Mireille — Chant XI

CHANT ONZIÈMELES SAINTES

Les Saintes Maries racontent comment, après la mort du Christ, ayant été livrées à la merci des flots avec plusieurs autres disciples, elles abordèrent en Provence, et convertirent les peuples de cette contrée. — La navigation. — La tempête. — Arrivée des Saints proscrits à Arles. — Arles romaine. — La fête de Vénus. — Discours de saint Trophime. — Conversion des Arlésiens. — Les Tarasconais viennent implorer le secours de Sainte Marthe. — La Tarasque. — Saint Martial à Limoges ; Saint Saturnin à Toulouse ; Saint Eutrope à Orange. — Sainte Marthe dompte la Tarasque, et ensuite convertit Avignon. — La papauté à Avignon. — Saint Lazare à Marseille ; Sainte Magdeleine dans la grotte ; Saint Maximin à Aix ; les Saintes Maries aux Baux. — Le roi Réné. — La Provence unie à la France. — Mireille, vierge et martyre.

« L’arbre de la croix, ô Mireille, — sur la montagne de Judée — était encore planté : debout sur Jérusalem, — et du sang de Dieu encore humide, — il criait à la cité du crime, — endormie là-bas dans l’abîme : — « Qu’en as-tu fait, qu’en as-tu fait, du roi de Bethléem ? »

« Et des rues apaisées — ne montaient plus les grandes clameurs. — Le Cédron seul se lamentait au loin ; — et le Jourdain, mélancolique, — allait se cacher aux solitudes, — pour dégonfler ses plaintes, — à l’ombre des lentisques et des verts térébinthes.

« Et le pauvre peuple était triste, — car il voyait bien que celui-là était son Christ, — qui de la tombe haussant le couvercle, — à ses compagnons, à ses disciples, — était revenu se montrer, — et puis, laissant les clefs à Pierre, — s’était comme un aiglon enlevé dans le ciel !

« Ah ! on le plaignait, dans la Judée, — le beau charpentier Galiléen, — le charpentier aux cheveux blonds qui apprivoisait les cœurs — avec le miel des paraboles, — et qui avec largesse sur les collines — nourrissait la foule de pain azyme, — et touchait ses lépreux, et ressuscitait ses morts !

« Mais les docteurs, les rois, les prêtres, — la horde entière des vendeurs — que de son temple saint le Maître avait chassés : — « Qui retiendra la multitude, — se murmurèrent-ils à l’oreille, — si dans Sion et Samarie — la lumière de la Croix n’est promptement éteinte ? »

« Alors les rages s’irritèrent, — et les martyrs témoignèrent ; — alors l’un, tel qu’Étienne, était lapidé vif, — Jacques expirait par l’épée, — d’autres, écrasés sous un bloc de pierre !… — Mais sous le fer ou dans la braise, — tout criait en mourant : « Oui, Jésus est Fils de Dieu ! »

« Nous, les sœurs et les frères — qui le suivions par tout pays, — sur un méchant navire, aux fureurs de la mer, — sans voiles et sans rames, — fûmes chassés. Les femmes, — nous versions un ruisseau de larmes ; — les hommes vers le ciel portaient leur regard.

« Déjà, déjà nous voyons fuir — bois d’oliviers, palais et tours ; — nous voyons du haut Carmel les crêtes et les déchirures — au lointain bossuer (l’horizon). — Tout à coup un cri nous arrive… — nous nous retournons, et sur la plage, — nous voyons une jeune fille. Elle élevait ses bras,

« En nous criant, tout ardente : — « Oh ! emmenez-moi dans la batelée, — maîtresses, emmenez-moi ! Pour Jésus moi aussi — je veux mourir de mort amère ! » — C’était notre servante Sara ; — et dans le ciel tu la vois maintenant — avec une auréole comme une aube d’avril.

« Loin de là l’Aquilon nous entraîne. — Mais Salomé, que Dieu inspire, — aux vagues de la mer a jeté son voile. — Ô puissante foi !… sur l’onde — qui sautille, blonde et bleue, — la jeune fille, sans s’engloutir, — vint du rivage à notre vaisseau frêle ;

« Et l’Aquilon la poussait, — et le voile la portait. — Lorsque, pourtant, dans la brume éloignée nous vîmes, — cime à cime, disparaître — le doux pays, et la mer croître, — il faut l’éprouver pour la connaître, — la nostalgie profonde qu’alors nous ressentîmes !

