaux

— « Voilà Mireille qui va et vient — devant le Mas des Micocoules ! — dit le pâtre… Oh ! Dieu ! l’on m’a dit vrai : — ni dans la plaine, ni sur les hauteurs, — ni en peinture, ni en réalité,. — je n’en ai vu aucune qui à la ceinture — lui aille, pour les manières, la grâce, la beauté ! »

Car, rien que pour la voir, Alàri — s’était éloigné de ses bêtes. — Cependant, quand il fut devant elle : Pourrais-tu, — lui dit-il d’une voix qui tremble, — me montrer un sentier — pour traverser les collines ? — Sinon, jeune fille, j’ai peur de ne pas en sortir ! »

— « Il n’y a qu’à prendre le droit chemin, — voyez ! répondit la fille des champs, — vous enfilez ensuite le désert de Peyre-male, — et vous marchez dans le val tortueux — jusqu’à ce qu’un portique se montre à vos regards, — avec un tombeau qui supporte — deux généraux de pierre, là-haut dans les airs ;

« C’est ce qu’on nomme les Antiques. » — « Grand merci ! réplique le jeune homme… — Mille bêtes à laine, portant ma marque, dans la Crau, — montent demain à la montagne ; — et je précède le bataillon, — pour lui marquer à travers champs — les pacages, la couchée, et aussi le chemin.

« Et (c’est) tout bêtes fines !… Et en quelque temps — que je me marie, ma bergère — entendra tout le jour chanter le rossignol… — Et si j’avais l’heur, belle Mireille, — que tu acceptasses ma livrée, — je t’offrirais, non pas des bijoux d’or, — mais un vase que j’ai fait pour toi, de buis, et battant-neuf. »

Et comme il cesse de parler, — telle qu’une relique, de sa veste — il sort une coupe taillée dans le buis vif ; — car, à ses heures de loisir, — il aimait, assis sur une pierre, — à se distraire à ces choses ; — et seulement avec un couteau il faisait des œuvres divines !

Et d’une main fantaisiste, — il sculptait des cliquettes — pour, la nuit, dans les champs, conduire son troupeau ; — et sur le collier des clarines, — et sur l’os blanc qui leur sert de battant, — il faisait des tailles et des entre-tailles, — et des fleurs, et des oiseaux, et tout ce qu’il voulait.

Mais le vase qu’il venait d’apporter, — vous auriez nié, je vous l’assure, — que couteau de berger eût passé là : — un ciste bien fleuri — autour de lui s’épanouissait ; — et dans ses roses langoureuses, deux chevreuils paissaient, formant les anses.

Un peu plus bas, on voyait trois jeunes filles — qui étaient certainement trois merveilles !… — Non loin (de là), sous un cade, un pastoureau dormait. — Les folâtres fillettes — s’approchaient de lui doucement, — et mettaient sur sa bouche — un grappillon de raisin qu’elles avaient dans leur panier.

Et l’enfant qui sommeillait — s’éveillait tout souriant ; — et l’une des fillettes avait l’air ému… — Sans la couleur de la racine, — vous eussiez dit que les figures — étaient vivantes dans cet ouvrage… — Il sentait encore le neuf, il n’y avait pas bu encore.

« En vérité, dit Mireille, — pâtre, votre livrée tente la vue… » — Et elle l’examinait. Puis partant tout d’un bond : — « Mon bien-aimé en a une plus belle : — son amour, pâtre ! Et lorsque, passionné, il me regarde, — il me faut baisser les paupières, — ou bien je sens courir en moi un bonheur qui me navre. »

Et la jeune fille, comme un lutin, — disparut… Le berger Alàri — remit son vase sous (sa veste) ; et lentement, au crépuscule — s’en alla de la bastide, — troublé par la pensée — qu’une si belle fille — pour un autre que lui eût tant d’amour !

Au même Mas des Micocoules — vint aussi un gardien de cavales, — Véran. Ce Véran y vint du Sambuc . — Au Sambuc, dans les grandes prairies — où fleurit la cabridelle , — il avait cent cavales blanches — épointant les hauts roseaux des marécages.

Cent cavales blanches ! La crinière, — comme la massette des marais, — ondoyante, touffue, et franche du ciseau. — Dans leurs ardents élans, — lorsqu’elles partaient ensuite, effrénées, — comme l’écharpe d’une fée — au-dessus de leurs cous elle flottait dans le ciel.

