Mireille — Chant VIII
CHANT HUITIÈMELA CRAU
Désespoir de Mireille. — Toilette d’Arlésienne. — La jeune fille, au milieu de la nuit, fuit la maison paternelle. — Elle va au tombeau des Saintes-Maries supplier ces patronnes de la Provence de fléchir ses parents. — Les constellations. — Dans sa course à travers la Crau, elle rencontre les bergers de son père. — La Crau, la guerre des Géants. — Les lézards, les mantes religieuses, les papillons avertissent Mireille. — Mireille haletante de soif, accablée par la chaleur du jour, implore saint Gent, qui la secourt. — Rencontre d’Andreloun, le ramasseur de limaçons. — Éloge d’Arles. — Récit d’Andreloun : légende du Trou de la Cape, le foulage des gerbes, les fouleurs engloutis. — Mireille passe la nuit sous la tente de la famille d’Andreloun.
Qui tiendra la forte lionne, — quand, de retour à son antre, — elle ne voit plus son lionceau ? Hurlante soudain, — légère et efflanquée, — sur les montagnes barbaresques — elle court… Un chasseur maure — dans les genêts épineux le lui emporte au grand galop.
Qui vous tiendra, filles amoureuses ?… — Dans sa chambrette sombre, — où la nuit qui brille prolonge son rayon, — Mireille est dans son lit couchée — qui pleure toute la nuitée, — avec son front dans ses mains jointes : — « Notre-Dame d’Amour, dites-moi ce que je dois faire !
« Ô sort cruel, qui me sèches d’ennuis ! — Ô père dur qui me foules aux pieds, — si tu voyais de mon cœur le déchirement et le trouble, — tu aurais pitié de ton enfant ! — Moi que tu nommais ta mignonne, — tu me courbes aujourd’hui sous le joug, — comme si j’étais un poulain qu’on peut dresser au labour !
« Ah ! que la mer ne déborde-t-elle, — et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses vagues ! — Joyeuse, je verrais s’engloutir ce bien au soleil, — seule cause de mes larmes ! — Ou pourquoi, d’une pauvre femme, — pourquoi ne suis-je pas née moi-même, — dans quelque trou de serpent !… Alors, alors, peut-être,
« Si un pauvre garçon me plaisait, — si Vincent demandait (ma main), — vite, vite on me marierait !… Ô mon beau Vincent, — pourvu qu’avec toi je pusse vivre, — et t’embrasser comme fait le lierre, — dans les ornières j’irais boire ! — Le manger de ma faim serait tes (doux) baisers ! »
Et pendant qu’ainsi, dans sa couchette, — la belle enfant se désole, — le sein brûlant de fièvre et frémissant d’amour, — des premiers (temps) de ses amours — pendant qu’elle repasse les (charmantes) heures — et les moments si clairs, — lui revient tout d’un coup un conseil de Vincent :
— « Oui, s’écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, — c’est bien toi qui me le dis : — « Si (jamais) un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme, — ou toute autre bête errante, — vous fait sentir sa dent aiguë ; — si le malheur vous accable, — courez, courez aux Saintes , vous aurez tôt du soulagement ! »
« Aujourd’hui le malheur m’accable, — partons ! nous en reviendrons contente. » — Cela dit, elle saute, légère, de son (petit) drap blanc ; — elle ouvre avec la clef luisante, — la garde-robe qui recouvre — son trousseau, meuble superbe, — de noyer, tout fleuri sous le ciselet.
Ses petits trésors de jeune fille — étaient là : sa couronne — de la première fois qu’elle fit son bon jour ; — un brin de lavande flétrie ; — un (petit) cierge, usé — presque en entier, et bénit — pour dissiper les foudres dans le sombre éloignement.
Elle, avec un lacet blanc, — d’abord se noue autour des hanches — un rouge cotillon, qu’elle-même a piqué — d’une fine (broderie) carrelée, — petit chef-d’œuvre de couture ; — sur celui-là, d’un autre bien plus beau lestement elle s’attife encore.