« Adieu ! adieu, terre sacrée ! — Adieu, Judée vouée au malheur, — qui pourchasses tes justes et crucifies ton Dieu ! — Maintenant tes vignes et tes dattes — des fauves lions seront le pâturage, — et tes murailles, le repaire — des hideux serpents !… Adieu, patrie ! adieu, adieu ! »

« Un coup de vent tempétueux — sur la mer effrayante — chassait le bateau : Martial et Saturnin — sont agenouillés sur la proue ; — pensif, dans son manteau — le vieux Trophime s’enveloppe ; — auprès de lui était assis l’évêque Maximin.

« Debout sur le tillac, ce Lazare — qui de la tombe et du suaire — avait encore gardé la mortelle pâleur, — semble affronter le gouffre qui gronde ; — avec lui la nef perdue emmène — Marthe sa sœur, et Magdeleine, — couchée en un coin, et pleurant sa douleur.

« La nef, que poussent les démons, — conduit Eutrope, conduit Sidoine, — Joseph d’Arimathie, et Marcelle, et Cléon ; — et, appuyés sur les tolets, — au silence du royaume bleu — ils faisaient ouïr le chant des Psaumes ; — et nous répétions ensemble : Landamus te Deum !

« Oh ! dans les eaux scintillantes — comme courait la nacelle ! — Il nous semble encore voir ces souffles tournoyants — qui retordaient en tourbillons — l’embrun de l’abîme, — puis, en colonnes légères — s’évanouissaient au loin comme des esprits.

« Le soleil montait de la mer, — et se couchait dans la mer ; — et toujours errants sur la vaste plaine salée, — toujours nous allions au gré (du vent). — Mais des écueils Dieu nous garde, — car, dans ses vues, il nous réserve — pour amener à sa loi les peuples provençaux.

« Un matin sur tous les autres, — le temps était calme : devant nous, — nous voyons fuir la nuit avec sa lampe à la main, comme une veuve matinale — qui va au four cuire sa rangée de pains ; — l’onde, aplanie comme une aire, — du bateau battait à peine les madriers.

« Des profondeurs de (l’horizon) naît, se gonfle, — et porte l’horreur dans l’âme, et gronde — un bruit inconnu, un mugissement sombre, — qui nous pénètre les moelles, — et de plus en plus hurle et gémit. — Nous restâmes muets ! La vue seule, — aussi loin qu’elle pouvait aller, guettait les flots.

« Et sur la mer qui se blottissait (d’effroi), — la rafale se rapprochait, — rapide, formidable ! et mortes autour de nous — étaient les vagues ; et, noir présage, — comme immobilisée par un charme elles tenaient la barque. — Au loin soudain se dresse — une montagne d’eau, effrayante de hauteur.

« De sombres nuages couronnée, — la mer entière amoncelée, — en soufflant et beuglant, ô Seigneur ! à la course fondait sur nous : subitement — un coup de mer nous précipite — au fond d’un gouffre, et nous rejette — à la pointe des vagues, épouvantés, mourants !

« Quelles transes ! quel bouleversement ! — De longs éclairs fendent l’obscurité, — et coup sur coup éclatent d’épouvantables tonnerres, — et tout l’Enfer se déchaîne — pour engloutir notre carène. — La tourmente siffle, gronde, — et contre le pont bat nos fronts.

« Sur le dos de ses houles — tantôt la mer nous hisse ; — tantôt dans la profondeur des noirs abîmes, — où errent les paons-de-mer, — les phoques et les grands requins, — nous allons entendre la lamentable plainte — des noyés, que l’onde balaye, hélas !

« Nous nous vîmes perdus. — Sur nos têtes se renverse une grande vague, — quand Lazare : « Mon Dieu, sers-nous de timon ! — Tu m’as arraché une fois du tombeau… — Aide-nous ! la barque tombe ! » — Comme l’essor du ramier, — son cri fend l’orage et vole dans les cieux.

« Du haut palais où il triomphe, — Jésus l’a vu ; sur la mer gonflée — Jésus voit son ami, son ami qui, un moment de plus, — va être enseveli sous le flot. — Ses yeux avec une pitié profonde — nous contemplent : soudain jaillit — à travers la tempête un long rayon de soleil.

« Alléluia ! sur l’eau amère — nous montons et descendons encore ; — et ruisselants, et harassés, nous vomissons l’amertume. — En même temps les effrois partent, — les lames fières se dispersent, — les nuées au lointain se dissipent, — la terre verdoyante éclôt de l’éclaircie.

