Mireille — Chant VII

CHANT SEPTIÈMELES VIEILLARDS

Le vieux vannier et son fils, assis devant le seuil de leur cabane, tressent une corbeille. — Paysage des bords du Rhône. — Vincent engage son père à aller demander la main de Mireille. — Refus et remontrance du vieillard. — Vincenette, sœur de Vincent, se joint à son frère pour fléchir Maître Ambroise, et raconte l’histoire de Sylvestre et d’Alix. — Départ de Maître Ambroise pour le Mas des Micocoules. — L’arrivée et le repas des moissonneurs. — Maître Ramon. — Le labour. — Récit d’Ambroise, réponse de Ramon. — La table de Noël. — Mireille avoue son amour pour le fils du vannier. — Courroux, imprécations et refus des parents. — Indignation de Maître Ambroise. — Napoléon et les grandes guerres. — Emportement de maître Ramon. — Le soldat laboureur. — Farandole des moissonneurs autour du feu de la Saint-Jean.

— « Je vous dis, père, et vous redis — que j’en suis fou !… Croyez-vous que je rie ? » — en fixant ses yeux troublés sur Maître Ambroise, — disait Vincent à son vieux père. — Le mistral, puissant courbeur — des hauts peupliers de la contrée, — à la voix du jeune homme ajoutait ses hurlements.

Devant sa hutte du Rhône, — large comme une coque de noix, — le vieillard, sur une tronche d’arbre, était assis à l’abri, — et écorçait des harts ; — le jeune homme, accroupi sur la porte, — entre ses mains adroites et robustes — ployait en corbeille ces verges blanches.

Le Rhône, irrité par le vent, — faisait, comme un troupeau de vaches, — courir ses vagues troubles à la mer ; mais ici, — entre les cépées d’osier — qui faisaient abri et ombrage, — une mare d’eau azurée, — loin des ondes, mollement venait s’alentir.

Des bièvres, le long de la grève, — rongeaient de la saulaie — l’écorce amère ; là-bas, à travers le cristal — du calme continuel, — vous aperceviez les brunes loutres, — errantes dans les profondeurs bleues, — à la pêche des poissons, des beaux poissons argentés.

Au long balancement du vent berceur, — le long de cette rive, les pendulines — avaient suspendu leurs nids ; et leurs petits nids blancs, — tissus, comme une molle robe, — avec l’ouate qu’aux peupliers blancs — l’oiseau, lorsqu’ils sont en fleur, dérobe, — s’agitaient aux rameaux d’aune et aux roseaux.

Rousse comme une tortillade , — une alerte jeune fille, — d’un large filet étendait les plis, — trempés d’eau, sur un figuier. — Les animaux de la rivière, — et les pendulines des oseraies — n’avaient pas plus peur d’elle que des joncs tremblants.

Pauvrette ! c’était la fille — de Maître Ambroise, Vincenette. — Ses oreilles, personne encore ne les lui avait percées ; — elle avait des yeux bleus comme des prunelles — et le sein à peine enflé ; — épineuse fleur de câpre — que le Rhône amoureux aimait à éclabousser.

Avec sa barbe blanche et rude — qui lui tombait jusqu’aux hanches, — Maître Ambroise à son fils répondit : « Écervelé, — assurément tu dois l’être, — car tu n’es plus maître de ta bouche ! » — « Pour que l’âne se délicote, — père, il faut que le pré soit rudement beau !

« Mais à quoi bon tant de paroles ? — Vous savez comme elle est ! Si elle allait à Arles, — les filles de son âge se cacheraient en pleurant, — car après elle on a brisé le moule !… — Que répondrez-vous à votre fils, — quand vous saurez qu’elle m’a dit : Je te veux ! » — « Richesse et pauvreté, insensé, te répondront. »

— « Père, partez de Valabrègue ; — allez au Mas des Micocoules, — et en toute hâte ! à ses parents racontez tout, tel que c’est ! — Dites-leur que l’on doit se soucier — de la vertu de l’homme, et non de sa misère ! — Dites-leur que je sais biner, — ébourgeonner les vignes, labourer les terrains pierreux.

