Dans un train de banlieue

Le Parnasse contemporain — 1876

Le train stoppa ; c’était la station de Sèvres.

Assis dans mon wagon, la cigarette aux lèvres,En jetant un regard dehors, je remarquai,Près de la porte en bois ouverte sur le quai,Un groupe de trois sœurs vraiment presque pareilles :Mêmes cheveux au vent derrière les oreilles,Mêmes chapeaux à fleurs, mêmes robes d’été,Même air de bonne humeur et de naïveté.Les yeux brillants de joie, elles riaient entre ellesEt faisaient de très-loin signe avec leurs ombrellesA leur père, un brave homme aux gros favoris gris,Qui rapportait un tas de paquets de ParisEt descendait du train, tout couvert de poussière.Il donna son ticket au vieux garde-barrière

Et se laissa par ses fillettes embrasser.Après avoir eu soin de le débarrasser,Toutes trois à la fois lui tirent des demandes ;Et lui, donnant déjà le bras aux deux plus grandes.Semblait se dire, heureux : C’est à moi, tout cela !

Sur un coup de sifflet, notre train s ébranla.

Et, rêveur, je songeais, en poursuivant ma route :— Bonne et simple famille ! Ils habitent sans douteUn des chalets qu’on voit sur ce coteau boisé.Le père est, à coup sûr, un commerçant aisé.Ils demeurent ici la moitié de l’annéeEt pensent qu’il est temps de pourvoir leur aînée.Ce serait le bonheur pourtant si l’on voulait.Le dimanche, en été, l’on irait au chaletPar le chemin de fer, en fumant un cigare ;Tout le monde viendrait vous attendre à la gare ;On serait accueilli par leurs rires amisEt pour le déjeuner le couvert serait misDans l’intime jardin, sur la fraîche pelouse.Pour mettre un vieux chapeau de paille et quelque blouseOn passerait d’abord dans le petit salon ;Puis, tandis que la bonne apporte le melonEt que le père prend le panier à bouteilles,On courrait, du côté du fruitier et des treilles,Emportant à deux mains des assiettes à fleurs,Avec sa fiancée et les petites sœursQui vous lancent parfois une phrase maligne,

Cueillir de beaux fruits mûrs et des feuilles de vigne…Et ce serait facile à faire, tout cela !Peut-être eût-il suffi de quitter le train là ?— Mais non. En concevant cette bourgeoise idylle,J’en ai pris le meilleur ; le reste est inutile.Aurais-je dû descendre à cette station ?Non. Le désir vaut mieux que la possession,Et je suis aujourd’hui bien fou, quand je regretteCe rêve qui s’éteint avec ma cigarette.

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