« Longtemps, avec des chocs affreux : — nous ballottent les vagues. — Puis elles se courbent enfin devant la mince nef — sous un souffle qui les calme ; — la mince nef, comme un colymbe , — sille entre les brisants, et troue — de larges flocons d’écume avec sa quille.

« Contre une rive sans roche, — Alleluia ! la barque touche ; — sur l’arène humide, là nous nous prosternons, — et nous écrions tous : « Nos têtes — que tu as arrachées à la tempête, — jusque sous le glaive, les voici prêtes — à proclamer ta loi, ô Christ ! Nous le jurons ! »

« À ce nom, de joie — la noble terre de Provence — paraît secouée ; à ce cri nouveau, — et la forêt et la lande — ont tressailli dans tout leur être, — comme un chien qui, sentant son maître, — court au-devant de lui et lui fait fête.

« La mer avait jeté des coquillages… — Pater noster, qui es in cœlis, — à notre longue faim tu envoyas un festin ; — à notre soif, parmi les salicornes — tu fis naître une fontaine ; — et miraculeuse, et limpide, et saine, — elle jaillit encore dans l’église où sont nos os !

« Pleins de la foi qui nous brûle, — du Rhône nous prenons aussitôt la berge ; — de marais en marais nous marchons à l’aventure ; — et puis, joyeux, dans le terroir — nous trouvons la trace de la charrue ; — et puis, au loin, des Empereurs — nous voyons les tours d’Arles arborer l’étendard.

« À cette heure tu es moissonneuse, — Arles ! et couchée sur ton aire, — tu rêves avec amour de tes gloires anciennes ; — mais tu étais reine, alors, et mère — d’un si beau peuple de rameurs — que, de ton port, le vent mugissant — ne pouvait traverser l’immense flotte.

« Rome à neuf t’avait vêtue — en pierres blanches bien bâties : — de tes grandes Arènes elle avait mis à ton front — les cent vingt portes ; tu avais ton Cirque ; — tu avais, princesse de l’Empire, — pour distraire tes caprices, — les pompeux Aqueducs, le Théâtre et l’Hippodrome.

« Nous entrons dans la cité : la foule — au Théâtre montait en farandole. — Nous montons avec elle : au milieu des palais, — à l’ombre des temples de marbre, — s’élançait le peuple avide, — comme quand rugit dans les ravins — une averse de pluie, à l’ombre des érables.

« Ô malédiction ! ô honte ! — aux sons langoureux de la lyre, — sur le podium du Théâtre, la poitrine nue, — un vol de jeunes filles tournoyait, — et sur un refrain que répétaient en chœur leurs voix stridentes, — en danses ardentes elles se tordaient — autour d’un bloc de marbre qu’elles nommaient Vénus.

« La populaire ivresse — leur jetait ses clameurs ; — jeunes filles et jeunes hommes répétaient : « Chantons ! — chantons Vénus, la grande Déesse de qui — toute allégresse vient ! — Chantons Vénus, la souveraine, — la mère de la terre et du peuple arlésien ! »

« Le front haut, la narine ouverte, — l’idole, couronnée de myrte, — dans les nuages d’encens paraissait s’enfler d’orgueil ; — lorsque, indigné de tant d’audace, — interrompant et cris et danses, — le vieux Trophime qui s’élance, — en levant ses deux bras sur la foule stupéfaite,

« D’une voix forte : « Peuple d’Arles, — écoute, écoute mes paroles ! — Écoute, au nom du Christ !… » Il n’en dit pas davantage. — Au froncement de son grand sourcil, — voilà l’idole qui chancelle, — gémit, et du piédestal se précipite. — Avec elle les danseuses sont tombées d’effroi !

« Il n’y a qu’un cri ; on n’entend que hurlements ; — dans les portails, des cohues — s’engouffrent, et dans Arles répandent l’épouvante ; — les patriciens arrachent leurs couronnes, — les jeunes hommes, furieux, — en criant : « Sus ! » nous entourent… — Dans l’air mille poignards luisent d’un seul élan.

« Pourtant, sur nos vêtements — le sel figé ; — de Trophime le front serein, comme encerclé — de clartés saintes ; et, plus belle — que leur Vénus transie, — la Magdeleine voilée d’un nuage (de larmes), — tout cela, un instant, les fit reculer.