« Dites-leur encore que leurs six paires (de bêtes), — sous ma conduite, creuseront double ; — dites-leur que je suis homme à respecter les vieillards ; — dites-leur que, s’ils nous séparent, — pour toujours ils ferment nos cœurs, — et, tant moi qu’elle, ils nous enterrent ! » — « Ah ! fit Maître Ambroise, tu es jeune, là on le voit.

« C’est là l’œuf de la poule blanche ! — c’est là le lucre sur la branche ! — Le posséder ferait ta joie ; tu l’appelleras donc, — tu lui promettras le gâteau sucré, — tu gémiras jusqu’au sépulcre… — Jamais tu ne verras le lucre venir — se poser sur ton doigt, car tu n’es qu’un misérable. »

— « Mais d’être pauvre c’est donc la peste ? — Vincent, en se déchirant la tête, — s’écria. Mais le bon Dieu qui a fait des choses telles, — le bon Dieu qui vient m’exclure — de l’unique bien qui me rende à la vie, — est-il juste ?… Pourquoi sommes-nous pauvres ? — pourquoi, du vignoble chargé de raisins,

« Les uns cueillent-ils tous les fruits, — et d’autres n’ont que le marc desséché ? » — Mais Ambroise aussitôt levant le bras en l’air : — « Tresse, va, tresse tes brindilles, — et ôte cela de ta cervelle ! — Depuis quand le faisceau d’épis — reprend-il le moissonneur ?… Le lombric ou le serpent

« Peut donc dire à Dieu : « Mauvais père, — que ne faisais-tu de moi un astre ? » — « Pourquoi, dira le bœuf, ne m’as-tu pas créé bouvier ? — à lui le grain, à moi la paille !… » — Mais non, mon fils : mauvaise ou gaie, — tous, soumis, tiennent leur voie… — Les cinq doigts de la main ne sont pas tous égaux.

« Le Maître t’a fait lézard-gris ? — tiens-toi paisible dans ta crevasse nue, — bois ton rayon de soleil et rends grâces ! » — « Mais ne vous ai-je pas dit que je l’adore — plus que ma sœur, plus que mon Dieu ? — Il me la faut, père, ou sinon je meurs !… » — Et comme pour bannir loin de lui l’âpre souci,

Sur la rive du fleuve grondant, — il exhalait en courant (sa douleur). — Vincenette la sœur en pleurant alors vient, — et adresse au vieux vannier (ces paroles) : — « Avant de décourager mon frère, — écoutez-moi, père ! Il était un laboureur, — à la ferme où je servais, amoureux comme lui ;

« Il l’était de la fille du maître, — Alix ; lui, on l’appelait Sylvestre. — Au travail (tant l’amour l’avait fait courageux !) — c’était un loup ! habile en toute œuvre, — économe, matineux, docile… — Les maîtres, allez, dormaient en repos. — Un matin… — regardez, père, si ce n’est pas fâcheux !

« Un matin, l’épouse du maître — entendit Sylvestre parler : — il contait en cachette son amour à Alix. — À dîner, lorsque entrèrent les hommes, — et qu’ils se rangèrent autour de la table, — les yeux du maître s’attisèrent : — « Traître ! dit-il, voilà ton compte, et passe, je t’ai vu ! »

« Le bon serviteur partit. — Nous nous regardions les uns les autres, — mécontents, ahuris de le voir chasser. — Trois semaines, dans les novales, — nous le vîmes errer — aux alentours de la bastide, — tout hagard, morne, hâve, mal vêtu ;

« Tantôt gisant, tantôt courant à toutes jambes. — La nuit, nous l’entendions comme une ourse — hurler sous les treilles en appelant Alix. — Mais un jour, puis, un feu vengeur — qui flamboyait aux quatre coins, — consuma la meule de paille, ô père, — et du puits le câble tira un noyé. »

Là se leva Maître Ambroise. — « Enfant petit, dit-il en grommelant, — petite peine ; grand, grande peine. » — Et il monte en haut, — il met ses houseaux élevés — que lui-même s’était faits autrefois, — ses bons souliers garnis de caboches, — son grand bonnet rouge, et il marche à la Crau.