Puis, dans une casaque noire, elle presse — légèrement sa taille riche, — qu’une épingle d’or suffit à resserrer ; — par tresses longues et brunes — ses cheveux pendent, et revêtent comme d’un manteau ses deux épaules blanches. — Mais elle en saisit les boucles éparses,
Vite les rassemble et les retrousse, — à pleine main les enveloppe — d’une dentelle fine et transparente ; et une fois — les belles touffes ainsi étreintes, — trois fois gracieusement elle les ceint — d’un ruban à teinte bleue, — diadème arlésien de son front jeune et frais.
Elle met son tablier ; sur le sein, — de son fichu de mousseline — elle se croise à petits plis le virginal tissu. — Mais son chapeau de Provençale, — son petit chapeau à grandes ailes — pour défendre des mortelles chaleurs, — elle oublia ; par malheur, de s’en couvrir la tête.
Cela fini, l’ardente fille — prend à la main sa chaussure ; — par l’escalier de bois, sans faire de bruit, — descend en cachette ; enlève — la barre pesante de la porte ; — se recommande aux bonnes Saintes, — et part, comme le vent, dans la nuit qui effraye.
C’était l’heure où les constellations — aux nautoniers font beau signe. — De l’Aigle de Saint Jean , qui vient de se jucher, — aux pieds de son Évangéliste, — sur les trois astres où il réside, — on voyait clignoter le regard. — Le temps était serein, et calme, et resplendissant d’étoiles.
Et dans les plaines étoilées — précipitant ses roues ailées, — le grand Char des Âmes, dans les profondeurs (célestes), du Paradis — prenait la montée brillante, — avec sa charge bienheureuse ; — et les montagnes sombres — regardaient passer le Char volant.
Mireille allait devant elle, — comme jadis Maguelonne , celle — qui chercha si longtemps, éplorée, dans les bois, — son ami Pierre de Provence, — qui, emporté par la fureur — des flots, l’avait laissée abandonnée. — Cependant aux limites du terroir cultivé,
Et dans le parc (où) se rassemblent (les brebis), — les pâtres de son père — allaient traire déjà ; et les uns, avec la main, — tenant les brebis par le museau, — immobiles devant les abris-vent, — faisaient teter les agneaux bruns. — Et sans cesse on entendait quelque brebis bêlant…
D’autres chassaient les mères (qui n’ont plus d’agneau) — vers le trayeur : dans l’obscurité, — assis sur une pierre, et muet comme la nuit, — des mamelles gonflées celui-ci exprimait — le bon lait chaud ; le lait, jaillissant — à longs traits, s’élevait — dans les bords écumeux de la seille, à vue d’œil.
Les chiens étaient couchés, tranquilles ; — les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, — gisaient le long de l’enclos, le museau allongé — dans les thyms. Calme — tout alentour, et sommeil, et repos — dans la lande embaumée ; — le temps était serein, et calme, et resplendissant d’étoiles.
Et comme un éclair, à ras des claies — Mireille passe : pâtres et brebis, — comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, — s’agglomérèrent. — Mais la jeune fille : — « Avec moi, aux Saintes-Maries — nul ne veut venir, d’entre les bergers ? » Et devant (eux), elle fila comme un esprit.
Les chiens du mas la reconnurent, — et du repos ne bougèrent. — Mais elle, des chênes-nains frôlant les têtes, — est déjà loin ; et sur les touffes — des panicauts, des camphrées, — ce perdreau de fille — vole, vole ! Ses pieds ne touchaient pas le sol !
Souventes fois, à son passage, — les courlis qui, dans les herbes, — au pied des chéneteaux, dormaient blottis, — troublés dans leur sommeil, — soudain partaient à grande volée, — et dans la Crau sombre et nue — criaient : Courreli ! courreli ! courreli !
Les cheveux luisants de rosée, — l’Aurore, cependant, de la montagne — se voyait peu à peu dévaler dans la plaine ; — et des alouettes huppées — la volée chanteuse la salue ; — et de l’Alpine caverneuse — il semblait qu’au soleil se mouvaient les sommets.
