Le Jongleur

Le Parnasse contemporain — 1866

Las des pédants de SalamanqueEt de l’école aux noirs gradins,Je vais me faire saltimbanqueEt vivre avec les baladins.

Que je couche entre quatre toiles,La nuque sur un vieux tambour,Mais que la fraîcheur des étoilesBaigne mon front brûlé d’amour.

Je consens à risquer ma têteEn jonglant avec des couteaux,Si le vin, ce but de la quête,Coule à gros sous sur mes tréteaux.

Que j’aille errant de ville en ville,Chassé par le corrégidor,Mais que la populace vileM’admire ceint d’un bandeau d’or.

Que la bise des nuits flagelleLa tente où j’irai bivaquant,Mais que le maillot où je gèleSoit fait de pourpre et de clinquant.

Qu’importe que, sous la dentelle,Devant mon cynisme doré,Les dévotes de CompostelleSe signent d’un air timoré,

Si la gitane de CordoueQui sait se mettre, sans miroir,Des accroche-cœurs sur la joueEt du gros fard sous son œil noir,

Trompant un hercule de foire,Stupide et fort comme un cheval,M’accorde, un soir d’été, la gloireD’avoir un géant pour rival !

Croule donc, ô mon passé, croule,Espoir des avenirs mesquins,Et que je tienne enfin la fouleBéante sous mes brodequins ;

Que je la voie, ardente, suivreLe cercle pur que décrirontLes sonores poignards de cuivreSur ma tête envolés en rond,

Et que, l’œil fou de l’auréoleQu’allume ce serpent vermeil,Elle prenne un jour pour idoleLe fier jongleur, aux Dieux pareil !

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