Nous étions au temps où les terres — ont leurs récoltes mûries : — il se trouve que c’était la veille de la Saint-Jean. — Dans les sentiers, le long des haies, — déjà, par nombreuses compagnies, — les tâcherons de la montagne — venaient, bruns et poudreux, (pour) moissonner nos champs ;

Les faucilles en bandoulière, — dans les carquois de figuier, — accouplés deux par deux ; chaque couple amenant — sa lieuse (de gerbes). Un galoubet, — un tambourin orné de nœuds de rubans, — accompagnaient les charrettes, — où, las du chemin, les vieillards étaient couchés.

Et, en longeant les touzelles — qui, sous le vent qui les bat, — ondoient à grandes vagues : « Ô mon Dieu ! les beaux blés ! — quels blés touffus ! disaient-ils ensemble. — Voilà qui sera beau à couper ! — Voyez comme la bise les trousse, — et aussi comme en l’air ils se redressent vite ! »

Voici qu’Ambroise se joignit à eux. « Sont-ils tous prêts comme ceux-là, — vos blés de Provence, aïeul ? » dit soudain — un des jeunes. — « Les froments rouges — sont encore en retard ; — mais si le temps venteux vient à durer, — vous verrez les faucilles manquer au travail !

« Remarquâtes-vous les trois chandelles, — à la Noël ? elles semblaient des étoiles ! — Rappelez-vous, enfants, qu’il y aura du grain — par bénédiction ! » — « Dieu vous entende, — et dans votre grenier le dépose, — bon aïeul ! » — Entre les saules, — avec le bûcheron les moissonneurs,

Pendant qu’ils s’avançaient, — bonnement devisaient ainsi. — Et il se trouve qu’au Mas des grands Micocouliers — aussi venaient les moissonneurs. — Maître Ramon, en promeneur, — de l’impétueux mistral qui égrène (les épis) — venait voir cependant ce que disait le blé.

Et de la plaine couverte d’épis — il traversait (l’étendue) jaune, — du nord au midi, à grands pas ; et les blés fauves : — « Maître, murmuraient-ils, c’est l’heure ! — voyez comme la bise nous incline, — et nous verse, et nous défleurit. — Mettez à vos doigts les doigtiers de roseau ! »

D’autres ajoutaient : « Les fourmis — déjà nous montent aux épis ; — à peine caillé, elles nous arrachent le grain. — Les faucilles ne viennent point encore ? » — Par là-bas dans les arbres — le chef tourna les cils, — et son œil par là-bas les découvre aussitôt.

Dès que parut l’essaim, tous — dégainèrent les faucilles, — et dans l’air au soleil ils les faisaient resplendir, et sur la tête les brandissaient, — pour saluer et faire fête. — Mais, à la troupe agreste, — du plus loin que Ramon put se faire ouïr :

— « Bienvenus soyez-vous, toute la bande ! — leur cria-t-il ; le bon Dieu vous envoie ! » Et bientôt de lieuses il eut une ronde nombreuse — autour de lui : « Ô notre maître, — touchez donc la main ! Bien-être — puisse-t-il avec vous être à jamais ! — Y en aura-t-il, des gerbes, à l’aire, cette année, Sainte Croix ! »

— « Il ne faut pas juger tout par la mine, — mes beaux amis ! Quand par le boisseau — aura passé l’airée, alors de ce qu’elle tient — nous saurons le juste. Il s’est vu des années — qui promettaient une récolte — à rendre vingt (hémines) par héminée, — ensuite elles en rendaient trois !… Mais soyons satisfaits ! »

Et, la face riante, — à tous il touchait la main ; — amicalement il parlait à Maître Ambroise, — et ils prenaient à peine l’allée — de la bastide, que : « Mireille ! — prépare vite la chicorée, et va tirer du vin, criait-il, tron-de-goï ! »

Vite celle-ci, à pleins tabliers, — versa le goûter sur la table ; — Ramon, le beau premier, s’y assied à un bout, — et tous font comme lui. En miettes — le pain à croûte épaisse déjà se pulvérise — sous la dent qui le broie, — pendant que les mains plongent dans les barbes-de-bouc.

La table réjouissait, lavée — comme une feuille d’avoine ; — le cachat odorant, l’ail qui brûle (le palais), — les aubergines (rôties) sur le gril, — les piments, cuisant mets, — les blonds oignons, confusément — roulaient sur elle, versés à profusion.