On voyait le matin découvrir peu à peu — la Crau inculte et aride, — la Crau immense et pierreuse, — la Crau antique, où, des ancêtres — si les récits sont dignes de foi, — sous un déluge accablant — les Géants orgueilleux furent ensevelis.
Les stupides ! avec une échelle, — avec un effort de leurs épaules — ils croyaient renverser le Tout-Puissant ! Déjà — de Sainte-Victoire le morne — était déchiré par le levier ; — déjà ils venaient querir l’Alpine, — pour en ajouter au Ventour les grands escarpements ébranlés.
Dieu ouvre la main ; et le Mistral, — avec la Foudre et l’Ouragan, — de sa main, comme des aigles, sont partis tous trois ; — de la mer profonde, et de ses ravins, — et de ses abîmes, ils vont, avides, — épierrer le lit de marbre ; — et ensuite s’élevant comme un lourd brouillard,
L’Aquilon, la Foudre et l’Ouragan, — d’un vaste couvercle de poudingue — assomment là les colosses… La Crau, — la Crau ouverte aux douze vents, — la Crau muette, la Crau déserte, — a conservé l’horrible couverture… — De plus en plus, Mireille, du terroir paternel
S’éloignait. Les rayonnances — et l’éjaculation ardente du soleil — attisaient dans l’air un luisant tremblement ; — et des cigales de la lande, — que grillait l’herbe chaude, — les petites cymbales folles — répétaient sans fin leur long claquettement.
Ni arbre, ni ombre, ni âme ! — car, fuyant la flamme de l’été, — les nombreux troupeaux qui tondent en hiver — l’herbette courte, mais savoureuse, — de la grande plaine sauvage, — aux Alpes fraîches et salubres — étaient allés chercher des pâturages toujours verts.
Sous les feux que Juin verse, — comme l’éclair Mireille court, et court, et court ! — Et les grands lézards gris, au rebord de leurs trous, — disaient entre eux : « Il faut être folle — pour vaguer dans les cailloux, — par un soleil qui sur les collines — fait danser les morvens , et les galets dans la Crau ! »
Et les mantes-religieuses, à l’ombrette — des ajoncs : « Ô pèlerine, — retourne, retourne-toi ! lui disaient-elles. Le bon Dieu — a mis aux sources de l’eau claire, — au front des arbres a mis de l’ombre — pour protéger les couleurs de tes (joues), — et toi, tu brûles ton visage au hâle de l’été ! »
Vainement l’avertirent aussi — les papillons qui la virent. — Les ailes de l’Amour et le vent de la Foi — l’emportent, comme la bise emporte — les blancs goëlands qui errent — dans les plages salées d’Aigues-Mortes. — Profondément triste, abandonnée des pâtres et des brebis,
De loin en loin, par la campagne, — paraît une bergerie couverte de typha. — Quand pourtant elle se vit, béante de soif, — en ces lieux brûlés toute seule, — sans ruisseau ni ruisselet, — elle tressaillit légèrement… — et dit : « Grand Saint Gent, ermite du Bausset !
« Ô bel et jeune laboureur, — qui attelâtes à votre charrue — le loup de la montagne ! ô divin solitaire, — qui ouvrîtes la roche dure — à deux petits filets — d’eau et de vin pour rafraîchir — votre mère, lasse et mourante de chaud ;
« Car, ainsi que moi, lorsque tout dort, — vous aviez déserté votre famille, — et, seul, et avec Dieu, aux gorges du Bausset — vous trouva votre mère. De même, — envoyez-moi un filet d’eau limpide, — ô bon Saint Gent ! Le galet sonore — brûle l’empreinte de mes pieds, et je meurs de soif ! »
Le bon Saint Gent, de l’empyrée — entendit prier Mireille : — et Mireille aussitôt, d’une margelle de puits, — au loin dans la rase campagne, — a vu étinceler la dalle. — Et des dards du soleil elle fendit la braise, — comme le martinet qui traverse une ondée.