Honte à toi, race humaine ! — Les cavales de Camargue , — au poignant éperon qui leur déchire le flanc, — comme à la main qui les caresse, — jamais on ne les vit soumises. — Enchevêtrées par trahison, — j’en ai vu exiler loin des prairies salines ;

Et un jour, d’un bond revêche et prompt, — jeter bas quiconque les monte, — d’un galop dévorer vingt lieues de marécages, — flairant le vent ! et revenues — au Vaccarés , où elles naquirent, — après dix ans d’esclavage, — respirer l’émanation salée et libre de la mer.

Car (à) cette race sauvage, — son élément, c’est la mer : — du char de Neptune échappée sans doute, — elle est encore teinte d’écume ; — et quand la mer souffle et s’assombrit, — quand des vaisseaux rompent les câbles, — les étalons de Camargue hennissent de bonheur ;

Et font claquer comme la ficelle d’un fouet — leur longue queue traînante ; — et grattent le sol, et sentent dans leur chair — entrer le trident du dieu terrible, — qui, dans un horrible pêle-mêle, — meut la tempête et le déluge, — et bouleverse de fond en comble les abîmes de la mer.

Ce Véran les gardait au pâturage. — Un jour qu’il parcourait la Crau, — jusqu’auprès de Mireille Véran, dit-on, — poussa ses pas. Car en Camargue, — et, jusque, là-bas, aux larges bouches — par où le Rhône se décharge, — on disait qu’elle était belle, et longtemps on le dira !

Il y vint fièrement, avec veste — à l’Arlésienne, longue et blonde, — jetée sur l’épaule en guise de manteau, — avec ceinture bariolée — comme un dos de lézard, — et chapeau de toile cirée — où se réfléchissait l’éclat du soleil.

Et lorsqu’il fut devant le maître : — « Bonjour à vous et bien-être aussi ! — Du Rhône Camarguais je suis, dit-il, un riverain ; — je suis le petit-fils du gardien Pierre : — au reste, vous devez le voir, — car, au moins vingt ans, avec ses coursiers, — mon aïeul, le gardien Pierre, a foulé votre airée !

« Dans le marais qui nous entoure, — mon vénérable aïeul avait trois rodes (de coursiers)… — Il vous en souvient ! Mais, maître, oh ! si vous voyiez, depuis, — le riche croît de ce levain ! — Elles peuvent en abattre les faucilles ! — nous en avons sept rodes et sept liens ! » — « Longtemps, ô mon fils, répondit le vieillard,

« Oui, longtemps puisses-tu les voir multiplier, — et les conduire au pâturage ! — J’ai connu ton aïeul, et certes, c’était avec lui — une amitié de longue main ! — Mais lorsque enfin l’âge nous glace, — à la clarté de notre lampe — nous demeurons en repos, et les amis, adieu ! »

— « Ce n’est pas tout, dit le jeune homme, — et vous ne savez pas ce que je veux de vous : — plus d’une fois, au Sambuc, quand viennent les gens de Crau — quérir des chariots de litière, — pendant que de leurs chargements — nous leur aidons à serrer la liure, — il nous arrive de parler des fillettes de Crau.

« Et ils m’ont peint votre Mireille — tellement de mon goût, qu’à votre idée — si vous trouvez Véran, votre gendre sera… » — « Véran !… pussé-je voir cela ! — s’écria Ramon, car de ton ancêtre, — de mon ami le gardien Pierre — le rejeton fleuri ne peut que m’honorer ! »

Et, tel qu’un homme qui rend grâces — au Seigneur Dieu, dans l’étendue — il leva ses deux mains, en s’écriant : — « Pourvu que tu plaises à la petite, — (car étant seule, elle est la bien-aimée !) — en prémices de la dot, — l’éternité des saints t’advienne et la bénédiction ! »

Et sur-le-champ il appelle sa fille, — et lui dit vite ce qui se traite. — Pâle soudain, le regard interdit, — et tremblante d’appréhension : — « Mais votre sainte intelligence, — lui parla-t-elle ainsi, père à quoi pense-t-elle, — pour vouloir, si jeune, m’éloigner de vous ?