Maître à la table comme au labour, — Ramon, qui à côté de lui avait la buire, — de temps à autre l’élevait, et : « Allons ! buvons un coup ! — Quand la lande est pierreuse, — pour que la faux se raffermisse, — il faut en mouiller le tranchant, et ferme ! » — Et les hommes, tour à tour, tendaient le verre.

— « Mouillons le tranchant ! » — Et du grand vase — le vin coulait, rouge et limpide, — aux âpres gosiers des faucilleurs. — « Puis, — dit Ramon aux (hommes) attablés, — quand vous aurez rassasié la faim — et ravivé les forces, — pour bien commencer, selon l’usage antique,

« Coupez, dans les bois taillis, — chacun votre fagot de branches ; — qu’en pile les fagots s’amoncellent. Mes fils, — quand le haut bûcher sera prêt, — ce soir nous accomplirons le reste ; — car de Saint Jean c’est la fête cette nuit, — Saint Jean le moissonneur, Saint Jean l’ami de Dieu ! »

Ainsi les commande le maître. — Dans la noble et grande science — nécessaire pour conduire un bien, nécessaire pour commander, — nécessaire pour faire éclore, sous — la sueur qui y ruisselle, — des noires mottes l’épi blond, — d’en savoir comme lui nul ne pouvait se vanter.

Sa vie était patiente et sobre. — En vérité ses longs labeurs — et le poids des ans l’avaient un peu courbé ; — mais au temps (où) les aires (sont pleines), à la face, — maintes fois, des jeunes valets, — fier et joyeux, il portait encore — sur la paume des mains deux pleins setiers de blé !

Il connaissait l’influence de la lune, — quand est-elle bonne, quand défavorable, — et quand pousse-t-elle la sève, et quand l’arrête-t-elle ; — et lorsqu’elle a un cercle, et lorsqu’elle est pâle, — ou blanche, ou empourprée, — il savait le temps qui en descend. — Pour lui, les oisillons, le pain qui se moisit.

Et les jours néfastes de la Vache , — pour lui les brouillards qu’Août vomit, — et les parhélies, et l’aube de la Saint-Clair, — des quarantaines humides, — des sécheresses ruineuses, — des périodes de gelée, — et aussi des années bonnes, étaient les signes clairs.

Dans une terre labourable, — quand la culture se fait en temps propice, — j’ai vu parfois, attelées à la charrue, — six bêtes grasses et nerveuses ; — c’était un merveilleux spectacle ! — la terre, friable, en silence, — lentement devant le soc au soleil s’entr’ouvrait.

Et les six mules, belles et saines, — suivaient sans cesse le sillon ; — elles semblaient, en tirant, comprendre pourquoi — il faut labourer la terre : — sans marcher trop lentement ni courir, — vers le sol baissant le museau, — attentives, et le cou tendu comme un arc.

Le fin laboureur, l’œil sur la raie, — et la chanson entre les lèvres, — y allait à pas tranquilles, en tenant seulement — le manche droit. — Ainsi allait — le ténement qu’ensemençait — Maître Ramon, et qu’il dirigeait, — magnifique, tel qu’un roi dans son royaume !

Déjà, pourtant, levant la face (au ciel), — le chef disait les grâces — et portait la main au front pour faire le signe de la croix ; et des travailleurs — la troupe allait, gaiement, — préparer le feu de joie. — Les uns vont ramasser des fanes de souchet, — d’autres, des sombres pins abattre la ramée.

Mais à table restent les deux vieillards, — et Maître Ambroise prend la parole : — « Je viens, moi, ô Ramon, vous demander conseil. — Il m’advient une traverse qui avant l’heure — me conduira où sont les pleurs ; — car je ne vois ni comment ni quand — de ce nœud de malheur je pourrai trouver le sceau !

« Vous savez que j’ai un fils : jusqu’à cette heure, — d’une sagesse plus que rare — il m’avait donné les preuves, et toujours. J’aurais tort, — si je venais dire le contraire. — Mais toute pierre a ses javarts, — les agneaux même ont leurs convulsions, — et l’onde la plus perfide est celle qui dort.