C’était un vieux puits tout revêtu de lierre, — où les troupeaux allaient boire. — Murmurant doucement quelques mots de chanson, — un petit garçon y jouait — sous l’auge, où il cherchait — le peu d’ombre qu’elle abritait ; — près de lui, il avait un panier plein de blancs limaçons.
Et le jeune enfant, dans sa main brune, — les prenait, une à une, — les pauvres hélices des moissons , et leur chantait : — « Escargot, escargot nonnain, — sors promptement de ta cellule, — sors promptement tes belles petites cornes, — ou sinon, je romprai ton petit monastère. »
La belle fille de Crau, colorée (par la marche), — et qui dans le seau avait plongé ses lèvres, — releva tout d’un coup son charmant minois : — « Mignon, que fais-tu là ! » — « Petite pause. » — « Dans le gazon et les galets, — tu ramasses des limaçons ? » — « Vous avez deviné juste ! répliqua le petit.
« Voyez ! combien j’en ai dans ma corbeille ! — J’ai des nonnains, des platelles, des moissonniennes … » — « Et puis, tu les manges ? » — « Moi ? nenni ! — Ma mère, tous les vendredis, — les porte à Arles pour les vendre, — et nous rapporte bon pain tendre… — Y avez-vous été en Arles, vous ? » — « Jamais. »
— « Quoi ! vous n’avez jamais été en Arles ? — J’y ai été, moi qui vous parle ! — Ah ! pauvrette, si vous saviez la grande ville que c’est, — Arles ! Si loin elle s’étend, — que, du grand Rhône plantureux — elle tient les sept embouchures !… — Arles a des bœufs marins qui paissent dans les îlots de sa plage ;
« Arles a sa race de chevaux sauvages ; — Arles, en seul été, — moissonne assez de blé pour se nourrir, si elle veut, — sept ans de suite ! Elle a des pêcheurs — qui lui charrient de toute part ; — elle a des navigateurs intrépides — qui vont des mers lointaines affronter les tourbillons… »
Et tirant gloire merveilleuse — de sa patrie de soleil, — il disait, le gentil gars, en sa langue d’or, — et la mer bleue qui tremble, — et Mont-Majour qui paît les meules — de pleines mannes d’olives molles, — et le beuglement qu’aux marécages fait ouïr le butor.
Mais, ô cité douce et brune, — ta merveille suprême, — il oublia, l’enfant, de la dire : le ciel, — ô féconde terre d’Arles, donne — la beauté pure à tes filles, — comme les raisins à l’automne, — des senteurs aux montagnes et des ailes à l’oiseau.
Inattentive, la fille des champs — était là debout et pensive : — « Beau gars, si tu veux, dit-elle, venir avec moi, — avec moi viens ! Sur les saules — avant que la raine s’entende — chanter, il faut que mon pied se pose — de l’autre côté du Rhône, à la garde de Dieu ! »
Le gars lui dit : — « Dame ! — vous rencontrez bien : nous sommes pêcheurs. — Avec nous, cette nuit, sous la tente, — vous coucherez au pied des peupliers blancs, — et dormirez dans votre robe ; — mon père, ensuite, à la première aurore, — demain vous passera, dans notre bord. »
— « Oh ! non, je me sens assez forte encore — pour, cette nuit, rester errante ! » — « Que Dieu vous en garde ! Voulez-vous donc, cette nuit, — voir la bande qui s’échappe, — plaintive, du Trou, de la Cape ? — Malheur à vous ! si elle vous rencontre, — avec elle dans le gouffre elle vous fait sombrer ! »
— « Et qu’est-ce que ce Trou de la Cape ? » — « Tout en marchant parmi les pierres, — je vous conterai ça, fillette !… » Et il commença : — « Il était une fois une grande aire — qui regorgeait de meules de gerbes. — Sur la berge de la rivière, — demain vous verrez le lieu où cela se passa.