« Mais alors Trophime : « Arlésiens, — écoutez mes paroles, — leur cria-t-il derechef, après, vous me hacherez. — Peuple arlésien, tu viens de voir — ton dieu se briser comme verre — au nom du mien ! N’attribue point — à ma voix ce pouvoir : nous, nous ne sommes rien

« Le Dieu qui a brisé ton idole — n’a point de temple sur la colline ! — Mais le jour et la nuit ne voient que lui là-haut ; — sa main, sévère pour le crime, — est généreuse à la prière ; — lui seul a fait la terre, — lui (seul) a fait le ciel, et la mer, et les monts.

« Un jour, de sa haute demeure, — il a vu son bien dévoré des chenilles ; — il a vu l’esclave boire ses pleurs et sa haine ; — et jamais personne qui le console ! — Il a vu le Mal, en robe sacerdotale, — sur les autels tenir école ; — tes filles, il les a vues courir à l’affront des libertins !

« Et pour laver telles immondices, — pour mettre fin au long supplice — de la race humaine attachée au pilier, — il a envoyé son Fils : nu et pauvre, — doré d’aucun rayon, — son Fils est descendu s’enclore — dans le sein d’une vierge ; il est né sur du chaume !

« Ô peuple d’Arles, pénitence ! — Compagnons de sa vie, — nous pouvons t’affirmer ses miracles ! Aux lointaines — contrées où coule — le blond Jourdain, au milieu d’une foule — en haillons et affamée, — nous l’avons vu dans sa blanche robe de lin !

« Et il nous disait qu’entre nous — il fallait s’aimer les uns les autres ; — il nous parlait de Dieu, tout bon, tout-puissant, — et du royaume de son Père, — qui ne sera point pour les trompeurs, — pour les hautains, pour les usurpateurs, — mais bien pour les petits, les simples, ceux qui pleurent.

« Et sa doctrine, il l’attestait — en marchant sur la mer ; — les malades, d’un regard, d’un mot, il les guérissait ; — les morts, malgré le sombre rempart, — sont revenus : voilà Lazare — qui pourrissait dans le suaire… — Mais, pour ces seuls motifs, enflés de jalousie,

« Les rois de la nation juive — l’ont pris, l’ont conduit sur une colline, — cloué sur un tronc d’arbre, abreuvé d’amertume, — ont couvert sa sainte face de crachats, — et puis l’ont élevé dans l’espace, — en le raillant… » — « Grâce ! grâce ! éclata tout le peuple, étouffé de sanglots ;

« Grâce pour nous ! Que faut-il faire — pour désarmer le bras du Père ? — Parle, homme divin, parle ! et si c’est du sang, qu’il veut, — nous lui offrirons cent sacrifices ! » — « Immolez-lui vos délices, — immolez votre faim de vice, — répondit le Saint en se jetant par terre.

« Non, Seigneur ! ce qui te plaît, — ce n’est point l’odeur d’une tuerie, — ni les temples de pierre : tu aimes, tu aimes bien mieux — le morceau de pain que l’on présente — à l’affamé, ou la jeune vierge — qui vient à Dieu, douce et craintive, — offrir sa chasteté comme une fleur de mai. »

« Des lèvres du grand Apôtre — ainsi coula comme une huile sainte — la parole de Dieu : et pleurs de ruisseler, — et malades et pauvres travailleurs — de baiser sa robe, — et les idoles, de toute part, — sur les degrés des temples alors de rouler !

« En même temps, en témoignage, — l’Aveugle-né (qui était Sidoine), — montrait aux Arlésiens ses prunelles nettoyées ; — à d’autres, Maximin raconte — le Crucifié qui ressuscite, — le repentir qui est nécessaire… — Arles ce même jour se fit baptiser !

« Mais, tel qu’un vent qui balaye — devant lui un feu d’émondes, — nous sentons l’Esprit de Dieu qui nous pousse. Et voici, — comme nous partions, une ambassade — qui à nos pieds tombe, empressée, — en nous disant : « Un instant, — étrangers du Dieu bon, veuillez bien nous entendre !

« Au bruit de vos grandes merveilles — et de vos nouveaux oracles, — à vos pieds nous envoie notre cité malheureuse… — Nous sommes morts sur nos jambes ! Avides — de sang humain et de cadavres, — dans nos bois et nos ravins — un monstre, un fléau des dieux, erre… Ayez pitié !