« Savez-vous ce qu’il a fait, le songe-creux ? — Il s’est allé mettre par la tête — une fille qu’il a vue, de riches tenanciers… — Et il la veut, et il la veut, l’insensé ! — Et si violent est son désespoir, — et tel son amour — qu’il m’a fait peur ! Vainement lui ai-je démontré sa folie,

« Vainement lui ai-je dit qu’en ce monde, — richesse croît, pauvreté fond… — « Courez dire à ses parents que je la veux à tout prix, — a-t-il répondu ; qu’il faut se soucier — de la vertu de l’homme, et non de sa misère ; — dites-leur que je sais biner, — ébourgeonner les vignes, labourer les terrains pierreux.

« Dites-leur encore que leurs six paires (de bêtes), — sous ma conduite, creuseront double ; — dites-leur que je suis homme à respecter les vieillards ; — dites-leur que, s’ils nous séparent, — pour toujours ils ferment nos cœurs, — et, tant moi qu’elle, ils nous enterrent ! » — Maintenant donc, ô Ramon, que vous voyez ce qu’il en est,

« Dites-moi si, avec mes haillons, — je dois aller demander la fille, — ou bien laisser mourir mon fils… » — « Bah ! — Ramon lui dit, ne déployez point voile — sur un tel vent ! Lui ni elle, — allez, n’en mourront pas ! — C’est moi qui vous le dis, Ambroise, n’ayez pas peur.

« Ami, en votre lieu et place, — je ne ferais pas tant de démarches vaines : — « Commence, petit, par garder ton repos, — lui dirais-je sans détour, — car à la fin si tes caprices — vois ! font mouvoir la tempête, — sarnipabieoune ! vois ! je t’endoctrine avec un pieu ! »

Alors Ambroise : « Quand l’âne brait, — n’allez donc plus lui jeter de la ramée : — empoignez une trique et assommez-le ! » — Et Ramon : « Un père est un père ; — ses volontés doivent être faites ! — Troupeau qui mène son gardien, — tôt ou tard, craque dans la gueule du loup.

« Qu’à son père un fils regimbât, — de notre temps, ah ! Dieu garde ! — il l’eût tué, peut-être !… Les familles, aussi, — nous les voyions fortes, unies, saines, — et résistantes à l’orage, — comme un branchage de platane ! — Elles avaient, sans doute, leurs querelles, nous le savons.

« Mais quand le soir de Noël, — sous sa tente étoilée, — réunissait l’aïeul et sa génération, — devant la table bénie, — devant la table où il préside, — l’aïeul, de sa main ridée, — noyait tout cela dans sa bénédiction ! »

Mais, enfiévrée et blême, — la jeune fille enamourée — dit alors à son père : « Vous me tuerez donc, — mon père ! C’est moi que Vincent aime, — et devant Dieu et Notre-Dame, — nul n’aura mon âme que lui !… » — Un silence de mort les prit tous trois.

Jeanne-Marie est la première — qui se leva de la chaise : — « Ma fille ! la parole qui vient de t’échapper, — lui fait-elle ainsi, les mains jointes, — est une insulte qui nous souille, — est une épine de nerprun — qui nous a pour longtemps percé le cœur !

« Tu as refusé le pâtre Alàri, — celui qui possédait mille bestiaux ! — refusé Véranet le gardien ; rebuté, — par tes manières dédaigneuses, — Ourrias, le riche (pasteur) de génisses ; — et puis, un freluquet, — un garnement (suffit) pour te séduire !

« Eh bien ! vas-y, de porte en porte, — avec ton gueux courir les champs ! — Tu t’appartiens, pars ! bohémienne !… Oui ! — à la Roucane, — à Beloun la Roubicane — associe-toi ! — Sur trois cailloux, avec la Chienne, — va cuire ton potage, abritée sous (la voûte) d’un pont ! »

Maître Ramon laissait dire ; — mais son œil, luisant comme un cierge, — son œil clignotait et jetait des éclairs — sous ses sourcils épais et blancs. — De sa colère l’écluse — à la longue s’arrache, — et l’onde à bouillons furieux s’élance dans la rivière :

— « Elle a raison, oui, ta mère ! pars, — et que l’ouragan loin se dissipe !… — Mais non, tu resteras, vois-tu ?… Saurais-je — de t’attacher avec les entraves, — et de te mettre aux narines un fer, — comme on fait à un jumart ; — verrais-je subitement tomber le feu du ciel !

