Poèmes inédits de François Coppée

LA RUINE

En Grèce, j’ai trouvé, parmi les noirs érablesEt les lauriers profonds, dans un bois consacré,Caché par les buissons les plus impénétrables,Un vieux temple de Pan, en ruine, ignoré.

Pas un sentier ne mène à ces choses tombées,Et quand vous allez là, par un instinct poussé,Les branches devant vous par votre main courbéesReferment le chemin où vous êtes passé.

Sur les blancs chapiteaux et les feuilles d’acantheSon fronton se dressait jadis dans les azurs ;Et sur ses bas-reliefs la lascive bacchanteD’un satyre aviné guidait les pas moins sûrs.

Plus loin, se déroulaient les longues promenadesDes fiers chevaux cabrés qui froncent les naseaux ;Et sur son piédestal, au fond des colonnades,Pan se tenait, avec ses merveilleux roseaux.

Pour porter à ses dents les flûtes inégalesDont il aime à grouper les agrestes accords,Le dieu ployait, avec le geste des cigales,Ses coudes anguleux serrés contre son corps ;

Et ses jambes, aux pieds fourchus des boucs pareilles,S’enlaçaient d’une humaine et bizarre façon.Il écoutait, rieur, et dressant les oreilles,Les oiseaux d’alentour répéter sa leçon.

Il était là, toujours ses flûtes à ses lèvres ;Et les bergers, laissant dans les rochers voisinsBondir en liberté leurs béliers et leurs chèvres,Déposaient devant lui des fleurs et des raisins.

Qu’est devenue, hélas ! sa superbe attitude ?Le temps a fait son œuvre, encor moins que l’oubli.Plus rien !… Destruction, silence, solitude,Écroulement d’un dieu passé, règne accompli !

D’inégales hauteurs les colonnes briséesS’élèvent çà et là ; l’herbe partout a crû ;Les tronçons sur le sol verdis par les roséesGisent : on cherche en vain le profil apparu.

Jamais d’hôte ; jamais une vierge qui cueilleUn sarment vert ; jamais le rire d’un enfant.Jamais de bruit, sinon la chute d’une feuilleOu le taillis froissé par la course d’un faon.

Le jour qu’il m’apparut, pourtant de ce ravageL’antique monument encor s’ennoblissait,Paraissant accepter comme un linceul sauvageLa végétation qui l’ensevelissait.

Il s’était couronné d’une herbe échevelée,Et de pampres grimpeurs chaque fût s’entourait.Déjà la colonnade était presque une allée,Et la ruine allait rejoindre la forêt.

Il doit périr ainsi. La nature féconde,Sa mère, veut cacher les restes superflusDe ce culte donné jadis par elle au monde,Et qu’il abandonna, ne le comprenant plus.

Pieuse, et protégeant le repos des vieux marbres,Elle prodigue l’herbe et les épais fourrés,Et, pour ce saint devoir, elle ordonne à ses arbresD’incliner leurs rameaux sur ces débris sacrés.

Pour les poètes seuls, gardiens de son grand culte,Elle a voulu, jalouse, ainsi les conserver.Ta curiosité lui serait une insulte,Profane voyageur qui ne sais plus rêver !

Elle est fière ; elle voile à tes regards indignes,Homme de notre temps, ces antiques débris,Et sous ses frondaisons, ses lianes, ses vignes,Elle veut les soustraire à tes hautains mépris.

Car tu la méconnais ; car tu n’as plus d’hommagePour l’éternel travail de son sein généreux.Tu hais même tes dieux créés à ton image,Et tu vas, satisfait d’un scepticisme creux.

De la divinité tu veux d’autres exemplesQue tout cet univers splendide que tu vois ;Il ne te suffit plus pour ériger des templesD’un son lointain de flûte entendu dans les bois.

Quand les flots retombant avec leur bruit d’enclumeEntraînent tes vaisseaux vers les écueils amers,Tu ne vois plus passer, le poitrail dans l’écume,Les chevaux emportant le char du dieu des mers ;

Et quand sur tes cités tremblantes, les oragesRoulent leurs grondemens profonds et leurs feux clairs,Tu ne vois plus paraître, au milieu des nuages,La monstrueuse main qui brandit les éclairs.