« — Vois, il faut que lentement cela se mène, — m’avez-vous eu dit, pour s’épouser ! — Il faut connaître les gens, il faut en être connu… — Et les connaître, qu’est-ce encore ? »… — Et dans la brume de son visage — soudain apparut claire — une douce pensée. Un matin qu’il a plu,

On voit ainsi les fleurs noyées — à travers l’eau troublée. — La mère de Mireille approuva ses paroles, — et le gardien, en souriant : — « Maître Ramon, dit-il, je me retire ! — car du cousin, je vous le dis, — un gardien Camarguais connaît la piqûre. »

Au mas, dans le courant du même été, — vint, des pâturages du Sauvage , — pour voir la jeune fille, Ourrias le toucheur. — Du Sauvage, noirs, méchants — et fameux sont les bœufs… — Aux grands soleils, sous les frimas, — sous le battement des pluies diluviennes,

Là, seul avec ses vaches, — Ourrias les paissait toute l’année. — Né dans le troupeau, — élevé avec les bœufs, — des bœufs il avait la structure, — et l’œil sauvage, et la noirceur, — et l’air revêche, et l’âme dure. — Un rondin à la main, le vêtement jeté par terre,

Combien de fois, rude sevreur, — des mamelles de leurs mères — n’avait-il pas arraché, sevré les veaux ! — et sur la mère en courroux — rompu de gourdins une brassée, — jusqu’à ce qu’elle fuie l’orage de coups, — hurlante, et retournant la tête entre les jeunes pins !

Combien de bouvillons et de génisses , — dans les ferrades Camarguaises, — n’avait-il pas renversés par les cornes ! Aussi en gardait-il, — entre les sourcils, une balafre — pareille à la nuée que la foudre déchire ; — et les salicornes et les traînasses — de son sang ruisselant s’étaient teintes jadis.

C’était un beau jour de grande ferrade. — Pour rassembler (les bœufs), — les Saintes, Faraman, Aigues-Mortes, Albaron , — avaient envoyé dans les friches — cent cavaliers de leurs plus fermes. — Cependant au lieu déterminé, — où un peuple en délire enferme un vaste cirque,

Éveillés en sursaut dans la plaine salée, — poursuivis du trident — dont les perce au galop le bouillant toucheur, — à course folle, taureaux et taures — venaient, comme un rugissement de vent, — en écrasant typhas et centaurées, — venaient de se rassembler trois cents, au lieu du marquement.

La multitude cornue — s’arrête, effarée, muette. — Mais, l’arme dans les côtes, à hâte d’éperon, — trois fois encore ils lui font parcourir — le circuit de l’amphithéâtre, — tels que le chien après la martre, — tels que l’aigle du Luberon après les crécerelles.

Qui le croirait ? de sa cavale, — contre la coutume, Ourrias descend. — Aux portes de l’arène agglomérés, les bœufs — terriblement soudain s’ébranlent, — et dans l’arène promptement s’élancent — cinq bouvillons dont les yeux flamboient — et qui percent le ciel de leurs têtes superbes !

Comme le vent Ourrias se précipite ; — comme le vent après les nues, — il les poursuit à la course, à la course les pique, — à la course tantôt les devance, — tantôt de sa lance les heurte, — tantôt danse devant eux, — tantôt les gourmande d’un vigoureux coup de poing.

Aïe ! tout le peuple bat des mains : — Ourrias, blanc de poussière olympique, — par les cornes, à la course, enfin en a pris un, — et tête et mufle, et force à force ! — Il veut dégager ses cornes retroussées, — le noir monstre, et il tord sa croupe, — et mugit de fureur, et renifle sang et fumée.

Vaine fureur ! inutiles bonds ! — Le bouvier, d’un coup subtil, — appuie à son épaule, en lui tordant le cou, — l’horrible tête de la brute ; — et rudement et en sens contraire — poussant la bête, comme un rempart — chrétien et bête roulent par terre.

Une clameur frénétique — fait trembler les tamaris : « Bon homme ! Ourrias ! bon homme ! » Et cinq gars aux larges épaules — tenaient le taureau : de son triomphe — pour lui marquer le baptistère, — Ourrias lui-même prend le fer, — et avec le fer chaud, il lui brûle la croupe.

Un vol de filles d’Arles, en selle, — le sein fortement agité, — empourprées au galop de leurs haquenées blanches, — viennent lui apporter une grande corne — rase de vin ; et dans la plaine, — alerte ! le tourbillon de nouveau s’évapore ; — un vol de cavaliers les suivent, brûlants.