« De fâcherie morne et malade, — verrais-je fondre tes joues, — comme la neige des collines au hâle du soleil ! — Mireille ! comme cette dalle — porte la braise du foyer ; — comme le Rhône, comblé (par les pluies), — forcément déborde ; et vois ! comme cela est une lampe,

« Souviens-toi de ma parole : — tu ne le verras plus !… » Et de la table — par un grand coup de poing il fait trembler l’ampleur. — Comme la rosée sur les berles, — comme une grappe dont les grains trop mûrs — pleuvent au vent, perle à perle, — Mireille, en même temps, répandait ses larmes.

— « Qui m’assure, malédiction ! — reprend le vieillard, bègue de colère, — Ambroise, qui m’assure que vous, vous, Maître Ambroise, — n’ayez point, avec votre gredin, — machiné dans votre hutte — ce rapt infâme ! » — L’indignation souleva, chez celui-ci, la vigueur d’autrefois.

— « Malheur de Dieu ! s’écria-t-il soudain, — si nous avons la fortune basse, — en ce jour apprenez de moi que nous portons le cœur haut ! — Que je sache encore, elle n’est point vice — la pauvreté, ni souillure. — J’ai quarante ans de bon service, — de service à l’armée, au son des canons rauques !

« À peine maniais-je une gaffe, — je suis parti de Valabrègue, — mousse de vaisseau. Perdu sur les plaines de la mer, — de la mer tempétueuse ou limpide, — j’ai vu l’empire de Mélinde, — j’ai hanté l’Inde avec Suffren, — et eu des jours plus amers que la mer !

« Soldat aussi des grandes guerres, — j’ai parcouru tout l’univers, — avec ce haut guerrier qui monta du Midi, — et promena sa main destructrice — de l’Espagne aux steppes russes ; — et, tel qu’un arbre de poires sauvages, — au bruit de ses tambours se secouait le monde !

« Et dans l’horreur des abordages, — et dans l’angoisse des naufrages, — les riches, malgré tout, n’ont jamais fait ma part ! — Et moi, enfant du pauvre, — moi qui n’avais, dans ma patrie, — pas un coin de terre où planter le soc, — pour elle quarante ans j’ai harassé ma chair !

« Et nous couchions sous le givre, — et ne mangions que du pain de chien ; — et, jaloux de mourir, nous courions au carnage — pour défendre le nom de France !… — Mais, de cela nul n’a souvenir ! » — En achevant sa remontrance, — par la ferme il jeta son manteau de cadis.

— « Qu’allez-vous chercher vers Mont-de-Vergue — le Saint-Pilon ? le vieux grondeur — ainsi rembarre Maître Ambroise, — et moi aussi j’ai entendu l’horrible tonnerre des bombes, — emplir la vallée des Toulonnais ; — d’Arcole j’ai vu le pont qui tombe, — et les sables d’Égypte combugés de sang vivant !

« Mais, au retour de ces guerres, — à fouir, à bouleverser le sol — nous nous mîmes comme des hommes, (au point) de nous sécher la moelle, — de pied et d’ongles ! La journée — s’entamait avant l’aube, — et la lune des soirées — nous a vus plus d’une fois ployés sur la houe.

« On dit : La terre est généreuse ! — mais, telle qu’un arbre d’avelines, — à qui ne la frappe à grands coups, elle ne donne rien ; — et si l’on comptait, pas à pas , — les mottes de terre de cette aisance, — que mon travail m’a conquise, — on compterait les gouttes de sueur qui ont ruisselé de mon front !

« Sainte Anne d’Apt ! et il faut se taire ! — J’aurai donc, comme un satyre , — ahané sans relâche aux travaux des champs, et mangé mes criblures, — pour qu’à la maison entre l’abondance, — pour l’augmenter sans cesse, — pour me mettre à l’honneur du monde ; — puis, je donnerai ma fille à un gueux (couchant) aux meules !