Mais, las de ton orgueil qui ne peut se résoudreA croire aux dieux buvant dans les Olympes bleus,Les poètes, épris des flots et de la foudre,S’envolent, par le rêve, aux siècles fabuleux.

Et toujours ils s’en vont, Grèce, vers tes ruines !Derniers fervens de l’art, ils viennent y prier.Vieille patrie ! Il faut ton air à leurs poitrines,Ton air plein d’un parfum de myrte et de laurier,

Ton air pur et vibrant où sous un souffle tremblentLes arbres élancés de tes bois toujours verts,De tes bois pleins d’échos si sonores qu’ils semblentCréés pour retentir au rythme des beaux vers.

LE PASSANT

Sous le bandeau trop lourd pour son front de seize ans,Assise sur un trône aux longs rideaux pesansOù l’orgueil brodé d’or des blasons s’écartèle,Couverte de lampas et d’antique dentelle,

Blanche aux longs cheveux noirs, ayant dans ses yeux noirsL’éclat resplendissant de l’étoile des soirs,Et triste doucement, se tient la jeune reinePar la naissance et par la beauté souveraine.La fenêtre est ouverte, et, splendide décor,Elle voit des forêts où résonne le cor,Des donjons sur des rocs plus hauts que les orages,Des vals et des coteaux aux riches pâturages,Tout un royaume libre et fort par le travail.Dans le cadre borné que forme le vitrailEt qu’entoure un frisson de fraîches giroflées,Elle voit des vaisseaux aux voilures gonfléesQui remontent le fleuve et de lourds galionsDont le ventre bombé crève de millions.Elle n’y pense pas, elle rêve, elle écouteLe zéphyr… Elle voit défiler sur la routeLes bataillons touffus de ses pertuisaniersChamarrés d’or de pied en cap par ses deniers.Elle rêve, et sa tête adorable s’incline.Et là-bas, descendant de la verte colline,Précédé par un bruit de lointaines chansons,Pensif et s’arrêtant pour cueillir aux buissonsDes lianes dont il adorne sa guitare,Un pâle et maigre enfant à l’allure bizarreS’approche et voit la reine assise en son château.Celle-ci l’aperçoit qui descend du coteau.Étonnée, elle tend son svelte cou de cygneEt de sa main exquise elle lui fait un signe.Il monte, tout tremblant déjà d’un vague émoi.Et la reine lui dit : — Chante et divertis-moi !Et le petit chanteur, tout fier au fond de l’âme,Prélude ; mais soudain, en voyant cette femmeSi belle lui sourire et le considérer,Il jette au loin son luth et se met à pleurer.

LE SIÈGE DE PARIS

I. — APPROVISIONNEMENS

Les troupeaux poussiéreux et grisQui promettent maigre ripailleRuminent, couchés sur la paille,Dans tous les jardins de Paris.

Mais le passant mélancoliqueNe trouve dans tout ce bétailNi d’ensemble ni de détailEmpreint d’un charme bucolique ;

Ces grands bœufs aux gens peu frugauxFont rêver des repas d’Homère,Et cet agneau tétant sa mèreN’est qu’un avenir de gigots.

Ils ont faim et froid, ils sont mornes.L’un contre l’autre acoquinés,Ils ont des airs de condamnésEt baissent tristement leurs cornes.

Le pourceau dormant au soleilFrémit au contact d’une moucheDont l’ardent aiguillon le toucheEt le fait geindre en son sommeil.

Et dans leurs clôtures de planchesIls semblent, pauvres animaux,Savoir qu’au bout de tous ces mauxIls seront mangés par éclanches.

— Mais n’ayons pas naïvementDe pitié pour cette hécatombe ;Car j’entends, dans le soir qui tombe,Les durs clairons d’un régiment,

Et, songeant au temps où nous sommes,Sombre, j’ai murmuré bien bas :« Ô troupeaux, ne vous plaignez pasDe la férocité des hommes ! »

II. — VOITURES D’AMBULANCE

L’été, sous la claire nuit bleue,Galopant le long des moissons,Les omnibus de la banlieueRentraient, le soir, pleins de chansons.