Ourrias ne voit que bœufs à terrasser… — Quatre restaient encore ; — mais, comme le faucheur, à abattre le foin, — est d’autant plus ardent qu’il en reste davantage, — aux durs efforts du combat — de plus en plus il tenait tête, — et de quatre animaux il énerva les reins.

Taches de blanc, cornes superbes, — le dernier tondait le gazon. — « Ourrias ! assez ! assez ! » tous les vieux vachers — lui crièrent. Vaine écluse ! — Sur le taureau aux blanches taches, — le trident posé sur la hanche, — moite de sueur, la poitrine nue, il fondait déjà.

Zan ! comme il l’atteint en plein mufle, — le trident vole en éclats ; — l’atroce blessure rend le taureau démoniaque ; — d’un bond le toucheur le saisit aux cornes ; — ils partent ensemble, et de la plaine — ravagent ensemble les salicornes. — À cheval, appuyés sur les longues (hampes) de leurs aiguillons,

Les vachers d’Arles et d’Aigues-Mortes — contemplaient la forte lutte : — pour la victoire, tous deux furieux, acharnés, — l’homme domptant le bœuf qui mugit, — le bœuf entraînant le dompteur, — et d’une langue épaisse, écumeuse, — léchant à la course son mufle ensanglanté.

Miséricorde ! le bœuf l’emporte ! — Comme une vile râtelée — l’homme a roulé devant lui, entraîné par l’élan… — « Fais le mort ! fais le mort ! » De terre — avec ses pointes le bœuf l’enlève, — et dans les airs, sa tête farouche — à sept cannes de haut le lance en arrière !

Une clameur frénétique — fait trembler les tamaris… — Au loin le malheureux va tomber, la face contre terre, — brisé. Il portait depuis (lors) — la cicatrice qui le défigurait. — Sur la cavale qu’il montait, — il vint donc chez Mireille, armé de sa pique.

Cette matinée-là, la jeune vierge — était seulette à la fontaine ; — elle avait retroussé ses manches et son jupon, — et nettoyait les éclisses — avec la prêle polisseuse. — Saintes de Dieu ! qu’elle était belle, — guéant ses petits pieds dans la source claire !

Ourrias dit : « Bonjour, la belle ! — Eh bien ! vous rincez vos éclisses ? — À cette source claire, si vous le permettiez, — j’abreuverais ma bête blanche. » — « Oh ! l’eau ne manque pas, ici, — répondit-elle : dans l’écluse — vous pouvez la faire boire, — autant qu’il vous plaît. »

— « Belle, dit le sauvage enfant, — si comme épouse ou pèlerine, — vous veniez à Sylvaréal , où l’on entend la mer, — belle, vous n’auriez pas tant de peine ; — car la vache de race noire — se promène, libre et farouche, — et jamais on ne la trait, et les femmes ont du bon temps. »

— « Jeune homme, au pays des bœufs, — d’ennui les jeunes filles meurent. » — « Belle, d’ennui, quand on est deux, il n’en est pas ! » — « Jeune homme, qui s’égare dans ces contrées lointaines — boit, dit-on, une eau amère, — et le soleil lui brûle le visage. » — « Belle, sous les pins vous vous tiendrez à l’ombre. »

— « Jeune homme, on dit qu’il monte aux pins — des tortis de serpents verdâtres ! » — « Belle, nous avons les flamants, nous avons les hérons — qui, déployant leur manteau rose, — leur font la chasse, le long du Rhône. » — « Jeune homme, écoutez (que je vous interrompe !), — ils sont trop loin, vos pins, de mes micocouliers. »

— « Belle, prêtres et filles — ne peuvent savoir la patrie — où ils iront, dit le proverbe, manger leur pain un jour. » — « Pourvu que je le mange avec celui que j’aime, — jeune homme, je ne réclame rien de plus — pour me sevrer de mon nid. » — « Belle, s’il en est ainsi, donnez-moi votre amour ! »

— « Jeune homme, vous l’aurez, dit Mireille. — Mais ces plantes de nymphæa — porteront auparavant des raisins colombins ! — auparavant votre trident — jettera des fleurs ; ces collines — s’amolliront comme la cire, — et l’on ira par mer à la ville des Baux ! »

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NOTESDU CHANT QUATRIÈME.

Martigue (Martegue). (Voyez Chant I, note 12.)