« Allez au tonnerre de Dieu : — Garde ton chien, je garde mon cygne. » — Tel fut du maître le rude parler. — L’autre vieillard, se levant de table, — prit son manteau et son bâton, — et n’ajouta que deux paroles : — « Adieu ! quelque jour, n’ayez point de regrets !

« Et (que) le grand Dieu avec ses anges — mène la barque et les oranges ! » — Et comme il s’en allait avec le jour tombant, — sous le mistral qui mugit, — (pareille à une) corne, s’éleva du monceau de ramée — une longue langue de flamme. — Alentour, les moissonneurs, fous de joie,

Avec leurs têtes fières et libres — se renversant dans l’air vibrant, — tous, d’un même saut frappant la terre ensemble, — faisaient déjà la farandole. — La grande flamme, qui glapit — sous la bourrasque qui l’agite, — attisait sur leurs fronts des reflets éclatants,

Les étincelles, à tourbillons, — montent aux nues, furibondes. — Au craquement des troncs tombant dans le brasier, — se mêle et rit la petite musique — du galoubet, vive et folâtre — comme un friquet dans les rameaux… — Saint Jean, la terre enceinte tressaille, quand vous passez !

Le feu joyeux pétillait ; — le tambourin bourdonnait, — grave et continu, comme le murmure — de la mer profonde, quand elle bat — paisiblement contre les roches. — Les lames hors des fourreaux — et brandies dans les airs, les danseurs bruns,

Trois fois, avec de grands élans, — font dans les flammes la Bravade . — Et tout en franchissant le rouge foyer, — d’une tresse d’aulx ils jetaient les gousses — dans la braise ; et, les mains pleines — de mille-pertuis et de verveine, — qu’ils faisaient bénir dans le feu purificateur :

« Saint Jean ! Saint Jean ! Saint Jean ! » s’écriaient-ils. — Toutes les collines étincelaient, — comme s’il avait plu des étoiles dans l’ombre ! — Cependant la rafale folle — emportait l’encens des collines — et la rouge lueur des feux — vers le Saint, planant dans le bleu crépuscule.

‌

NOTESDU CHANT SEPTIÈME.

Tortillade (tourtihado), gâteau en forme de couronne, fait de fine pâte, de sucre, d’œufs et d’anis.

Prunelle (agreno), fruit du prunellier.

C’est là l’œuf de la Poule blanche : expression proverbiale, pour dire une chose rare, précieuse, à laquelle on tient beaucoup. Les sorciers allaient avec une poule blanche aux carrefours, au clair de lune, et évoquaient le diable par ce cri trois fois répété : Pèr la vertu de ma poulo blanco ! Juvénal, en parlant d’un homme heureux, dit : Gallinæ filius albæ.

Lucre (lucre), tarin de Provence (fringilla spinus, Lin.), oiseau d’un beau jaune et dont le chant agréable a passé en proverbe.

Doigtiers (dedau), doigtiers de roseau que les moissonneurs adaptent aux doigts de leur main gauche, afin de ne pas se blesser avec la faucille.

Hémine (eimino), boisseau. — Héminée (eiminado), mesure de superficie, 8 ares 75, variable selon les pays.

Cachat (cachat), fromage pétri qui acquiert par la fermentation un goût excessivement piquant. Ce mets figure journellement sur la table des valets de ferme, ou ràfi.

Les jours néfastes de la Vache, vulgairement li Vaqueiriéu. Ce sont les trois derniers jours de mars et les quatre premiers d’avril, période redoutée des paysans. On a vu, dans la note 6 du Chant VI, ce que les Provençaux entendent par la Vieille. Voici la suite de ce fabliau :

Quand la Vieille eut perdu son troupeau de brebis, elle acheta des vaches ; et, arrivée sans encombre à la fin du mois de mars, elle dit imprudemment.

En escapant de Mars e de Marsèu,Ai escapa mi vaco e mi vedèu.

Mars, blessé du propos, va sur-le-champ trouver Avril

Abriéu, n’ai plus que tres jour : presto-me-n’en quatre,Li vaco de la Vièio faren batre !

Avril consentit, au prêt… ; une tardive et terrible gelée brouït toute végétation, et la pauvre Vieille perdit encore son troupeau.