Les grisettes sur ces voituresGrimpaient avec les calicots.On avait mangé des frituresEt cueilli des coquelicots.

Les moustaches frôlaient les joues,Car dans l’ombre on peut tout oser,Le bruit des grelots et des rouesÉtouffant le bruit d’un baiser.

Et l’on revenait, sous les branches,De Boulogne ou de Charenton,Les bras noirs sur les tailles blanches,Tout en jouant du mirliton.

— Or j’ai revu ces voiturées,Mais non plus telles que jadis,Par les amusantes soiréesDes dimanches et des lundis.

Le drapeau blanc de l’ambulancePendait, morne, auprès du cocher.C’est au petit pas, en silence,Que leurs chevaux devaient marcher.

Elles glissaient comme des ombres,Et les passans, d’horreur saisis,Voyaient par les portières sombresPasser des canons de fusils.

Ceux de la bataille dernièreRevenaient là, tristes et lents,Et l’on souffrait à chaque ornièreQui secouait leurs fronts ballans.

Ils ont fait à peine deux lieues,Ces ironiques omnibusPleins de blessés aux vestes bleuesQu’ensanglanta l’éclat d’obus.

Ce convoi de coucous qui passeSemble nous faire réfléchirÀ l’étroitesse de l’espaceQui nous reste encor pour mourir ;

Et, malgré mes pleurs de souffrance,J’ai pu lire sur leurs panneauxLes noms des frontières de France :Courbevoie, Asnières, Puteaux.

AU THÉÂTRE

On jouait un opéra-bouffe.C’est le nom qu’on donne aujourd’huiAux farces impures dont pouffeNotre siècle si fier de lui.

On riait très fort. La machineÉtait bête, et sale souvent,Et se passait dans cette ChineDe théâtre et de paravent.

Poussahs, pagodes et lanternes,Vous voyez la chose d’ici.Et les Athéniens modernesBissaient les plus honteux lazzi.

Deux mandarins, — on pâmait d’aiseÀ ce comique et fin détail, —Étaient l’un maigre et l’autre obèseEt coquetaient de l’éventail ;

Et la convoitise sournoiseDes messieurs chauves et pesansLorgnait une jeune ChinoiseÂgée à peine de seize ans.

Adorable, l’air un peu bête,Toute de gaze et de paillon,Deux épingles d’or sur la tête,Elle semblait un papillon.

Elle n’était pas même émueEt, toute rose sous son fard,Forçait sa frêle voix en mueQu’étouffait l’orchestre bavard.

C’était bien la grâce éphémère,L’enfance, la gaîté, l’essor,Et l’on devinait que sa mèreNe l’avait pas vendue encor.

Je me sentais rougir de honteQuand elle disait certains mots,Comme la princesse du conteQui crachait serpents et crapauds.

Je songeais à la demoiselleQu’on invite en saluant basEt, baissant ses yeux de gazelle,Qui répond : « Je ne valse pas ; »

À l’héritière très titréeDe l’altier faubourg Saint-GermainQue suit un laquais en livréePortant le missel à la main ;

Et même à la libre grisetteQue font danser les calicotsDans des bals ayant pour musetteDes mirlitons peu musicaux.

Et je me disais : « Ouvrière,Fille de noble ou de bourgeois,À cette heure fait sa prièreOu rêve à l’amour de son choix ;

« Et, pendant ce temps-là, le père,Le frère, même un fiancé,Sont peut-être dans ce repaire,Devant ce spectacle insensé,

« Et, dans le vertige où les plongeCet art érotique et scabreux,Sans doute qu’aucun d’eux ne songeÀ cette enfant qu’on perd pour eux.

« Siècle de toi-même idolâtre,Époque aux grands mots puérils,Les spectacles de ton théâtreSont moins sanglans, mais sont plus vils.

« Cette innocente, encore dupe,Qui ne sait pas dans quel desseinOn fait aussi courte sa jupeEt l’on découvre autant son sein,

« Cette victime, c’est la tienne,Multitude aux instincts fangeux !C’est toujours la jeune chrétienneToute nue au milieu des jeux ;

« Ce sont toujours tes mille têtesFixant leurs yeux de basilicSur la femme livrée aux bêtes,Sur l’enfant jetée au public ! »

— Je m’indignais, et, sur la scène,Celle qui n’avait pas seize ansChantait un couplet trop obscènePour qu’elle en pût savoir le sens,

Et, l’horreur crispant ma narine,Loin du mauvais lieu je m’enfuis,Respirant à pleine poitrineL’air salubre et glacé des nuits.

