Au Musée du Louvre

Le Parnasse contemporain — 1876

Un jour, — pardonnez-moi ce crime, ô grands plastiques !Un jour, je promenais dans le Louvre, aux Antiques,Mes rêves d’art intime et de modernité.Le Musée est très-frais et très-calme, en été.Après le Carrousel torride et son asphalte,Il est doux, par les jours trop chauds, d’y faire halte ;Car la sérénité des vieux marbres d’HellasRafraîchit le flaneur respectueux et las,Et lui verse dans l’âme une paix infinie.

Ce fut un jour de juin, devant la Polymnie,Que je vis cette enfant assise et copiant.Pauvre fille ! elle était sur un étroit pliant,

Tenant sur ses genoux, comme sur une table,Son carton, et souvent d’un air inconfortable,Se penchant de côté pour tailler son fusain.Près d’elle, j’aperçus là, sur le banc voisin,Son petit mantelet, vieux de plusieurs années,Et son chapeau de paille aux brides bien fanées.Me sembla-t-elle au moins jolie ou belle ? Non ;Mais charmante pourtant ; un visage mignon,Le teint mat, les cheveux châtains, de beaux yeux tristesQu’elle levait, avec l’ardeur des vrais artistes,Sur la Muse accoudée en sa robe aux longs plis.Au fond de ces grands yeux d’attention remplis,Je devinais le sort de cette jeune fille.Elle était à coup sûr de très-humble famille ;Elle devait avoir un vieux père, je croisQuelque officier avec sa retraite et la croix ;Plus de mère, puisqu’on la laissait seule au Louvre…Et, pris par l’intérêt du roman qu’on découvre,Mon esprit de poëte errant le complétait.Quand elle avait appris à dessiner, c’étaitAfin de s’employer plus tard dans quelque école ;Mais, conquise par l’Art qui charme et qui console,Elle y trouvait déjà bien mieux qu’un gagne-pain.J’entrais en scène alors sous les traits d’un rapinPortant le large feutre et la vareuse usée,Qui, comme elle, venait travailler au MuséeEt bientôt trouvait doux de la voir tous les jours.Et puis j’imaginais nos timides amours.Dans le Salon carré négligeant mes copies,

Je venais dessiner la Diane de Gabies,Près de la jeune fille au profil pur et fin.Quelle audace il fallait pour lui parler enfin,Un jour en prétextant d’emprunter une estompe !Oh ! les regards furtifs qu’il faut qu’on interrompeQuand passe lentement l’importun visiteur.Pourtant je finissais par plaire, avec lenteur,Et, bien qu’en me parlant elle fût inquiète,A cause du gardien dormant sur la banquette,Elle me confiait tout, espoirs et douleurs ;Et parfois j’apportais dans ma boîte à couleursDes fruits qui s’écrasaient un peu, — c’était dommage ! —Mais dont elle voulait bien accepter l’hommageEt dont nous déjeunions tous deux, en partageant,Sous la protection du regard indulgentDes dieux grecs qui gardaient leurs poses sculpturalesEt songeaient aux amours naïfs des pastorales.

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