« La bête a la queue d’un dragon, — des yeux plus rouges que cinabre, — sur le dos des écailles et des dards qui font peur ! — D’un grand lion elle porte le mufle, — elle a six pieds humains, pour mieux courir ; — dans sa caverne, sous un roc — qui domine le Rhône, elle emporte ce qu’elle peut.

« Tous les jours nos pécheurs, — s’éclaircissent de plus en plus, hélas ! » — Et les Tarasconais se prennent à pleurer. — Mais sans retard ni hésitance, Marthe s’écrie : « Avec Marcelle, — moi, j’irai ! Le cœur me bat — de courir à ce peuple et de le délivrer. »

« Pour la dernière fois sur la terre, — nous nous embrassons, avec l’espoir — de nous revoir au ciel, et nous nous séparons. — Limoges eut Martial ; Toulouse — devint l’épouse de Saturnin, — et dans Orange la pompeuse — Eutrope le premier sema le bon grain.

« Mais toi, où vas-tu, douce vierge ?… — Avec une croix, avec un aspersoir, — Marthe d’un air serein marchait droit — à la Tarasque : les Barbares, — ne pouvant croire qu’elle se défende, — pour regarder le combat insigne, — étaient montés en foule sur les pins du lieu.

« Éveillé en sursaut, harcelé sur sa litière, — eusses-tu vu bondir le monstre ! — Mais sous l’ondée sainte vainement il se tord, — en vain il grogne, siffle et souffle… — Marthe, avec une mince laisse de mousse, — l’enlace, l’amène s’ébrouant… — Le peuple tout entier courut l’adorer !

— « Qui es-tu ? La chasseresse Diane ? — disaient-ils à la jeune Chrétienne, — ou Minerve la chaste et la forte ? » — « Non, non, — leur répondit la jeune fille : — je ne suis de mon Dieu que la servante ! » — Et aussitôt elle les instruit, — et avec elle devant Dieu ils fléchirent le genou.

« De sa parole virginale — elle frappa la roche Avignonnaise… — Et la foi, tellement à belles ondes jaillit, — que les Clément et les Grégoire — plus tard, avec leur coupe sainte — viendront y puiser. Pour sa gloire, — Rome, là-bas, septante années trembla.

« Cependant, de la Provence déjà — s’élevait un chant de renaissance — qui réjouissait Dieu : n’as-tu pas remarqué, — dès qu’il a plu une goutte de pluie, — comme tout arbre et toute végétation — relèvent vite leur feuillage gai ? — Ainsi tout cœur brûlant courait se rafraîchir.

« Toi-même, altière Marseille, — qui sur la mer ouvres tes cils, — et dont rien (du spectacle) de ta mer ne peut distraire l’œil, — et qui, en dépit des vents contraires, — ne songes qu’à l’or, — dans tes murailles, à la parole de Lazare, — tu abaissas ta vue et tu vis ta nuit !

« Et dans l’Huveaune qui s’alimente — avec les pleurs de Magdeleine , — tu lavas devant Dieu ta hideuse immondicité… — Aujourd’hui tu dresses la tête de nouveau… — Avant que la tempête souffle, — souviens-toi, au milieu de tes fêtes, — que les pleurs de Magdeleine baignent tes oliviers !

« Collines d’Aix, crêtes abruptes — de la Sambuque, vieux genièvres, — grands pins qui vêtez les escarpements de l’Esterel, — vous, morvens de la Trévaresse, — redites-nous de quelle joie — vos vallées furent prises, — quand passa Maximin, portant la croix avec lui !

« Mais, dans l’éloignement, la vois-tu, celle — qui, ses bras blancs serrés contre elle, — prie au fond d’une grotte ?… Ah ! pauvre infortunée ! ses genoux — se meurtrissent à la roche dure, — et elle n’a pour tout vêtement — que sa blonde chevelure, — et la lune la veille avec son (pâle) flambeau.

« Et pour la voir dans la grotte, — la forêt se penche et fait silence ; — et des anges, retenant le battement de leurs cœurs, — l’épient par un interstice, — et lorsque sur la pierre tombe en perle — un de ses pleurs, en grande hâte — ils vont le recueillir et le mettre en un calice d’or.

« Assez ! assez, ô Magdeleine ! — Le vent qui dans le bois respire — t’apporte depuis trente années le pardon du Seigneur. — De tes pleurs la roche elle-même — pleurera éternellement ; et tes larmes, — éternellement, sur tout amour de femme, — comme un vent de neige, jetteront la blancheur !