ALLONS, POÈTE, IL FAUT EN PRENDRE TON PARTI !…

Allons, poète, il faut en prendre ton parti !Tu n’as pas fait songer, et tu n’as convertiPersonne à ton amour pour les vertus obscures ;Tes poèmes naïfs peuplés d’humbles figuresN’ont pas le don de plaire aux heureux d’ici-bas ;Ton livre les étonne et ne se lira pas.Le monde, vois-tu bien, ne s’intéresse guèreÀ ce milieu mesquin, trivial et vulgaire ;Malgré la sympathie, on est un peu surpris.Crois-moi, n’y reviens plus… Personne n’a comprisQu’un lettré, qu’un ami de l’art et de l’étudeEût, pour ces gens de peu, tant de sollicitude.— Diable ! Cela n’est pas d’un esprit distingué.Traiter de tels sujets en vers ! — On est choqué.Là, franchement, comment veux-tu qu’on s’attendrisseSur l’ennuyeux exil d’une pauvre nourrice ?Veux-tu faire pleurer avec le dévouementD’un petit employé de l’enregistrement ?Prends garde, je connais chez toi cette tendance.Autrefois n’as-tu pas eu l’extrême imprudenceDe conter, sans aucune ironie, à dessein,Les amours d’une bonne avec un fantassin ?Parler d’un épicier dans la langue de l’ode,C’est monstrueux. Tu vois, une femme à la modeTe l’a dit, sans y mettre aucune passion,Que c’était, à la fin, de l’affectation.Elle eût pu dire encor que cet art réalisteSent un peu l’envieux et le socialiste,Et te fera bientôt regarder de travers ;Que ceux qui pour trois francs achèteront des versSont des gens de loisir, ayant de la fortune,Que ton étrange amour des humbles importune,Et qu’au lecteur qui sort en voiture, il messiedDe parler si souvent de ceux qui vont à pied.

Soit, je suis condamné. Mais mon livre est sincère.J’ai cru qu’il était sain, qu’il était nécessaire,

— À cette heure où, sentant se réveiller en euxLeurs appétits rivaux et leurs instincts haineux,Les hommes des deux camps, haut monde et populace,Prétendent par le fer se disputer la place ;À cette heure où mon pied qui foule le pavéPourrait glisser encor dans le sang mal lavé,Où les assassinats, les vols, les sacrilègesViennent de cimenter tous les vieux privilèges,Et de rendre encor plus intense et plus fougueuxL’égoïsme du riche et la rage du gueux, —J’ai cru, dis-je, j’ai cru qu’il pouvait être utileAu milieu des écrits que la haine distille,Des cris injurieux et des mots provocansQue se jettent de part et d’autre les deux camps,De publier, parmi la fureur générale,Un livre familier, sans phrases, sans morale,Sans politique aucune, et tout d’apaisement,Qui dirait à l’heureux du monde, simplement,Que ce peuple qu’il voit passer sous sa fenêtre,Ce peuple qu’il méprise et ne veut pas connaître,Conserve plus d’un bon sentiment ignoré ;Et qui dirait encore au pauvre, à l’égaré,Que, dans l’adversité, le meilleur, le plus digne,Le plus grand, est toujours celui qui se résigne ;Qui dirait tout cela sans trop en avoir l’air,Par de simples récits, dans un langage clair,Et qui dégageraient une bonne atmosphère.— Ce livre, j’ai tenté seulement de le faire,Et je l’ai bien mal fait, puisqu’on n’a pas compris.Comme ceux dont il parle, au milieu du mépris,Sa bonne intention sans doute ira s’éteindre ;Et tout ce qu’il voulait faire aimer, faire plaindre,Rentrera pour toujours dans son obscuritéComme l’humble rêveur qui l’a si mal chanté.

FRANÇOIS COPPEE.

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