Sicelande (sicelando), espèce de bateau.

Paillole (paiolo), espèce de grand filet à mailles étroites.

Lac d’Entressen (clar d’Entressèn), dans la Crau.

Bessonnière (bessouniero), brebis qui met bas des jumeaux.

Un portique, avec un tombeau, qui supporte deux généraux de pierre.

À une demi-heure de Saint-Remy, au pied même des Alpines, s’élèvent, à côté l’un de l’autre, deux beaux monuments romains. L’un est un arc de triomphe, l’autre un magnifique mausolée construit sur trois étages, orné de riches bas-reliefs, et surmonté d’un gracieux campanile, que soutiennent dix colonnes corinthiennes à travers lesquelles se montrent debout deux statues. Ce sont les derniers vestiges de Glanum, colonie marseillaise détruite par les barbares.

Crépuscule (ahour, ἀωρία, heure indue, nuit profonde).

Le Sambuc (wlou Sambu>), hameau du territoire d’Arles, dans l’île de Camargue.

Cabridelle (Cabridello). (Voyez Chant I, note 14.)

La Camargue (la Camargo), vaste delta formé par la bifurcation du Rhône. Cette île, qui s’étend depuis Arles jusqu’à la mer, contient soixante-quatorze mille sept cent vingt-sept hectares de superficie. L’immensité de ses horizons, le silence grandiose de ses plaines unies, son étrange végétation, son mirage, ses étangs, ses essaims de moustiques, ses grands troupeaux de bœufs et de chevaux sauvages, étonnent le voyageur et font penser aux pampas de l’Amérique du Sud. (Voyez Chant X.)

Le Vaccarés (lou vacarés), dans l’île de Camargue, est un vaste ensemble de marécages, d’étangs salés et de lagunes. Vacarés est formé du mot vaco et de la désinence provençale arés, qui indique la réunion, la généralité. Il signifie un lieu où sont de nombreuses vaches. C’est ainsi que de vigno, vigne, barco, barque, ribo, rive, on a fait vignarés, vignoble, barcarés, flotte, ribeirés, rivage.

Rodes (rodo). La race sauvage des chevaux camargues est employée au foulage des gerbes. Ces animaux se comptent par rode (roue, cercle). La rode est composée de six liens (liame) ; le lien est une paire, la rode contient par conséquent douze chevaux.

Lien (liame). (Voyez la note précédente.)

À la clarté de notre lampe (à la clarla de nostro moco). La moco est un tronçon de roseau qu’on suspend dans les mas aux solives de la salle à manger. Elle porte la lampe romaine appelée calèu.

Le Sauvage (lou Sóuvage), vaste contrée déserte, nommée aussi petite Camargue, circonscrite au levant par le petit Rhône, qui la sépare de la grande Camargue, au midi par la Méditerranée, au couchant et au nord par le Rhône mort et le canal d’Aigues-Mortes. C’est le principal séjour des taureaux noirs sauvages.

Ourrias, forme provençale du nom propre Elzéar.

Combien de bouvillons et de génisses (quant de doublen e de ternenco). Un bouvillon d’un an s’appelle en provençal un anouble ; de deux ans, un doublen ; de trois ans, un teruen. Une ternenco est une génisse de trois ans.

Ferrade (ferrado), opération pastorale qu’on célèbre à Arles avec beaucoup d’appareil, et qui consiste à réunir tous les jeunes bœufs dans un espace déterminé, pour les marquer au chiffre du propriétaire avec un fer rouge.

Les Saintes (li Santo) (voyez Chant I, note 15). — Faraman, Albaron (Faraman, Aubaroun), hameaux de la Camargue. — Aigues-Mortes (Gard), (Aigui-Morto.) C’est dans le port de cette ville que saint Louis s’embarqua deux fois pour la Terre sainte. François I et Charles-Quint y eurent une entrevue en 1539.

Luberon (Luberoun). (Voyez Chant III, note 13.)

Éclisse, (fiscello), faisselle, vase de terre dont le fond est percé de petits trous, destiné à former et à faire égoutter les fromages. Fiscello, du latin fiscella, même signification.

Sylvaréal (Séuvo-riau), forêt de pins-parasols, située dans la petite Camargue (Voyez ci-dessus, note 14.). Un petit fort, construit dans ces parages pour protéger la navigation, domine cette île, et porte aussi le nom de fort de Sylvaréal.

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