Noël est la principale fête des Provençaux. En voici une description qui primitivement faisait partie du poëme, et que l’auteur a supprimée pour éviter les longueurs :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah ! Noël, Noël, où est ta douce paix ? — Où sont les visages riants — des petits enfants et des jeunes filles ? — Où est la main calleuse et agitée — du vieillard qui fait la croix sur le saint repas ?

Alors le valet qui laboure — quitte le sillon de bonne heure, — et servantes et bergers décampent, diligents. — Le corps échappé au dur travail, — ils vont, à leur maisonnette de pisé, — avec leurs parents manger un cœur de céleri — et poser gaiement la bûche (au feu) avec leurs parents.

Du four, sur la table de peuplier, — déjà le (pain) de Noël arrive, — orné de petit-houx, festonné d’enjolivures. — Déjà s’allument trois chandelles, — neuves, claires, sacrées, — et dans trois blanches écuelles — germe le blé nouveau, prémices des moissons.

Un noir et grand poirier sauvage — chancelait de vieillesse. — L’ainé de la maison vient, le coupe par le pied. — à grands coups de cognée l’ébranche, — et le chargeant sur l’épaule, — près de la table de Noël, — il vient, aux pieds de son aïeul, le déposer respectueusement.

Le vénérable aïeul, d’aucune manière, — ne veut renoncer à ses vieilles modes. — Il a retroussé le devant de son ample chapeau, — et va, en se hâtant, chercher la bouteille. — Il a mis sa longue camisole — de cadis blanc, et sa ceinture, — et ses brayes nuptiales, et ses guêtres de peau.

Cependant toute la famille — autour de lui joyeusement s’agite. — « Eh bien ! posons-nous la bûche, enfants ? — « Oui ! » promptement — tous lui répondent. « Allégresse ! — le vieillard s’écrie, allégresse, allégresse ! — que Notre-Seigneur nous emplisse d’allégresse ! — et si, une autre année, nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins !

Et remplissant le verre de clarette, — devant la troupe souriante — il en verse trois fois sur l’arbre fruitier ; — le plus jeune prend (l’arbre) d’un côté, — le vieillard de l’autre, et sœurs et frères — entre les deux, ils lui font faire ensuite — trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.

Et dans sa joie, le bon aïeul — élève en l’air le gobelet de verre : — « Ô feu, dit-il, feu sacré, fais que nous ayons du beau temps ! — et que ma brebis mette bas heureusement, — que ma truie soit féconde, — que ma vache vêle bien, — que mes filles et mes brus enfantent toutes bien !

Bûche bénie, allume le feu, ! » Aussitôt — prenant le tronc dans leurs mains brunes, — ils le jettent entier dans l’âtre vaste. — Vous verriez alors gâteaux à l’huile, — et escargots dans l’aioli, — heurter, dans ce beau festin, — vin cuit, nougat d’amandes et fruits de la vigne.

D’une vertu fatidique — vous verriez luire les trois chandelles ; — vous verriez des Esprits jaillir du feu touffu ; — du lumignon vous verriez pencher la branche — vers celui qui manquera (au banquet) ; — vous verriez la nappe rester blanche — sous un charbon ardent, et les chats rester muets !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Suffit pour te séduire. — S’encoucourda signifie au propre, acheter une courge pour un melon ; au figuré se tromper, se mal marier.

Mont-de-Vergue (Mount-de-Vergue), colline au levant d’Avignon.

Le Saint-Pilon (lou Sant-Pieloun, le Saint-Puy), nom du rocher à pic dans lequel est creusée la grotte où se retira sainte Magdeleine. (Voyez le Chant XI.)

Pas à pas (dèstre à dèstre). Le Dèstre est une mesure agraire, la centième partie de l’eiminado, environ neuf centiares.

Comme un satyre (coume un Satire). Pour dire travailler comme un nègre, on dit en Provence travailler comme un Satyre. Les anciens ont pu prendre les nègres sauvages pour des divinités des bois qu’ils nommèrent satyres, et dans l’esprit du peuple, ces deux mots ont pu devenir synonymes.

Bravade (Bravado), décharges de mousqueterie qu’on faisait autrefois au moment d’allumer le feu de la Saint-Jean, et, par extension, cérémonies préliminaires et saut de ce feu.

Comments

Loading comments…