Rédemption
Le Parnasse contemporain — 1866
Pour aimer une fois encor, mais une seule,Je veux, libertin repentant,La vierge qui, rêveuse aux genoux d’une aïeule,Sans m’avoir jamais vu, m’attend.
Elle est pieuse et sage ; elle dit ses prièresTous les soirs et tous les matins,Et ne livre jamais aux doigts des chambrièresSes modestes cheveux châtains.
Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise,Elle sort au bras d’un vieillard,Laissant errer la vague extase et la surpriseInnocente de son regard ;
Et les oisifs n’ont point de pensers d’infamiesDevant ces yeux calmes et doux,Lorsque dans les jardins, chez les fleurs, ses amies,Elle arrive à ses rendez-vous.
Elle est ainsi, n’aimant que les choses fleuries,Préférant, pour passer le soir,Les patients travaux de ses tapisseriesAux sourires de son miroir.
Elle a le charme exquis de tout ce qui s’ignore.Elle est blanche, elle a dix-sept ans,Elle rayonne, elle a la clarté de l’auroreComme elle a l’âge du printemps.
Les heures des longs jours pour elle passent brèves ;Et, s’exhalant comme un parfum,Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,Et toute sa vie en est un.
Telle elle est, ou du moins je la devine telle,Lys candide, cygne ingénu.Je la cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : c’est elle !Quand elle m’aura reconnu,
Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée,Ma gloire et mon orgueil, et veuxChoisir pour la nommer enfin ma fiancéeUne nuit propice aux aveux.
Elle viendra s’asseoir sur un vieux banc de pierre,Au fond du parc inexploré,Et me regardera sans baisser la paupière.Et moi, je m’agenouillerai.
Doucement dans mes mains je presserai les siennes,Comme on tient des oiseaux captifs,Et je lui conterai des choses très-anciennes,Les choses des cœurs primitifs.
Elle m’écoutera, pensive et sans rien dire,Mais fixant sur moi ses grands yeuxAvec tout ce qu’on peut mettre dans un sourireD’amour pur et religieux.
Et ses yeux me diront, éloquences muettes,Ce que disent à demi-voixLes amants dont on voit les claires silhouettesBlanchir l’obscurité des bois.
Et sans bruit, pour que seul, oh ! seul, je puisse entendreL’ineffable vibration,Jusqu’à moi son baiser descendra, grave et tendre,Comme une bénédiction.
Et quand elle aura, pure, à ma coupable lèvreDonné le baiser baptismal,Sans doute je pourrai guérir enfin ma fièvre,Et t’expulser, regret du mal !
Oui, bien qu’autour de moi plane toujours et rôdeL’épouvante de mon passé,Que mon lit garde encor ta place toute chaude,O désir vainement chassé,
Je pourrai, je pourrai, Nixe horrible, Sirène,Secouer enfin la langueurDe mes sens et purger, ô femme, la gangrèneDont tu m’as saturé le cœur,
Ainsi que fait du fard brûlant dont il se grimeL’histrion, chanteur d’opéras,Ou comme un spadassin essuie, après le crime,L’épée atroce sous son bras !
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