« Mais du regret qui la consume — rien ne consolait la malheureuse : — ni les petits oiseaux qui en foule au Saint-Pilon , — pour être bénis, nichaient ; — ni les anges qui l’enlevaient — dans leurs bras, et la berçaient — sept fois tous les jours, dans l’air, sur les vallons.

« À toi, Seigneur, à toi revienne — toute louange ! à nous advienne — de te voir à jamais dans ta splendeur entière et la réalité ! — Pauvres femmes exilées, — mais enivrées de ton amour, — de ton éternelle irradiation — nous avons, nous aussi, épanché quelques rayons.

« Collines des Baux, Alpines bleues, — vos mornes, vos aiguilles, — de notre prédication, dans tous les siècles, garderont — la trace gravée dans la pierre . — Aux solitudes paludéennes, — au fond de l’île de Camargue, — la mort nous allégea de nos jours de labeur

« Comme en tout ce qui tombe, — l’oubli cacha bientôt nos tombeaux. — La Provence chantait, et le temps courut ; — et de même qu’au Rhône la Durance — perd à la fin son cours, — le gai royaume de Provence — dans le sein de la France à la fin s’endormit.

— « France, avec toi conduis ta sœur ! — dit son dernier roi, je meurs ! — Dirigez-vous ensemble là-bas vers l’Avenir, — à la grande tâche qui vous appelle… — Tu es la forte, elle est la belle : — vous verrez la nuit rebelle fuir — devant la splendeur de vos front réunis. »

« René accomplit ce beau fait. Un soir, — qu’il sommeillait dans son lit de plumes, — nous lui montrâmes le lieu où étaient nos ossements : — avec douze évêques, avec ses pages, — sa belle cour, ses équipages, — le roi vint sur la grève, — et sous les salicornes trouva nos fosses.

« Adieu, Mireille !… L’heure vole. — Nous voyons la vie trembloter — dans ton corps, comme une lampe qui va s’éteindre… — Avant que l’âme le quitte, — partons, mes sœurs, partons en hâte ! — Vers les belles cimes, — il est nécessaire — que nous arrivions avant elle, nécessaire et urgent.

« Des roses, une robe de neige, — préparons-lui ! Vierge, — et martyre d’amour, la jeune fille va mourir ! — Fleurissez-vous, célestes avenues ! — saintes clartés de l’Empyrée, — épanchez-vous devant Mireille !… — Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ! »

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NOTESDU CHANT ONZIÈME.

Labechado, en italien libecciata. Tempête occasionnée par le vent du sud-ouest appelé Labé, qu’on fait dériver du grec λιϐόνοτος, même signification.

Colymbe à crête (plauco), podiceps cristatus, Lin., oiseau de l’ordre des palmipèdes.

Et dans l’Huveaune qui s’alimente avec les pleurs de Magdeleine.

L’Huveaune, petite rivière qui prend sa source à la Sainte-Baume (Var), passe à Aubagne, et se jette dans la mer, à Marseille, au bout de la promenade du Prado.

Une pieuse et poétique légende attribue son origine aux larmes de sainte Magdeleine.

Sambuque (Sambuco), montagne à l’orient d’Aix. — Esterel (Estérel), montagne et forêt du département du Var. — Morvens de la Trevaresse (mourven de la Trevaresso) : mourven, genévrier de Phénicie. — La Trevaresse, chaîne de montagnes entre la Touloubre, la Durance et le canal de Craponne.

Saint-Pilon (Sant-Pieloun). Voyez Chant VII, note 12.

La trace gravée dans la pierre (la gravaduro peirounenco). On a vu, dans le récit des Saintes-Maries, que la barque des saints proscrits aborda à l’extrémité de l’île de Camargue. Ces premiers apôtres des Gaules remontèrent le Rhône jusqu’à Arles, et de là se dispersèrent dans le Midi. On dit même que Joseph d’Arimathie alla jusqu’en Angleterre. Telle est la tradition arlésienne. La tradition des habitants des Baux reprend alors et continue l’odyssée des saintes femmes : elle dit que ces dernières vinrent prêcher la foi dans les Alpines, et que pour éterniser le souvenir de leur prédication, elles gravèrent miraculeusement leurs effigies sur un rocher. Au levant du rocher des Baux, on voit encore ce mystérieux et antique monument : c’est un énorme bloc détaché, debout sur le penchant d’un précipice, et taillé en aiguille. Sur sa face orientale sont sculptées trois figures grandioses, objets de la vénération des populations voisines.

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