« Depuis un mois et plus, — sur les (gerbes) dressées qui secouaient (leurs grains), — un cercle de (chevaux) Camargues avait sans cesse piétiné. — Pas un instant de relâche ! — toujours les sabots dans l’entrave ! — et sur l’airée poudreuse et tortueuse, — toujours des montagnes d’épis à chevaucher !
« Il faisait un soleil !. L’airée — semblait, dit-on, en flammes. — Et les fourches de bois, sans cesse, dans l’air faisaient — bondir des tourbillons de gerbée ; — et les ablais et les barbes (du froment), — comme des flèches d’arbalète, — aux naseaux des chevaux sans cesse étaient lancés.
« Ou à la Saint-Charles ou à la Saint-Pierre, — vous pouviez sonner, cloches d’Arles ! — Ni fête ni dimanche aux malheureux chevaux : — toujours le harassant foulage ! — toujours l’aiguillade qui perce ! — toujours les cris rauques — du gardien, immobile dans l’ardent tourbillon !
« L’avare maître, aux blancs fouleurs — en outre avait mis, hélas ! — la muselière… Vint Notre-Dame d’Août. — Déjà, sur les (gerbes) dressées (et) fumantes, — les (bêtes) accouplées, comme d’usage, — tournaient encore, trempées d’écume, — le foie collé aux côtes et le museau baveux.
« Voici que tout à coup accourent — et l’orage et la bise glacée… — Aïe ! un coup de mistral balaye l’airée ; — des affamés (qui reniaient — le jour de Dieu) les yeux se creusent ; — le champ du foulage — chancelle, et s’entr’ouvre comme un noir chaudron !
« Le grand monceau (de pailles) tourbillonne, — comme en fureur ; de l’abîme, — ouvriers aux fourches, gardiens, aides-gardiens, rien ne put — s’en sauver. Le maître, l’aire, — le van, les chèvres (du van), les meules, — les (coursiers) conducteurs, le haras tout entier, — dans le gouffre sans fond tout s’engloutit. »
— « Cela me fait frissonner ! » dit Mireille. — « Oh ! il y a bien plus, ô vierge ! — Demain, vous direz peut-être que je suis un petit fou, — vous verrez, dans son eau bleuâtre, — se jouer les carpes et les tanches ; — et les merles de marais — continuellement alentour chanter dans les roseaux.
« Vienne le jour de Notre-Dame. — À mesure que le soleil, couronné de feux, — monte à son pontificat, — avec l’oreille contre terre, — mettez-vous doucement, doucement à l’affût ! — vous verrez le gouffre, de limpide qu’il était, — s’assombrir peu à peu de l’ombre du péché.
« Et des profondeurs de l’eau trouble, — comme de l’aile d’une mouche — vous ouïrez peu à peu s’élever le bourdonnement. — Puis c’est un clair tintement de clochettes ; — puis, peu à peu, entre les berles, — semblable à des voix dans une amphore, — un horrible tumulte qui amène le frisson !
« C’est ensuite un trot de chevaux maigres — que sur l’airée un aigre gardien — insulte de ses cris et presse de jurons. — C’est un piétinement pénible ; — c’est un sol inclément, — âpre, sec plein d’horreur, — sonore comme une aire où l’on dépique, l’été.
« Mais à mesure que décline — le saint soleil, du gouffre — les blasphèmes, les bruits, se font rauques, mourants ; — tousse le troupeau écloppé — dans les lointaines profondeurs ; sous les berles — s’éteignent les clairs tintements de clochettes, — et chantent de nouveau les merles au bout des longs roseaux. »
Tout en parlant de ces choses, — avec son panier de limaçons — devant la jeune fille allait le petit gars. — Limpide, sereine, colorée — par le couchant, la colline aride — au ciel déjà marie — ses hauts remparts bleus et ses grands promontoires blonds ;
Et le soleil qui, dans le cintre — de ses longs rayons, lentement se retire, — laisse la paix de Dieu aux marais, au Grand-Clar , — aux oliviers de la Vallongue , — au Rhône qui s’allonge là-bas, — aux moissonneurs, qui enfin — relèvent leur dos et boivent le vent Largue.
Et le gars dit : « Jouvencelle, — au loin, voyez-vous la toile mouvante — de notre pavillon, mouvante au zéphyr ? — Voyez, sur le peuplier blanc qui l’abrite, — voyez, voyez mon frère Not qui grimpe ! — Bien sûr il attrape des cigales, — ou regarde peut-être si je retourne à la tente.
« Ah ! il nous a vus !… Ma sœur Zette, — qui lui prêtait l’épaule, — se retourne… et la voilà qui court vers ma mère — pour lui dire que, sans retard, — elle peut apprêter le bouillabaisse. — Dans le bateau déjà se courbe — ma mère, et elle prend les poissons qui sont au frais. »
Mais comme, d’un élan, eux deux — gravissaient la digue : — « Tiens ! s’écria le pêcheur, vois comme c’est charmant, — femme !… Bientôt, vienne qui plante ! — notre Andreloun fera, je crois, — un pêcheur des fiers qu’il y ait ! — Le voici qui nous amène la reine des anguilles ! »
NOTESDU CHANT HUITIÈME.
Courez aux Saintes (courrès i Santo). Voyez Chant I, note 16.
L’Aigle, constellation.
Maguelonne (Magalouno). D’après un vieux roman de chevalerie aussi populaire que celui de Quatre fils Aymon, le comte Pierre de Provence, ayant enlevé Maguelonne, fille du roi de Naples, s’enfuit avec elle à travers monts et vallées. Un jour que Maguelonne s’était endormie au bord de la mer, un oiseau de proie enleva un bijou de santal qui brillait au cou de la princesse. Son amant monta sur une nacelle pour suivre l’oiseau sur la mer ; mais soudain une tempête s’éleva, et emporta Pierre en Égypte, où il fut accueilli et comblé d’honneurs par le soudan. La belle Maguelonne s’éveilla et se mit, tout éplorée, à chercher son ravisseur. Après une foule d’aventures romanesques, ils se retrouvèrent en Provence, où Maguelonne, devenue abbesse, avait fondé un hôpital, autour duquel, selon cette chronique fabuleuse, s’éleva plus tard la ville de Maguelonne.
L’Alpine caverneuse (l’Aupiho baumeludo), épithète motivée par les grottes des Baux et de Cordes qu’on trouve dans cette montagne.
Le morne ou pic de Sainte-Victoire (de Santo-Vitòri lou serre), à l’orient d’Aix : haut escarpement qui tire son nom de la grande victoire remportée par Marius sur les Teutons, à Pourrières, dans le voisinage.
Les morvens (li mourven), genévriers de Phénicie (Juniperus Phœnicea, Lin.)
Saint Gent, ermite du Bausset (Sant Gènt, ermito dóu Bausset), jeune laboureur, de Monteux, qui, au commencement du onzième siècle, se retira dans la gorge du Bausset (près de Vaucluse) pour y vivre en ermite. Son ermitage, et la fontaine miraculeuse qu’il fit jaillir, dit la tradition, en implantant ses doigts dans le rocher, sont le but d’un pélerinage très-fréquenté.
Hélice des moissons (meissounenco), helix cæspitum, nommée meissounenco, parce qu’après la moisson, elle monte et se colle le long des chaumes.
Nonnain (mourgueto), helix vermiculata. — Platelle (platello), helix algira. — Moissonniennes, voyez la note précédente.
Derrabado, improprement traduit par airée, signifie arrachis. Ce mot désigne les gerbes qui ont déjà subi un premier piétinement de chevaux, et qu’on arrache de dessous l’airée pour les soumettre à un nouveau foulage.
Grand-Clar (Grand-Clar), vaste étang de la Crau, entre les Baux et Arles.
Vallongue (Vaulongo), vallée des Alpines.
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